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Ils ont critiqué le progrès

Ils ont critiqué le progrès

22.02.2016, par
Sorti pendant la Grande Dépression, le film "Les temps modernes" de Charlie Chaplin (1936) oppose la mécanisation à la dignité de l’homme.
« Grincheux », « réac », « prophète de malheur » sont les sobriquets souvent réservés à ceux qui questionnent les choix techniques de leur époque. L’historien François Jarrige revient pour « CNRS Le Journal » sur le mouvement des techno-critiques, né aux débuts de l'ère industrielle.

Briseurs de machines, paysans anti-pesticides ou intellectuels sceptiques quant aux bienfaits du progrès, les « techno-critiques » interrogent la place des techniques dans nos sociétés depuis plus de 200 ans. Pourquoi raconter leur histoire ?
François Jarrige :
Dans ce livre, j’ai tenté une synthèse historique des différents auteurs et mouvements « techno-critiques », un néologisme forgé dans les années 1970 par le philosophe Jean-Pierre Dupuy. Leur redonner audience rééquilibre le débat, généralement inégal et caricatural, entre tenants et opposants à la technique. Cela permet aussi d’observer des constantes dans ces questionnements à travers les époques, que ce soit sur la question des dommages environnementaux ou sur le remplacement des hommes par les machines.

Que signifie critiquer les techniques ?
F. J. :
Ceux que j’appelle « techno-critiques » ont en commun de penser que les techniques ne sont pas neutres : elles n’arrivent pas de nulle part pour s’imposer tout naturellement. Bien au contraire, parce que les techniques sont le produit d’une société et d’une époque, elles posent question. C’est encore plus vrai dans nos sociétés contemporaines, qui s’en sont remises au progrès technique pour construire leur avenir. Pour les techno-critiques, il ne s’agit pas de critiquer la technique ou les techniques en soi, cela n’a pas de sens. Les outils font partie des activités humaines, et même animales, depuis que l’on en garde des traces. En revanche, on peut chercher à comprendre dans quel contexte s’imposent les machines, à étudier leurs effets et les discours qui les accompagnent…

Parce que les techniques sont le produit d’une société et d’une époque, elles posent question.

L’emploi du mot de « technique » lui-même n’est-il pas ambigu ?
F. J. :
Avoir un regard critique sur la technique suppose au préalable de réfléchir à ce mot, particulièrement flou et englobant. De quoi parle-t-on : d’un marteau ? du téléphone ? du nucléaire ? du numérique ? Le sens du mot technique a d’ailleurs beaucoup évolué : avant le XIXe siècle, il est très peu employé et désigne un procédé propre à un art, comme la technique vocale. Avec l’industrialisation, le mot se répand pour nommer un procédé efficace, de plus en plus synonyme de machine. Ce problème de vocabulaire illustre la difficulté à interroger la notion de technique, pourtant au cœur de la modernité. C’est presque aussi périlleux aujourd’hui que de discuter l’existence de Dieu au XVIIe siècle !

Révoltes luddites au début du XIXe siècle, en Angleterre : pour conserver leurs emplois, des ouvriers détruisent les nouveaux métiers à tisser mécaniques.
Révoltes luddites au début du XIXe siècle, en Angleterre : pour conserver leurs emplois, des ouvriers détruisent les nouveaux métiers à tisser mécaniques.

Quand le phénomène des « techno-critiques » a-t-il commencé ?
F. J. : Ce phénomène remonte aux débuts du machinisme, à l’orée du XIXe siècle. Dans le secteur textile, par exemple, l’arrivée des métiers mécaniques a été émaillée de nombreux incidents. Emblématique de cette époque, le mouvement luddite en Angleterre et ses « briseurs de machines » a opposé des artisans tondeurs et tricoteurs aux manufacturiers qui favorisaient l’emploi des machines dans le travail de la laine et du coton. Pour les ouvriers, les nouvelles machines étaient souvent porteuses de misère et de déqualification. Les artisans et gens de métiers étaient également sceptiques face aux innovations promues par les capitaines d’industrie. Ils les jugeaient fragiles, inutilement coûteuses et incapables de réaliser des pièces compliquées et de grande qualité. À cette époque, le machinisme est mis en cause par les socialistes comme par certains milieux conservateurs qui pointent les conditions de travail en usine, le risque d’épuisement des ressources naturelles, la pollution. À l’opposé, un nombre croissant d’ingénieurs et d’économistes libéraux font de la machine un instrument d’émancipation neutre, source du progrès. Ce sont eux qui gagneront la bataille des esprits… jusqu’à ce qu’une guerre ou une crise n’apporte de nouvelles remises en question.

Vous insistez sur le fait que l’implantation de nouvelles techniques est le produit d’une société dans une époque donnée. A posteriori, on trouve évident de voyager en train, mais ce moyen de transport a mis des décennies à s’imposer. Comment ?
F. J. :
La machine à vapeur et la locomotive sont sans nul doute les premières machines emblématiques du progrès technique. Or, à ses débuts, le chemin de fer était un choix incertain et contesté. Il s’agissait d’abord de transporter du charbon et des marchandises, pas des humains. Des ingénieurs trouvaient d’ailleurs cette technique absurde, coûteuse, d’un rendement énergétique faible et qui plus est dangereuse. Ils jugeaient préférable d’améliorer l’état des routes et la navigation intérieure. Pourquoi le chemin de fer s’est-il finalement imposé ? Cela résulte de l’action d’industriels pariant sur le potentiel d’efficacité du ferroviaire et de la machine à vapeur : aller plus vite, produire plus, fonctionner toute l’année en étant affranchi de certaines contraintes naturelles comme les périodes d’étiage. Le chemin de fer accompagne aussi la montée des États nations et le projet de contrôle du territoire ; en créant une multiplicité de contacts entre les hommes, le chemin de fer est censé contribuer à la réalisation du projet kantien de paix perpétuelle. L’État a aussi massivement soutenu le chemin de fer, aux États-Unis, en France comme dans les Empires plus tard, pour unifier les territoires nationaux. Grâce à tous ces investissements, le chemin de fer s’est répandu et perfectionné… et le transport fluvial a été marginalisé. L’histoire montre que les techniques sont des objets sociaux et non des inventions géniales que l’on adopte parce que leurs bienfaits sont évidents ou naturels.

Dans cette caricature de Daumier, le chemin de fer apparaît comme un moyen de transport dangereux et ridicule (1834).
Dans cette caricature de Daumier, le chemin de fer apparaît comme un moyen de transport dangereux et ridicule (1834).

Les années 1930 représentent une époque importante pour la critique des techniques…
F. J. : Dès la fin de la Première Guerre mondiale, le lien est fait entre les technologies employées (aviation, mécanique, chimie, etc.) et l’hécatombe de 14-18. En 1919, Paul Valéry écrit que la science a été « déshonorée par la cruauté de ses applications ». Les années 1930 constituent une grande période techno-critique, qui émane plutôt des intellectuels, alors que la crise fait rage et que s’installent des régimes totalitaires. La philosophe française Simone Weil, par exemple, s’inquiète : produire toujours plus, en série, use les capacités humaines et les ressources naturelles… mais pour quels besoins réels ? Des économistes tels John Maynard Keynes s’interrogent sur le phénomène du chômage technologique. À cette époque, de nombreux livres marquants questionnent la modernité technique : Le Meilleur des mondes (1932) d’Aldous Huxley, Regards sur le monde actuel (1931) de Paul Valéry ou encore les ouvrages aujourd’hui oubliés de Georges Duhamel.

Les années 1970 marquent un autre réveil des techno-critiques. Que se passe-t-il à cette période ?
F. J. :
Après la Seconde Guerre mondiale, l’urgence est à la reconstruction. La technique, l’informatique notamment, deviennent des instruments de paix et de liberté. Ce n’est qu’à l’occasion d’une nouvelle crise que s’ouvre une nouvelle phase techno-critique dans les années 1970. Pacifistes, antinucléaires, écologistes, tiers-mondistes, critiques de la société de consommation, nombreux sont alors les courants qui y contribuent. Des auteurs comme Jacques Ellul, penseur de la technique, ou Ivan Illich, penseur de l’écologie politique, insistent sur les effets contre-productifs de l’industrialisation. Ce dernier milite pour des « outils conviviaux » contre le « suroutillage » et le gigantisme technicien des centrales nucléaires. On critique le tout-automobile : accidents, pollution, encombrements, individualisme, etc. C’est à ce moment-là aussi qu’apparaît la notion de technoscience pour caractériser le nouveau régime de production des sciences et techniques et son credo qui veut que « tout ce qui est possible doit être tenté ».
 

Manifestants devant un salon automobile dans les années 70, de jeunes américains font un lien entre croissance démographique, augmentation du nombre de voitures et pollution.
Manifestants devant un salon automobile dans les années 70, de jeunes américains font un lien entre croissance démographique, augmentation du nombre de voitures et pollution.

Aujourd’hui, beaucoup de gens ressentent le besoin de repenser le projet technique de la modernité, son gigantisme et son accélération incessante.

Certains savants ont fait partie du courant des techno-critiques. Pouvez-vous nous donner quelques noms ?
F. J. :
La prise de distance de chercheurs et d’ingénieurs vis-à-vis de la technique est particulièrement frappante contre le nucléaire après 1945. On retrouve parmi eux les physiciens Albert Einstein et Frédéric Joliot-Curie. Des chercheurs ayant participé à l’élaboration de la bombe nucléaire, le mathématicien John Von Neumann y compris, sont traversés de doutes profonds, même s’il est difficile de les exprimer à l’époque. Ce dernier estime que les progrès scientifiques et techniques pourraient mettre l’humanité en péril. Avec un pessimisme certain, Von Neumann constate l’extrême vitalité du système technologique… qu’il semble vain de vouloir freiner ! Alexandre Grothendieck est aujourd’hui considéré comme l’un des plus grands mathématiciens du XXe siècle. Or il a rompu avec la recherche académique et dénoncé l’alliance entre la recherche et l’industrie pendant la guerre du Vietnam. Il a également créé en 1970 Survivre et Vivre, un mouvement écologiste radical.

Que reste-t-il des techno-critiques aujourd’hui ?
F. J. :
On peut déjà s’interroger sur ce que serait notre monde si personne n’avait jamais mis en doute les bienfaits de la technique ; si personne n’avait œuvré pour retirer du marché certains produits toxiques comme le DDT, cet insecticide utilisé en agriculture et dans la lutte contre le paludisme, ou les chlorofluorocarbures (CFC) à l’origine du trou dans la couche d’ozone. Aujourd’hui, nous sommes dans une situation paradoxale. À bien des égards, une nouvelle phase techno-critique s’est ouverte. Avec la crise financière et économique, l’épuisement des ressources naturelles, les dégradations de plus en plus visibles de l’environnement… mais aussi avec la montée des inégalités sociales, beaucoup ressentent le besoin de repenser le projet technique de la modernité, son gigantisme et son accélération incessante. L’histoire des techno-critiques remet en perspective certains débats très contemporains. Pour la première fois, on ose aborder la question de la puissance acquise par l’homme, capable de modifier les grands équilibres du globe, d’éteindre ou de modifier des espèces animales, d’artificialiser la vie… Pourtant il reste difficile de contester le consumérisme technologique et la fascination pour les derniers gadgets censés relancer la croissance et résoudre nos problèmes. Et le débat reste encore caricatural entre ceux qui ne jurent que par l’innovation technique et à l’opposé ceux qui voient déjà l’apocalypse arriver…

À lire : Techno-critiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences,
François Jarrige, La Découverte, février 2014, réédition au format Poche le 10 mars 2016

 

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