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Réinventer la médiation à l’heure du numérique

Réinventer la médiation à l’heure du numérique

27.05.2016, par
Médiation scientifique
Réalisé par Charlotte Arene, étudiante en cinéma d’animation, et l’équipe de Julien Bobroff, "Un chercheur et son article" décrit le processus de publication dans la recherche.
Vidéo, blog, bande dessinée… Les supports de vulgarisation scientifique fleurissent sur le Web. Mais comment s’y retrouver ? Enquête sur les nouveaux visages de la médiation scientifique.

Des tasses de café qui s’entrechoquent, qui se brisent… Le scénario semble n’avoir aucun rapport avec les sciences, et pourtant. Il est issu d’une vidéo de vulgarisation sur la physique des solides. Ce film poétique et innovant sort tout droit de l’imagination de Charlotte Arene, étudiante en cinéma d’animation, et de Julien Bobroff, spécialiste de la supraconductivité. Membre de l’équipe « La physique autrement »1, ce touche-à-tout de la médiation s’est donné pour mission d’explorer le maximum de supports de vulgarisation possibles. Du plus classique, comme la conférence, au plus inattendu, comme la bande dessinée ou le stop motionFermerTechnique d’animation permettant de créer un mouvement à partir d’objets immobiles.. « Le but est d’essayer et de voir ce qui fonctionne ou pas. Mais il n’y a pas un média meilleur que d’autres, l’important est de savoir à quel public on s’adresse », explique Julien Bobroff.

("Un chercheur et son article", de Charlotte Arene et l’équipe de Julien Bobroff, prix "Le gôut des sciences" 2015)

La vidéo plébiscitée

Avec l’essor des supports numériques, les chercheurs s’exposent davantage sur le Web. « Le besoin de communiquer sur ses découvertes est de plus en plus présent », souligne Julien Bobroff. Et ces plateformes innovantes offrent une liberté de ton loin de la communication institutionnelle. C’est cette légèreté qui a poussé Manon Bril, doctorante en histoire2, à lancer sa chaîne YouTube en septembre dernier. Son but : dépoussiérer l’histoire, en particulier la mythologie gréco-­romaine. Le tout avec humour et modernité. Très vite, Manon Bril s’aperçoit « qu’il y a un vrai public pour les sciences humaines ». Au milieu des YouTubeurs célèbres, la chercheuse, qui pratique régulièrement le théâtre, a réussi à se faire une place. Aujourd’hui, les vidéos de sa chaîne « C’est une autre histoire » cumulent en moyenne 30 000 vues.

Si les chercheurs
n’investissent pas
la médiation sur
Internet, elle se
fera quand même,
mais sans nous !

Depuis plusieurs années, la plateforme vidéo de Google semble être le terrain de jeu privilégié des médiateurs. Pourtant, bon nombre de ces vidéastes ne sont pas chercheurs. « En histoire, on trouve le meilleur comme le pire », souligne Manon Bril. « YouTube fait un travail de vulgarisation abandonné depuis des années par la télévision », ajoute Julien Bobroff. Si cet outil numérique peut faire peur aux chercheurs, il a pourtant l’avantage de toucher toutes les cibles et particulièrement les plus jeunes. « Si les chercheurs n’investissent pas la médiation sur Internet, elle se fera quand même, mais sans nous ! Les spécialistes doivent s’en emparer, intervenir comme experts », conseille la doctorante.

Médiation scientifique
Les vidéos de Manon Bril, doctorante en histoire, cumulent en moyenne 30 000 vues sur YouTube.
Médiation scientifique
Les vidéos de Manon Bril, doctorante en histoire, cumulent en moyenne 30 000 vues sur YouTube.

Se lancer, mais avec précaution

Des chercheurs qui reprennent la main sur les outils numériques, il en existe pourtant. Nicolas Leroy, lui, s’est même lancé « gaiement » dans un dispositif alors inconnu à ses yeux… Physicien au Laboratoire de l’accélérateur linéaire3, Nicolas Leroy est responsable de la prise de données qui a abouti à la découverte des ondes gravitationnelles. En février dernier, en pleine ébullition autour de cette incroyable avancée, le chercheur est invité à participer à une médiation inédite appelée « Ask me Anything ». « Pendant trente minutes, j’ai répondu aux questions des internautes en direct, avec deux de mes collègues, sur notre découverte », explique-t-il. Et ce n’est que quelques minutes avant le direct que le chercheur découvre Periscope, la plateforme qui diffuse la vidéo en direct et permet aux internautes d’interagir. « Finalement, c’est comme une conférence de presse à bâtons rompus, sans filet, ajoute-t-il, très satisfait de son expérience. L’avantage est que l’on peut toucher tous les publics et d’une manière très rapide ! On parle à des gens qui n’iraient pas forcément dans des cafés des sciences ou à des conférences grand public. »

Même avec le
meilleur contenu
du monde, un site
ou un film moche
n’aura aucune
visibilité.

Toucher un public plus large de manière originale, drôle et directe : le numérique semble être la clé d’une médiation réussie. Pourtant, attention aux fausses bonnes idées ! « Un chercheur qui veut se jeter à l’eau doit tout de même travailler avec des professionnels de la communication, de la vidéo ou avec des outils déjà existants, précise Julien Bobroff. Même avec le meilleur contenu du monde, un site ou un film moche n’aura aucune visibilité. »

Autre écueil à éviter : tous les outils du numérique ne sont pas forcément adaptés à la médiation scientifique. C’est notamment le cas de Twitter, selon Sylvain Deville, l’un des premiers chercheurs français à s’être inscrit sur le réseau. Difficile en effet de faire passer un concept en 140 signes… Pour lui, l’intérêt principal de Twitter est la mise en relation des scientifiques. « C’est la plus grande conférence scientifique mondiale ! Elle a lieu n’importe où et à n’importe quelle heure », résume le chercheur en sciences des matériaux4.

Médiation scientifique
Le stop motion est une technique du cinéma d'animation mise au service de la vulgarisation scientifique.
Médiation scientifique
Le stop motion est une technique du cinéma d'animation mise au service de la vulgarisation scientifique.

L’art difficile de la synthèse

« Twitter permet d’avoir des débats en profondeur avec presque l’ensemble de la communauté scientifique parfois, même sur un ton léger », explique Sylvain Deville, ajoutant que le réseau permet tout de même de montrer au grand public le fonctionnement de la recherche, « que nous ne sommes pas que des blouses blanches isolées dans nos labos », s’amuse-t-il.

Si le numérique offre une grande liberté de ton et de choix du contenu, il ne pousse pas pour autant à appauvrir le discours scientifique. « En tant que chercheur, nous sommes en permanence en train de synthétiser nos recherches », explique Manon Bril, dont la thèse s’intéresse à la déesse Athéna dans l’imagerie officielle du XIXe siècle.

La YouTubeuse est tombée dans la médiation « un peu par hasard », après avoir vu une annonce pour participer à « Ma thèse en 180 secondes ». Le principe est simple : résumer sa thèse en 3 minutes devant un public. Manon Bril a finalement remporté le prix du public de la finale régionale Midi-Pyrénées en 2015. La troisième finale nationale de « Ma thèse en 180 secondes » aura lieu, quant à elle, le 31 mai à Bordeaux. Porté par le succès du concours, un forum sur la médiation scientifique se tiendra le même jour. L’occasion d’échanger sur les pratiques innovantes et d’encourager les plus curieux à explorer les nouveaux champs numériques de la médiation.
  
   
   
Le 31 mai, suivez en direct le forum des Nims (Nouvelles initiatives en médiation scientifique) organisé par le CNRS et la Conférence des présidents d'université, avec l'université de Bordeaux :
En vidéo : www.cnrs.fr/forum-nims/
Et sur twitter : #ForumNIMS
    

À lire sur MT180 :
- « 180 secondes de science, des mois de préparation » : notre article sur la finale internationale 2015
- « Trois minutes pour une thèse » : notre article sur la finale française 2015, avec les prestations des trois finalistes 
- « Championne en 180 secondes » : notre article sur la finale internationale 2014

 

Notes
  • 1. Laboratoire de physique des solides (CNRS/Univ. Paris Sud).
  • 2. France, Amériques, Espagne-Sociétés, pouvoirs, acteurs (CNRS/Univ. Toulouse-Jean Jaurès).
  • 3. Groupe Virgo (CNRS/Univ. Paris Sud).
  • 4. Laboratoire de synthèse et fonctionnalisation des céramiques (CNRS/Saint-Gobain).
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Auteur

Léa Galanopoulo

Léa Galanopoulo est journaliste scientifique indépendante.

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Article
01/06/2016

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