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Une société de plus en plus incertaine

Une société de plus en plus incertaine

29.07.2015, par
Une société incertaine
Accélération des rythmes de vie, sentiment d’obsolescence, diktat de la technologie… Nos sociétés font face à des inquiétudes d’un genre inédit. Analyse avec l’anthropologue Isabelle Rivoal.

(La version intégrale de cet article a été publiée dans CNRS Le journal, n° 267, juillet-août 2012, à l’occasion de la 12e Biennale de l’Association européenne des anthropologues sociaux qui avait choisi pour thème : « Incertitude et inquiétude ».)

« L’incertitude est le pire de tous les maux, jusqu’au ­moment où la réalité vient nous faire regretter l’incertitude », écrivait, pessimiste, le romancier Alphonse Karr1. L’incertitude entre en scène dès que l’on envisage l’avenir. Vais-je perdre mon travail ? Notre couple tiendra-t-il jusqu’aux vacances ? Cette capacité de se détacher du temps présent pour se questionner sur le futur est une carac­téristique essentielle de l’être humain. C’est aussi son petit drame quotidien, vu l’inquiétude qui peut en découler…

Le temps s’est accéléré et nous ­dévore

« La relation au temps est justement en pleine mutation dans nos sociétés : elle est aujourd’hui source d’une incertitude dite du temps présent », commente Isabelle Rivoal, du Laboratoire d’ethnologie et de socio­logie comparative, à Nanterre. Elle fait référence au fameux Accélération, une critique sociale du temps 2, essai du sociologue et politologue ­allemand Hartmut Rosa, selon lequel, de nos jours, le temps s’est accéléré et nous ­dévore. Il décrit ce dont chacun a peut-être fait l’expérience : cette désagréable impres­sion de ne plus avoir le temps pour les choses de la vie jugées importantes (passer du temps avec son conjoint, ses enfants, ses parents, ses amis, etc.), alors que, paradoxalement, de nombreuses technologies (Internet, smartphones, trains à grande vitesse, etc.) sont censées nous faire gagner du temps. En réalité, l’accélération technique, flagrante dans le transport des personnes, des biens et des informations, contribue surtout à tyranniser nos rythmes de vie…

L’accélération
technique
contribue surtout
à tyranniser nos
rythmes de vie.

Ainsi, on peut télécharger en quelques heures des centaines de livres ou de films, mais le temps pour les consommer reste incompressible. Les informations voyagent à la vitesse de la lumière, mais nos facultés mentales pour les traiter ne se sont pas vraiment améliorées, d’où des retours de vacances souvent pénibles devant une boîte e-mail pleine à craquer. Selon Hartmut Rosa, le sentiment d’accélération de la vie se traduit par une augmentation du nombre de choses à faire par unité de temps. La peur de ne plus arriver à suivre et la frustration de ne pas profiter de toutes les possibilités offertes par les techno­logies engendreraient le sentiment que nos vies nous échappent.

Dans le film «Speed» (1994), une bombe menace de faire sauter un bus s’il roule à moins de 80 km/h. Ce scénario fait écho à cette impossibilité de ralentir qui est le propre de nos sociétés.
Dans le film «Speed» (1994), une bombe menace de faire sauter un bus s’il roule à moins de 80 km/h. Ce scénario fait écho à cette impossibilité de ralentir qui est le propre de nos sociétés.

Un sentiment d’obsolescence face aux nouvelles technologies

Pire : « De nouveaux métiers apparaissent en quelques années, les machines changent en quelques mois, un sentiment d’obsolescence s’installe face aux nouvelles technologies, aux nouvelles visions du monde, etc., observe Isabelle Rivoal. Au travail, notamment, l’expérience n’est plus forcément vue comme une valeur. Ce qui est très recherché, chez les managers en particulier, c’est plutôt la capacité de traiter un maximum d’informations en même temps 3. » Alors que vaudrons-nous d’ici dix, vingt ou trente ans sur le marché du travail ? Quelle stratégie adopter pour capitaliser notre expérience ? Du côté de la vie privée, tout semble aussi se dérober : on aura plusieurs vies dans une vie, et il faudra se redéfinir, ­encore et encore. Le mariage ne dure plus forcément jusqu'à ce que la mort nous sépare, et on peut s’engager temporairement plusieurs fois au cours de l’existence.

Au travail, c’est
surtout la capacité
de traiter
un maximum
d’informations en
même temps qui
est recherchée.

« Jusqu’à la modernité des XIXe et XXe siècles, il y avait moins de changements radicaux de ce type dans la vie d’un individu, constate l’anthropologue. Et les changements du monde – les technologies, le statut de la religion, etc. – avaient lieu sur une échelle plus longue, sur plusieurs générations. » Aujourd’hui, ils ont lieu d’une génération à l’autre, ou même au cours d’une vie ­humaine. « D’où de fortes oppositions géné­rationnelles, ajoute la chercheuse, et le diktat de se remettre constamment en question, qui contribue à créer une incer­titude existentielle majeure sur notre place dans la société. »
 

Le tableau est-il si noir ? L’incertitude, qui s’avère ainsi en pleine inflation dans nos sociétés modernes, est-elle uniquement source d’inquiétude ? « La notion d’incertitude peut aussi générer des espa­ces de création, un jeu entre le connu et l’inconnu qui révèle la capacité créatrice de l’homme, répond Isabelle Rivoal. L’art, la créativité et l’imagination consistent, en effet, à préserver et à produire de la diversité et de l’inattendu. L’incertitude rend donc possible la création. » Sans oublier que l’incertitude n’est pas seulement le sentiment que tout ne tient qu’à un fil, mais aussi celui que tout est possible…

Notes
  • 1. Romancier français du XIXe siècle.
  • 2. La Découverte, coll. « Théorie critique », 2010.
  • 3. Lire les travaux de la sociologue Caroline Datchary, auteure de La Dispersion au travail, Octares Éditions, coll. « Travail et activité humaine », 2011.
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Auteur

Charline Zeitoun

 Journaliste scientifique, autrice jeunesse et directrice de collection (une vingtaine de livres publiés chez Fleurus, Mango et Millepages).

Formation initiale : DEA de mécanique des fluides + diplômes en journalisme à Paris 7 et au CFPJ.
Plus récemment : des masterclass et des stages en écriture...

À lire / À voir

"Quand l'homme prend peur", enquête parue dans CNRS le journal n°267, juillet-août 2012

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