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Guerre en Ukraine : la résistance est aussi numérique

Guerre en Ukraine : la résistance est aussi numérique

29.03.2022, par
Face au blocage de nombreux sites Internet et au contrôle des réseaux sociaux orchestrés par le Kremlin, Ukrainiens et militants russes anti-guerre résistent à coup de messageries décentralisées et de listes de diffusion. C'est l'analyse de Francesca Musiani, membre du projet ResisTIC sur les résistances numériques, dont le colloque se tiendra les 31 mars et 1er avril à Aubervilliers.

« RuNet » désigne à la fois la communauté russophone sur Internet et les sites web russes.
« RuNet » désigne à la fois la communauté russophone sur Internet et les sites web russes.

L’invasion russe de l’Ukraine, débutée le 24 février dernier, est également une guerre « du » numérique et « par » le numérique. Elle a eu un impact considérable sur le cyberespace des pays concernés, du fait des modifications drastiques de la législation sur Internet en Russie et des sanctions internationales qui ont entraîné, entre autres, le départ de nombreuses entreprises du numérique. Côté Ukraine, les infrastructures physiques sont, bien entendu, fortement endommagées par les opérations militaires. Des cyberattaques massives contre les services gouvernementaux, des deux côtés, sont opérées par des citoyens, des hackers et des agents étatiques, et les campagnes de désinformation menées par le Kremlin inondent les réseaux sociaux russes.

Des lois pour couper l'Internet russe du reste du monde

Si la guerre en Ukraine a mis ces différents phénomènes sous le feu des projecteurs, il faut rappeler qu’il s’agit de dynamiques de longue date que le projet ResisTIC analyse depuis 2018. En particulier, les autorités russes poursuivent activement depuis les années 2010 une stratégie de souveraineté numérique qui se concentre sur l’autonomisation du RuNetFermerMot-valise fabriqué à partir de « ru » (suffixe des noms de domaines de l’Internet Russe, comme fr l’est pour la France) et « net ». Il désigne à la fois la communauté russophone sur Internet et les sites web russes. à travers l’adoption de nouvelles lois pour contrer les influences étrangères. Autres exemples de cette tendance : la loi sur l’Internet souverain, adoptée en 2019 dans le but officiel de protéger le pays des cyberattaques, et la loi « anti-Apple », adoptée en 2020 dans le but de pré-télécharger sur tous les smartphones vendus en Russie une multitude d’applications de fabrication russe.
 

(...) diriger les flux d’information vers des points de routage contrôlés par le gouvernement, pour que seules les données échangées entre les Russes atteignent leur destination.

De plus, l’un des objectifs affichés du gouvernement russe est la possibilité, « si nécessaire », d’isoler physiquement l’Internet russe du reste du monde, notamment grâce à deux mesures clés. La première est la création de sa propre version du système de noms de domaine (DNS), pour pouvoir fonctionner si les liens vers les serveurs situés à l’international sont coupés.

La seconde consiste, pour les fournisseurs d’accès Internet (FAI), à montrer qu’ils sont en mesure de diriger les flux d’information exclusivement vers des points de routage contrôlés par le gouvernement, pour que seules les données échangées entre les Russes atteignent leur destination.

Facebook, Instagram et Twitter ralentis voire bloqués

Tout a été fait au cours de la dernière décennie pour que Roskomnadzor (RKN), l’organisme de contrôle des communications du gouvernement fédéral, étende sa compétence. Il peut désormais atteindre des domaines aussi variés que le contrôle du contenu en ligne, le droit de bloquer des sites web et de les placer sur liste noire, ce qui a considérablement accru ses possibilités de censure. Et ce grâce à un important levier de contrôle de l’Internet russe qui a trait à l’infrastructure : le système Tehnicheskiye Sredstva Protivostoyaniya Ugrozam (TSPU), qui peut se traduire par « moyens techniques de contrer les menaces ».

Kit de connexion Starlink, à Odessa, dans le sud de l’Ukraine. Paraboles et terminaux ont été déployés début mars, suite à l'appel du vice-Premier ministre ukrainien au milliardaire Elon Musk. Son service par satellite permet de rétablir Internet dans les zones bombardées mais pourrait aussi faciliter une géolocalisation par les Russes.
Kit de connexion Starlink, à Odessa, dans le sud de l’Ukraine. Paraboles et terminaux ont été déployés début mars, suite à l'appel du vice-Premier ministre ukrainien au milliardaire Elon Musk. Son service par satellite permet de rétablir Internet dans les zones bombardées mais pourrait aussi faciliter une géolocalisation par les Russes.

RKN peut donc ralentir considérablement ou bloquer partiellement les réseaux sociaux les plus populaires en Russie. Les militants anti-guerre russes ont ainsi été coupés des principaux services d’information étrangers. Ils seront aussi bientôt coupés des autres car le nouveau système d’inspection approfondie des paquets (deep packet inspection ou DPI), prévus par TSPU et installé sur la majorité des réseaux russes, est actuellement utilisés pour ralentir fortement ou bloquer Facebook, Instagram et Twitter et bloquer les médias indépendants. Le but est bien entendu de contrôler les récits du conflit en cours que l’État russe refuse toujours de qualifier de guerre.

Le but est de contrôler les récits du conflit en cours (...) Des coupures du Net sont orchestrées d'en haut par RKN, l’organisme de contrôle des communications du gouvernement fédéral.

La guerre introduit par ailleurs de nouveaux risques. Les citoyens ukrainiens et les militants anti-guerre russes partagent là le même modèle de menace, très spécifique à la guerre, qui est la coupure partielle ou totale d’Internet. Dans le cas de l’Ukraine, ces perturbations de la connectivité sont principalement causées par des dommages physiques aux câbles optiques ou aux antennes relais dus aux opérations militaires actuelles. Dans le cas de la Russie, ces fermetures sont orchestrées d’en haut, le plus souvent par RKN via le système TSPU.

L’ensemble de contraintes juridiques et techniques, toujours plus importantes, qui a pesé sur l’Internet russe au cours de la dernière décennie a donné lieu à un ensemble de résistances et d’adaptations de la part des internautes russes, ce que la situation actuelle met une fois de plus en lumière tout en rehaussant les stratégies analogues développées par les Ukrainiens.

« Nous ne voulons pas de télévision, nous voulons Telegram », demande cette manifestante, à Moscou, en avril 2018. La célèbre messagerie est aujourd'hui devenue l'un des principaux outils des militants russes pour organiser des actions anti-guerre. Les Ukrainiens l'utilisent, eux, pour se coordonner dans les situations d’urgence.
« Nous ne voulons pas de télévision, nous voulons Telegram », demande cette manifestante, à Moscou, en avril 2018. La célèbre messagerie est aujourd'hui devenue l'un des principaux outils des militants russes pour organiser des actions anti-guerre. Les Ukrainiens l'utilisent, eux, pour se coordonner dans les situations d’urgence.

 Par exemple, malgré son chiffrement de piètre qualité, la messagerie sécurisée Telegram, réputée comme « ne pouvant pas être bloquée », est devenue depuis le 24 février 2022 le principal outil de communication pour les Russes et les Ukrainiens. Elle est utilisée pour diffuser des informations plus ou moins indépendantes et de la documentation vidéo et photo de première main sur la guerre. Elle sert également d’outil principal aux Ukrainiens, pour se coordonner dans les situations d’urgence, et aux militants russes, pour organiser des actions anti-guerre et coordonner le soutien aux militants arrêtés.

Bricolage et matière grise pour amener Internet jusqu'aux bunkers

Ce nouveau contexte pousse aussi les citoyens des deux pays à rechercher des outils alternatifs qui puissent être fiables même lorsque l’Internet « normal » est en panne. La perspective d’être totalement ou partiellement déconnecté incite les utilisateurs à se tourner vers des protocoles et des outils « anciens » tels que les SMS et les appels téléphoniques réguliers, ainsi que le courrier électronique. Les Ukrainiens appellent et envoient des SMS à leurs proches qui sont assis dans des abris anti-bombes pendant de nombreux jours sans Internet, tandis que les FAI ukrainiens travaillent à amener Internet jusque dans les bunkers en s’appuyant sur une dimension de « bricolage » et de flexibilité qui est propre à l’Internet ukrainien1 depuis longtemps.

Des employés d’un supermarché se sont réfugiés dans un bunker, le 28 février 2022, à Dnipro, en Ukraine. Quand ils sont privés d'Internet pendant de nombreux jours dans des abris, la population n'a plus que SMS et appels téléphoniques pour contacter ses proches.
Des employés d’un supermarché se sont réfugiés dans un bunker, le 28 février 2022, à Dnipro, en Ukraine. Quand ils sont privés d'Internet pendant de nombreux jours dans des abris, la population n'a plus que SMS et appels téléphoniques pour contacter ses proches.

Les médias d’opposition en Russie reviennent quant à eux aux « classiques » listes de diffusionFermerUtilisation du courrier électronique qui permet l’envoi groupé d’informations aux utilisateurs qui y sont inscrits, généralement en grand nombre. pour partager des informations sur la guerre, car leurs sites web sont officiellement bloqués.
 
Pour la majorité des personnes vivant dans un contexte de guerre, la sécurité numérique devient moins prioritaire que la connectivité : mieux vaut une communication non protégée que pas de communication du tout. Mais des groupes d’utilisateurs, dont les compétences techniques sont plus avancées, ont tout de même initié des « migrations » numériques et plaident pour une plus grande utilisation des messageries chiffrées décentralisées telles que Briar, Matrix ou Delta Chat.
 
Russes et Ukrainiens qui s’opposent à cette guerre, en principe et dans leurs pratiques quotidiennes, utilisent les mêmes technologies pour se protéger d’adversaires très similaires. Ils partagent la même vision d’un monde numérique où la liberté d’information est garantie et le droit à la vie privée protégé. 

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur(s) auteur(s). Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

Pour en savoir plus :
Colloque ResisTIC, « Critiques et contournements des contrôles et de la surveillance sur Internet », les 31 mars et 1er avril, Campus Condorcet, Centre des colloques.
   

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Notes
  • 1. Lire l'article "How Ukraine's Internet Can Fend Off Russian Attacks" publié dans le magazine Wired le 1er mars 2022.

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