Donner du sens à la science

La nature pour partenaire

La nature pour partenaire

Spécialistes d’éthique environnementale, Catherine et Raphaël Larrère nous expliquent pourquoi il est urgent de revoir notre conception dominatrice de la nature.

Dans les civilisations occidentales, les conceptions de la nature ont largement déterminé les rapports techniques, éthiques et esthétiques des hommes à leur environnement naturel. Celle qui prédomine aujourd’hui s’est élaborée de Copernic à Newton, sous les auspices de la mécanique classique : obéissant aux lois éternelles du mouvement, la nature est un équilibre toujours recommencé, auquel l’homme est extérieur. La pensée moderne n’a cessé de décliner cette proposition : l’homme est sujet, alors que la nature est constituée d’objets ; seul être capable de se fixer une règle morale, l’homme se distingue de la nature qui est moralement neutre. Il a construit son monde – la société – et si ce monde, chaos de bruit et de fureur, s’oppose à l’harmonie de la nature, c’est aussi celui de l’histoire, alors que la nature serait immuable s’il n’y avait les hommes.

Pour l'écologie contemporaine, les milieux qui nous entourent sont le produit d’une histoire où s’articulent perturbations naturelles et perturbations d’origine humaine.
Pour l'écologie contemporaine, les milieux qui nous entourent sont le produit d’une histoire où s’articulent perturbations naturelles et perturbations d’origine humaine.

Si cette approche a favorisé le développement des sciences, elle est de nos jours remise en cause par ces mêmes sciences. La théorie darwinienne de l’évolution avait déjà réinscrit l’homme dans la nature : comme l’humanité, la nature a une histoire et l’homme en fait partie. L’écologie contemporaine insiste désormais sur le fait que les milieux qui nous entourent sont le produit d’une histoire où s’articulent perturbations naturelles et perturbations d’origine humaine : la nature a une histoire et coévolue avec les sociétés humaines. Cela revient à réinscrire les sociétés dans une nature déjà anthropisée.

Une conception de la nature obsolète

La généralisation des problèmes environnementaux remet tout autant en cause cette conception dualiste de la nature. La crise environnementale, c’est le naturel qui fait irruption dans le social : nos problèmes environnementaux sont des problèmes sociaux, les inégalités environnementales et les inégalités sociales s’interpénètrent. Que l’humanité soit capable de perturber le climat montre enfin qu’elle est devenue une force géophysique. Sans doute existe-t-il toujours des êtres et des processus naturels sur lesquels nous n’avons pas prise, mais on ne peut plus considérer la nature comme une entité existant en dehors de nous. La séparation ontologique entre deux entités distinctes, la nature d’un côté et la société humaine de l’autre, ne saurait plus tenir.

Faut-il pour autant renoncer à parler de nature ? La vision du monde dont nous avons hérité en tant qu’Occidentaux modernes nous contraint : on ne change pas d’ontologie, ni de façons de s’exprimer, juste parce qu’on l’a décidé. On peut ainsi persister à parler de nature en y voyant non plus une substance, mais un ensemble de relations dans lequel les hommes sont inclus, un enchevêtrement de processus. Il faut alors se contenter de desserrer l’étau du dualisme, en dépassant ses oppositions caractéristiques (nature/culture, naturel/artificiel, etc.).

Il est nécessaire
de s’atteler à une
véritable écologie
des relations
entre humains et
non-humains.

On sait depuis Philippe Descola et son ouvrage de référence (Par-delà nature et culture) que notre dualisme occidental n’est pas universalisable : il existe bien d’autres façons de voir l’humanité dans le monde. C’est pour cette raison qu’il est nécessaire de s’atteler à une véritable écologie des relations entre humains et non-humains. Respecter la nature ne se réduit pas à préserver certains milieux des activités humaines, c’est aussi agir partout de telle sorte qu’elle préserve ses capacités d’adaptation et son potentiel évolutif.

Cela revient à faire de la biodiversité une norme et à abandonner les considérations sur la confrontation entre nature et société pour s’interroger sur la pluralité des relations que les hommes, dans leur diversité biologique et culturelle, entretiennent avec la grande diversité des vivants non humains, des milieux et des paysages.

Cultures en terrasses à Aslewa, dans les basses montagnes de l'ouest du Népal
Cultures en terrasse au Népal. Il faut faire avec la nature comme avec un partenaire, au lieu de penser la technique comme un moyen de domination.
Cultures en terrasses à Aslewa, dans les basses montagnes de l'ouest du Népal
Cultures en terrasse au Népal. Il faut faire avec la nature comme avec un partenaire, au lieu de penser la technique comme un moyen de domination.

Dans cette démarche, il est essentiel de repenser l’opposition du naturel et de l’artificiel. Le monde n’est pas divisé en deux domaines bien distincts : la nature, source du bien pour les naturalistes, et l’artifice, que les uns déplorent quand d’autres le glorifient. Nous vivons entourés de milieux hybrides qui sont des productions conjointes des activités humaines et des processus naturels. Entre nature et artifice, il existe en réalité un véritable continuum. Plus les activités humaines respectent les processus naturels et plus on se rapproche de la nature, avec laquelle il a bien fallu composer ; inversement, plus on néglige les contextes et les processus naturels, et plus on s’oriente en direction de l’artifice.

Nous vivons
entourés de
milieux hybrides
qui sont
des productions
conjointes des
activités humaines
et des processus
naturels.

Or, si l’on cesse de penser la technique comme moyen de dominer la nature pour s’intéresser aux processus techniques dans leur diversité, on découvre que les actions techniques relèvent, et depuis longtemps, de deux paradigmes : celui de la fabrication d’artefacts (l’art du « faire ») et celui du pilotage ou de la manipulation des êtres vivants et des processus naturels (l’art du « faire avec »).

Le « faire » produit des objets et des outils, construit des bâtiments ou des infrastructures, synthétise des substances qui n’existent pas à l’état naturel. La technique y est conçue comme une façon d’imposer une forme idéale à la matière. Les objets techniques fabriqués – objets qui sont de plus en plus standardisés pour des raisons commerciales – sont conçus indépendamment du contexte dans lequel ils seront employés.

Le « faire avec » ne construit pas : il revient à composer avec la nature, comme on le ferait avec un partenaire. Sans lui, il n’y aurait eu ni domestication d’animaux, ni jardinage, ni agriculture, ni fermentations contrôlées pour l’alimentation humaine… Autant dire, ni pain, ni vin, ni fromage ! Pour avoir des chances de réussite, le « faire avec » doit tenir le plus grand compte du contexte naturel et social dans lequel il intervient. Et s’il est plus incertain et difficile à maîtriser que l’art du « faire », il doit nous inspirer dans le nouveau rapport à la nature qui doit être le nôtre aujourd’hui.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

Partager cet article

À lire / À voir

Penser et agir avec la nature. Une enquête philosophique, Catherine et Raphaël Larrère, La Découverte, mai 2015, 374 p., 14,99 €

Commentaires

1 commentaire

Bravo pour cet article et le livre qu’il propose. Je suis d’accord avec Catherine et Raphaël Larrère: La crise écologique actuelle est principalement un problème ontologique. Mais je ne comprends pas trop pourquoi vouloir répondre à ce problème tout en persévérant à utiliser le terme de nature. Philippe Descola rappelle qu’il est non universaliste (donc sans doute non durable). Le concept de nature n’étant pas une ontologie, pourquoi donc faire comme si? Bien sûr, les auteurs de cet article nous disent qu' “on ne change pas d’ontologie, ni de façons de s’exprimer, juste parce qu’on l’a décidé”. Cependant, j’ai, pour ma part, la chance de bien pouvoir travailler le changement ontologique que j’exprime (je suis jardinier et je remercie donc pour cet chance mes clients). Ce changement ontologique que je pense nécessaire est de faire lutter la biodiversité contre l’environnement (un peu comme le XVIe a fait tourner la Terre autour du soleil). Autrement dit et de manière autant ontologique que pratique, c’est voir et percevoir que la vie est un, et que l’environnement est autre. J’ai ainsi laissé au second plan le concept de nature. J’ai arrêté d’opposer naturel et artificiel, naturel et culturel pour opposer le vivant et l’environnement (et donc la culture et l’environnement). J’ai donc mis au second plan aussi le propre de l’homme (c’est chaque être vivant qui est en action de culture et aucun n’est en état de nature) et, par ricochet, aussi le propre de la technologie (que l’environnement soit naturel ou synthétique, il est de facto opposé au vivant). Ce qu’on prend pour un progrès dit “technologique” devient un “simple” ré-agencement de l’environnement. Sans réel propre de l’homme ni de la technologie, le vivant se perçoit du coup comme une civilisation. Je retombe ici pas très loin de ce que propose Catherine et Raphaël Larrère : il faut devenir partenaire de la biodiversité (et de son milieu). Il nous faut intégrer cette civilisation. Je rajoute seulement la notion de coalition : Le vivant se comporte plus comme une coalition contre un opposé qu’est l’environnement, que comme une coopération d’êtres sans direction commune. Je retombe parfaitement aussi sur les deux types de processus techniques (d’activités donc) dont parlent les auteurs : le pilotage et la fabrication. Je rajouterais juste à leurs dires, que ces deux processus ne “relèvent” pas seulement de deux paradigmes mais qu’ils “révèlent” complètement les deux paradigmes existants dans notre contexte. Le pilotage est notre activité en rapport propre avec le vivant. Ce vivant nous englobe. La fabrication est notre activité en rapport propre, avec le non-vivant, l’environnement et les lois de la mécanique dont les auteurs parlent. L’environnement nous environne. Notre contexte fait d’un tout ne serait qu’une “illusion” ontologique. Nos deux types de processus techniques nous révèlent qu’il est fait de deux: l’un nous englobe, l’autre nous environnement. Pour reprendre l’image du bateau : On peut piloter et on peut fabriquer un bateau. Le piloter n’est rien d’autre que le rapport avec nous-même ou avec l’équipe manœuvrant le bateau qui, lui, reste juste une interface ici. Le fabriquer est notre rapport à ses matières selon les lois de la mécanique.
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS