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Stress, travail, médias... Comment avons-nous vécu le confinement ?

Dossier
Paru le 23.06.2020
Covid-19: anatomie d'une épidémie

Stress, travail, médias... Comment avons-nous vécu le confinement ?

09.06.2020, par
Immeuble parisien dans le 17e arrondissement, le 23 mars 2020.
Expérience inédite, le confinement imposé en France entre mars et mai a inspiré les chercheurs de tous horizons. Détails et premiers résultats de leurs enquêtes sur le quotidien et le ressenti de la population.

Quelles sont les conséquences du confinement imposé du 17 mars au 11 mai en France pendant la crise sanitaire du Covid-19 ? Quel a été l’impact psychologique de ce « retrait » social ? Quelles répercussions sur le stress, l’activité physique, les habitudes alimentaires ou même la « consommation » d’informations ? Ces questions font l’objet de dizaines d’études lancées dans notre pays, notamment sur le vécu émotionnel et social, le bien-être avant et après le confinement ou les représentations de tout un chacun sur cette période, du sentiment de privation de liberté aux affres de l’ennui, en passant par la peur de la contamination. Tandis que d’autres études proposent déjà de partager nos opinions et réflexions sur un potentiel « monde d'après », ou ont analysé la façon dont le confinement a changé ou non la vie des Français, avec déjà de premiers résultats disponibles.

Le stress de l'école à la maison...

La géographe Lise Bourdeau-Lepage, du laboratoire Environnement, ville, société1 (EVS), s’est ainsi intéressée au quotidien des Français. « Il y a un clivage avec d’un côté un confinement qui “fait du bien” et de l’autre, des précarités et des inquiétudes professionnelles et financières fortes et des situations de profonde détresse psychologique », observe-t-elle.

Dans certaines études, les Français ont déclaré une modification de leur consommation d'alcool durant le confinement. (ici, vue d'un balcon à Bordeaux le 28 mars 2020).
Dans certaines études, les Français ont déclaré une modification de leur consommation d'alcool durant le confinement. (ici, vue d'un balcon à Bordeaux le 28 mars 2020).

Un tiers des personnes déclare avoir fait plus d’écarts alimentaires que d’habitude et près d’un quart avoir consommé plus de boissons alcoolisées.

Selon ses premiers résultats, on apprend que 90 % des enquêtés étaient plus inquiets que d’habitude pour leurs proches et que près d’un tiers des parents ont exprimé un stress important lié aux nécessités de faire l’école à la maison. Un tiers des personnes déclare avoir fait plus d’écarts alimentaires que d’habitude et près d’un quart avoir consommé plus de boissons alcoolisées. Le niveau de bien-être pendant le confinement a quant à lui nettement baissé : 41 % des participants l’ont évalué à 5 ou moins (sur une échelle de 1 à 10) contre seulement 9 % auparavant.

Plusieurs autres études analysent les conséquences des inégalités de lieu de vie sur le vécu du confinement, et la façon dont la crise nous affecte des points de vue sociaux et économiques. Une enquête menée par cinq laboratoires2 permet déjà d’identifier le profil des personnes qui se sont confinés ailleurs que dans leur logement (ils sont environ 8 % des répondants) : ce seraient des personnes plutôt jeunes et issues de classes favorisées. « Nous avons aussi étudié les relations sociales », commente Pierre Mercklé, sociologue au laboratoire Pacte3. Résultats : plus de la moitié des enquêtés déclarent avoir augmenté leurs échanges avec leur famille depuis le début du confinement et plus d’un tiers avec leurs amis, même si les plus jeunes ont davantage perdu ou suspendu des contacts amicaux que les autres.

Stocks, télétravail et couple en rupture

En ce qui concerne l’alimentation, l’enquête de Catherine Darrot du laboratoire Espace et société4, qui a notamment travaillé sur le système alimentaire, a permis d’identifier deux comportements majeurs. D’une part une ruée de courte durée dans les grandes surfaces pour faire des stocks au début de la crise, et d’autre part un repli vers les produits frais et locaux, peut-être jugés plus sains dans le contexte de sédentarité, et qui étaient retirés dans un environnement moins anxiogène que celui des grandes surfaces.

Vente de paniers de produits issus de l'agriculture locale, à Bordeaux, à un point de retrait de « La Ruche qui dit Oui », le 8 avril 2020.
Vente de paniers de produits issus de l'agriculture locale, à Bordeaux, à un point de retrait de « La Ruche qui dit Oui », le 8 avril 2020.

L’étude CoViDomestiC lancée par Dominique Chevalier, géographe au laboratoire EVS5, cible quant à elle le partage de l’espace de vie, entre télétravail et « école à la maison ». Photos à l’appui, certaines personnes ont montré aux chercheurs à quel point elles dû revisiter leur espace intérieur.

Des lits transformés en zones de stockage des dossiers, une planche posée sur une table à repasser (...) en guise de bureau improvisé.

Lits transformés en zones de stockage des dossiers, planche posée sur une table à repasser (ou sur les accoudoirs d’un fauteuil) en guise de bureau improvisé..., les solutions de fortune sont variées. « Les gens se sont beaucoup livrés sur leurs projets (déménagement, démission de leur travail, etc.), le besoin de revoir certains aspects de leur vie (séparation d’avec leur partenaire, besoin de faire un métier plus « utile » ou proche de la nature). J’aimerais en recontacter certains pour savoir si cela sera réellement suivi d’effets », commente la chercheuse.

Le télétravail, à la maison avec des enfants, a suscité quelques crispations dans les familles pendant le confinement.
Le télétravail, à la maison avec des enfants, a suscité quelques crispations dans les familles pendant le confinement.

Cette période inédite a aussi été l’occasion de donner la parole à ceux qui ne se raconteraient pas forcément. C’est l’ambition de l’enquête participative « Récits confinés », initiée par Pierrine Didier, anthropologue post-doctorante au Laboratoire aménagement économie transports6 et par l’auteur et artiste Laurent Gontier, médiéviste de formation. Le projet invitait les participants à rédiger un carnet hebdomadaire sur ses expériences d’approvisionnement en nourriture, ses nouvelles routines, ses formes de sociabilisation et ses sorties. « Nous avons reçu des récits émouvants, pleins d’humour, etc. Ce dispositif a permis pour beaucoup de faire un bilan et d’avoir du recul sur ce qu’on était en train de vivre », rapporte la chercheuse.

Les enfants n’ont pas été oubliés : l’enquête Covjeunenfant s’intéresse aux effets de la crise sanitaire sur les enfants de moins de six ans tandis que le Babylab du Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique7 évalue les effets de cette période sur l’acquisition du langage entre 8 et 36 mois.

L'activité physique en berne ?

Olivier Rey, chercheur en psycho-physiologie à l’Institut des sciences du mouvement Étienne-Jules Marey8 (ISM) veut quant à lui mesurer les répercussions du confinement comparées au contexte « habituel » sur un panel de 725 participants de plus de 18 ans. En ce sens, il évalue l’activité physique (en quantité et en intensité) ainsi que les perceptions de soi qui peuvent motiver ou démotiver des personnes à pratiquer des activités physiques, qu’elles soient sportives ou usuelles comme le jardinage. « Je souhaite notamment isoler des facteurs de prédiction de l’engagement dans l’activité physique (relations sociales, sommeil ou alimentation). À terme, j’aimerais aboutir à des recommandations d’organisation du temps libre, en famille ou au travail, afin d’inclure l’activité physique comme levier de santé », propose le chercheur.

À terme, j’aimerais aboutir à des recommandations d’organisation du temps libre, en famille ou au travail, afin d’inclure l'activité physique comme levier de santé.

Toujours à l’ISM, le chercheur Nicolas Mascret a interrogé près de 700 sportifs de tous niveaux pour étudier l’évolution de caractéristiques psychologiques comme la motivation ou le plaisir. « Éviter de régresser est devenu leur priorité pendant le confinement, alors qu’avant celui-ci leur but était plutôt de progresser. Ils éprouvent aussi moins d’intérêt pour l’exercice physique… », observe-t-il. Cette étude pourrait servir à l’élaboration de programmes d’activité physique adaptée à d’autres contextes de confinement comme les missions spatiales ou en Antarctique.

Interdite entre 10 h et 19 h dès le 8 avril à Paris, la pratique libre du jogging n'a été ré-autorisée dans la capitale qu'au moment du déconfinement. (ici, des joggers, le 11 avril 2020).
Interdite entre 10 h et 19 h dès le 8 avril à Paris, la pratique libre du jogging n'a été ré-autorisée dans la capitale qu'au moment du déconfinement. (ici, des joggers, le 11 avril 2020).

D’autres enquêtes ont été lancées ces derniers mois, dans le cadre du Groupement de recherche Sport et activité physique du CNRS, sur les habitudes en matière d'activité physique et de sédentarité et sur les conséquences de la sédentarité sur les enfants et les adolescents. Tandis que deux études se concentrent sur les freins et leviers motivationnels à l'activité physique ainsi que son lien avec le stress pendant le confinement. « Ces études liées au sport et à l'activité physique pourront d’ailleurs être croisées et analysées grâce à l’intelligence artificielle », commente Nicolas Mascret.

Désinformation et dégradation du débat public

La « consommation » d'informations en ligne a aussi intéressé les chercheurs. Avant la pandémie déjà, Maria Castaldo, Paolo Frasca du GIPSA-lab9, Floriana Gargiulo du Gemass10 et Tommaso Venturini du Centre internet et société du CNRS, y avaient consacré le projet Doom. Leur approche repose sur l’étude de l’évolution temporelle de l’attention des internautes, et notamment des moments où ils se désintéressent d’une actualité pour passer à une autre.

La nuit aurait pu être un espace anxiogène et donc un moment propice à la manipulation émotionnelle.

Selon l’hypothèse des chercheurs, l'obsession des plateformes en ligne pour les contenus qui font le buzz finirait par accélérer le rythme du débat public, ce qui laisse peu de temps au développement de discussions étoffées sur les différents sujets d’actualité. « Cela pourrait conduire à une dégradation systémique du débat en ligne, menace bien plus dangereuse que la circulation des fausses nouvelles », commente Tommaso Venturini.

Qu'en a-t-il été pendant le confinement ? « Durant cette période particulière, la nuit aurait pu être un espace anxiogène et donc un moment propice à la manipulation émotionnelle. Mais ce fut le contraire », commente-t-il. « Peut-être est-ce dû au fait que la consommation des médias demeure moins accélérée la nuit que le jour (même si, selon nos mesures sur YouTube et Twitter, les utilisateurs ont été plus actifs que d’habitude durant la nuit). Au final, ces premiers résultats suggèrent que le ralentissement du débat médiatique est une composante clé de sa qualité », conclut le chercheur.

Les oiseaux mis sur écoute

Alors que les habitudes ont tellement changé dans les foyers, qu’ont fait les animaux dans les villes ? Le projet participatif Silent.Cities, qui rassemble plusieurs laboratoires11, documente les paysages sonores des villes confinées.
 

Habitués à moduler leurs chants, les oiseaux les ont-ils re-modifiés en l'absence du bruit des activités humaines ?

Il se concentre notamment sur les oiseaux, animaux habitués à moduler leurs chants (plus forts, plus aigus, plus tôt ou plus tard...) pour se démarquer du bruit de fond des activités humaines. « Ce contexte exceptionnel nous permet de documenter une biodiversité d’ordinaire masquée par les activités humaines », explique Samuel Challéat, chercheur invité au laboratoire Géode12.

Dans le Paris confiné et déserté par les êtres humains, des canards se sont offert une paisible promenade devant la Comédie Française, le 2 avril 2020.
Dans le Paris confiné et déserté par les êtres humains, des canards se sont offert une paisible promenade devant la Comédie Française, le 2 avril 2020.

« Nous cherchons à savoir si la diminution du bruit anthropique a engendré des re-modifications de ces comportements de communication sonore », poursuit le chercheur. Pour le savoir, trois cent cinquante enregistreurs ont été placés dans le jardin ou sur le balcon de bio ou éco-acousticiens de quarante pays du monde. Objectif : poursuivre les enregistrements durant un an afin d’observer l’évolution des comportements.

Quelle contamination au sein de la famille ?

Dans quelles circonstances le virus se propage-t-il en environnement fermé ? C’est la question que veut résoudre l’enquête13 Alcov2. À la frontière entre mathématiques et épidémiologie, cette étude considère chaque foyer français touché par le coronavirus comme le siège d’une micro-épidémie.

L'étude Alcov2 considère chaque foyer français touché par le coronavirus comme le siège d’une micro-épidémie.

Les chercheurs ont interrogé des centaines de milliers de personnes au sein de foyers ayant vécu dans les mêmes conditions générales associées aux restrictions gouvernementales du confinement pour y pister les contaminations. « Cela nous permettra d’estimer les paramètres qui gouvernent la transmission du virus dans un lieu clos et de déceler la part de personnes asymptomatiques », explique Amaury Lambert, mathématicien au Laboratoire de probabilités, statistique et modélisation14. Les premiers résultats statistiques sont attendus mi-juin.

Enfin, sept sociologues des techniques15 se sont penchés sur le rapport de la population au masque de protection grâce à l’enquête « Maskovid » qui a rassemblé 1000 participants. Pour Franck Cochoy du Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires, cet objet, habituellement absent de la vie sociale, est devenu « un équipement de confinement mobile qui rassure face à un danger difficile à appréhender ». En à peine quelques semaines, « les comportements se sont inversés. Si avant la crise le porteur de masque paraissait hostile, c'est, durant notre enquête, celui qui n’en porte pas qui inquiète », conclut le sociologue.
 

À écouter sur notre site :

Le blog Covid-19 : la parole à la science, avec les analyses de nombreux chercheurs sur le confinement ou sur la pandémie actuelle.
 

Notes
  • 1. Unité CNRS/École nationale des travaux publics de l'État/ENS Lyon/ENSA Lyon/INSA Lyon/Mines Saint-Étienne/Université Jean Moulin/Université Lumière Lyon 2/Université Jean Monnet.
  • 2. Institut des sciences sociales du politique (Unité CNRS/ENS Paris-Saclay/Université Paris Nanterre), Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires (Unité CNRS/École nationale de formation agronomique/EHESS/Université Toulouse Jean Jaurès), Laboratoire d'économie et de sociologie du travail (Unité CNRS /Aix-Marseille Université), Centre européen de sociologie et de science politique de la Sorbonne (Unité CNRS/EHESS/Université Panthéon-Sorbonne), laboratoire Pacte (Unité CNRS/Université Grenoble Alpes).
  • 3. Unité CNRS/Université Grenoble Alpes.
  • 4. Unité CNRS/Université d’Angers/Université de Rennes/Université de Caen Normandie/Université du Mans/Université de Nantes/Institut Agro.
  • 5. Unité CNRS/École nationale des travaux publics de l'État/ENS Lyon/ENSA Lyon/INSA Lyon/Mines Saint-Étienne/Université Jean Moulin/Université Lumière Lyon 2/Université Jean Monnet.
  • 6. Unité CNRS/École nationale des travaux publics de l’État/Université Lumière Lyon 2.
  • 7. Unité CNRS/EHESS/ENS Paris.
  • 8. Unité CNRS/Aix-Marseille Université.
  • 9. Laboratoire Grenoble images parole signal automatique (CNRS/Université Grenoble Alpes).
  • 10. Groupe d'étude des méthodes de l'analyse sociologique de la Sorbonne (CNRS/Sorbonne Université).
  • 11. Laboratoire des sciences et techniques de l'information, de la communication et de la Connaissance (CNRS/ENI Brest/ENSTA Bretagne/IMT Atlantique/Université Bretagne-Sud/Université de Bretagne Occidentale), Institut méditerranéen de biodiversité et d'écologie marine et continentale (CNRS/Aix-Marseille Université/Avignon Université/IRD), Laboratoire Géographie de l'environnement (CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès), Centre d'écologie et des sciences de la conservation (CNRS/MNHN/Sorbonne Université).
  • 12. Unité CNRS/Université Toulouse Jean Jaurès.
  • 13. L’enquête implique des chercheurs et chercheurs du CNRS, de Sorbonne Université, du Collège de France et d’Oxford University.
  • 14. Unité CNRS/Sorbonne Université/Université de Paris.
  • 15. Du Laboratoire interdisciplinaire solidarités, sociétés, territoires, Groupe de recherche en droit, économie et gestion (CNRS/Université Côte d'Azur) et de l'Institut interdisciplinaire de l'innovation (CNRS/École Polytechnique/Mines ParisTech/Télécom Paris).
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Auteur

Anaïs Culot

Après des études en environnement à l'Université Paul-Sabatier, à Toulouse, puis en journalisme scientifique à l'Université Paris-Diderot, à Paris, Anaïs Culot a été attachée de presse au CNRS et collabore à présent avec différents magazines, dont CNRS Le Journal, I'MTech et Science & Vie.

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