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Ukraine : l’environnement pour cible (1)
La guerre se poursuit, mais les chercheurs ukrainiens n’arrêtent pas leurs travaux pour autant. Au contraire. Sous la menace des bombardements et des frappes de drones, malgré les coupures d’électricité, ils continuent de travailler et de publier.
Perrine Poupin1, chercheuse en sciences sociales à Grenoble, avait suivi en Russie un mouvement exceptionnel de mobilisation d’habitants contre un projet de décharge qui aurait été la plus grande d’Europe. La déclaration de guerre contre l’Ukraine l’a contrainte à quitter le pays. Elle a alors déplacé son champ de recherches. Aujourd’hui, elle identifie les chercheurs ukrainiens qui travaillent sur le sujet de la pollution et de la destruction de l’environnement. Et mène des entretiens pour comprendre le rapport à un territoire détruit et souillé, dans lequel les habitants doivent continuer de vivre ou que les exilés ont quitté. Faute d’avoir les autorisations pour se déplacer dans ce pays en guerre, elle rencontre notamment ceux qui travaillent en Pologne.
S’adapter à la situation
« Beaucoup de ces chercheurs ont tissé de forts liens avec l’Académie des sciences de Varsovie depuis la guerre, explique Perrine Poupin. D’autres ont depuis longtemps un parcours international ou étaient déjà installés à l’étranger. Tous se mobilisent et publient sur le sujet. »
« Certains risquent leur vie pour vérifier quelles plantes survivent dans tel espace particulièrement abîmé par le conflit. D’autres adaptent leurs méthodes à la situation, témoigne la chercheuse. Par exemple, Kseniia Bondar, géophysicienne, compare aujourd’hui la pollution ordinaire des sols à celle liée à des résidus d’explosions. Habituellement, elle conserve des échantillons de terres dans des frigos avant d’en faire des analyses biologiques. C’est devenu compliqué, car avec les coupures d’électricité récurrentes, les réfrigérateurs ne sont pas fiables, et certaines analyses ne peuvent plus être réalisées sur place. Les échantillons sont donc acheminés vers des laboratoires partenaires à l’étranger, tandis que des méthodes de mesure des paramètres magnétiques2 complètent la détection de différentes pollutions. »
Impact sur la qualité de l’air
Les résultats de ces études sont parfois contre-intuitifs. Par exemple, Kseniia Bondar et son équipe ont évalué les pollutions atmosphériques par les métaux lourds et les composés ferromagnétiques dans trois villes situées à moins de 40 km de la ligne de front3. Entre la période pré-guerre (janvier 2016 à décembre 2018) et la période de guerre (d’août 2023 à février 2025), une amélioration de la qualité de l’air a été observée dans les trois villes. Ainsi, à Kharkiv, la destruction des installations industrielles a engendré une chute de la susceptibilité magnétique4. À Kherson, la dépopulation massive de la ville, passée brutalement de 284 000 à 50 000 habitants, a entraîné une division par cinq du trafic.
En revanche, sur les zones frontalières de l’est et du nord-est de l’Ukraine, les scientifiques notent une augmentation du dioxyde d’azote (N02) et une hausse du dioxyde de carbone (CO2) au-dessus des incendies de forêt, près de la ligne de front.
L’agro-industrie plus touchée que les producteurs locaux
Différentes études sur la pollution des sols montrent en revanche des dégradations importantes sur tout le territoire. Or, comme le rappellent dans un rapport5 Natalia Mamonova, Olena Borodina et Brian Kuns, l’agriculture représentait 17 % de l’emploi ukrainien en 2021. Avant la guerre, c’était un des secteurs les plus dynamiques du pays, avec une croissance annuelle de 5 à 6 % – et ce, malgré une tension persistante entre des petits producteurs familiaux, qui cultivent 45 % des terres, et l’agro-industrie, qui contrôle le reste..
La guerre a bouleversé cette situation. « Le plus gros préjudice aux exportations de céréales ukrainiennes a été infligé au début de la guerre, lorsque la marine russe a bloqué les ports de la mer Noire, par lesquels 95 % des exportations de céréales ukrainiennes étaient auparavant expédiées à l’étranger, décrivent les auteurs. Cela a complètement paralysé l’agriculture ukrainienne orientée vers l’exportation et provoqué une crise alimentaire sans précédent. »
Ensuite, les problèmes se sont accumulés : récoltes non moissonnées, machines agricoles détruites, zones brûlées par les incendies, fuites de produits pétroliers, présence de mines dans des zones cultivées, glissements de terrains causés par les bombardements… « La guerre a finalement révélé la fragilité systémique d’une agriculture néolibérale mondialisée, notent les auteurs. Car c’est l’agro-industrie qui supporte la plus grande part des pertes, du fait d’exploitations plus importantes et donc plus vulnérables aux missiles russes. »
Les chaînes logistiques détruites
Les attaques contre les centrales électriques constituent une menace existentielle pour le secteur de l’élevage certaines des plus grandes fermes avicoles d’Europe se trouvant en Ukraine.
Le modèle des grandes exploitations agricoles s’est effondré, car les chaînes logistiques ont été détruites. Même situées en dehors des zones d’hostilités, les exploitations stockent pesticides et semences près de Kiev, leurs engins agricoles ailleurs, et la main-d’œuvre est constituée de brigades itinérantes, les équipes d’opérateurs professionnels étant habituellement déplacés d’une région à l’autre en fonction des besoins. En temps de guerre, une telle logistique devient ingérable !
Moins dépendants de l’extérieur, utilisant plus souvent des semences locales et des engrais organiques, vendant leurs produits sur les marchés locaux, s’appuyant sur une main-d’œuvre familiale et locale, les exploitations plus petites ont pu continuer à produire pour leurs familles et pour l’armée. Selon certains experts, la guerre a même entraîné la renaissance de villages dépeuplés et permis de recultiver des zones abandonnées.
Reste que 30 % des terres agricoles ukrainiennes ne sont pas cultivées, car elles sont occupées ou qu’il est impossible d’y pratiquer l’agriculture en toute sécurité.
Suite de l’article à paraître jeudi 1er octobre
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Les traces de la guerre sur les sols
Le groupe de travail Conséquences environnementales de la guerre en Ukraine (UWEC)6 a été fondé par des militants de l’environnement, des experts et des journalistes, qui rassemblent et documentent les études sur le sujet.
Les manœuvres de troupes laissent sur le terrain des traces claires et lisibles7, souligne par exemple Valeria Kolodezna, environnementaliste à l'ONG Nature conservation in Ukraine journaliste : « Les chars T-64, que l’armée russe utilise activement, pèsent près de 50 tonnes. Sous une telle pression, les connexions normales entre les particules du sol sont perdues, et la structure est détruite. Le tassement des sols limite la capacité des plantes à s’adapter à des conditions arides et au manque d’humidité ».
En outre, les pièces mécaniques peuvent être projetées jusqu’à 120 m de distance et les débris de munitions se disperser au fond des cratères, entraînant une contamination chimique plus vaste.
Valeria Kolodezna s’alarme aussi de la réelle menace de désertification qui pèse sur le pays : « Les combats se déroulent dans l’est et le sud du pays, région la plus aride, qui abrite aussi des “tchernozioms”, qui sont des sols particulièrement riches en humus, très fertiles. » La région était déjà vulnérable en raison de précipitations devenues insuffisantes avec le changement climatique. La perte de fertilité de millions d’hectares à cause de la guerre aggrave la situation.
Suite de l’article à paraître jeudi 1er octobre
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Aux origines du sol (vidéo)
- 1. Perrine Poupin est chargée de recherche CNRS au Centre de recherche sur l’espace sonore et l’environnement urbain (Cresson) à l’École nationale supérieure d’architecture de Grenoble, membre de l'unité Ambiances architectures urbanités (AAU, unité CNRS/École centrale de Nantes/Ensan et Ensag par délégation du ministère de la Culture/Université Grenoble Alpes).
- 2. Les polluants industriels contiennent souvent des oxydes de fer, qui modifient localement le champ magnétique terrestre.
- 3. K. M. Bondar, et al., « War-time changes in air pollution across Ukrainian cities were assessed through magnetic susceptibility and heavy metal contents in particulate matter collected on air filters », Environnemental Pollution, 2025 : https://doi.org/10.1016/j.envpol.2025.127076
- 4. Les polluants industriels contiennent souvent des oxydes de fer, qui modifient localement le champ magnétique terrestre.
- 5. « Ukrainian agriculture in wartime Resilience, reforms, and markets », Transnational Institute, novembre 2023 : https://www.tni.org/en/article/ukrainian-agriculture-in-wartime
- 6. Ukraine War Environmental Consequences : https://uwecworkgroup.info
- 7. https://uwecworkgroup.info/soil-metamorphosis-ukrainian-study-of-war-imp...
Voir aussi
Auteur
Journaliste en presse écrite, spécialisée des sujets sciences, société et éducation (pour Le Monde, Science et Vie, Eurêka, etc.), Marina Julienne a aussi réalisé plusieurs documentaires pour France Télévision et Arte. À la rédaction de CNRS Le Journal depuis 2023, elle suit plus particulièrement...













