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Le patrimoine : sous le signe de l’innovation et de l’émotion

Le patrimoine : sous le signe de l’innovation et de l’émotion

15.03.2022, par
En 2018, la Cité de Carcassonne a été recouverte de cercles jaunes peints sur les remparts. Commandée à l’artiste Felice Varini, l’œuvre a été considérée comme un scandale par les habitants de la ville.
Qu'il soit menacé par le temps ou par les bombes, comme en Ukraine actuellement, le patrimoine réclame protection. Il sera à l'honneur au colloque sur les sciences au service du patrimoine qui se tient à Paris ces 15 et 16 mars. Au menu notamment : les nouvelles techniques de numérisation.

Impression 3D, nouvelles techniques d’imagerie, numérisation multidimensionnelle des objets et monuments… Les chercheurs, professionnels et politiques qui viendront présenter l’état de l’art dans les sciences du patrimoine, pour l’étude et la conservation, auront matière à débattre les 15 et 16 mars, à Paris, au Louvre et à la Bibliothèque nationale de France. Ce colloque, « Un patrimoine pour l’avenir, une science pour le patrimoine », se tiendra sous l’égide de la Fondation des sciences du patrimoine, dans le cadre de la présidence française du Conseil de l’Union européenne1

Le numérique, un allié désormais incontournable 

Pour Livio de Luca, directeur du laboratoire Modèles et simulations pour l’architecture et le patrimoine2, cet événement a lieu à un moment charnière. C’est maintenant que deux grandes évolutions dans les sciences du patrimoine se rencontrent. D’une part, la recherche scientifique n’est plus une affaire individuelle dans laquelle chaque expert isolé se penche sur un objet ou une collection. « Aujourd’hui, le cadre de production de connaissances est collaboratif et même participatif », explique le chercheur.

C’est la première fois que le numérique est considéré comme un champ de recherche à part entière dans les sciences du patrimoine.

D’autre part, « c’est la première fois que le numérique est réellement considéré comme un champ de recherche à part entière dans les sciences du patrimoine », relève-t-il. Pour s’en convaincre, il suffit de se pencher sur les progrès de la numérisation du patrimoine. « On a commencé par numériser le texte, puis des images, pour passer à la numérisation des formes tridimensionnelles », détaille Livio de Luca.

« Aujourd’hui, on est au-delà de l’apparence visuelle. La numérisation est devenue un écosystème multidimensionnel qui permet d’attacher à un objet du patrimoine toutes les données et connaissances scientifiques disponibles ». Composition chimique, imagerie ultraviolette, microtopographie, mais aussi information archéologique, iconographique, historique, littéraire : les mille et une facettes d’un objet du patrimoine s’intègrent désormais à son double numérique.

Restitution numérique de Notre-Dame de Paris, réalisée grâce à une superposition de nuages de points 3D relevés après l'incendie du 15 avril 2019. Au sol, on distingue les décombres dûment numérotés.
Restitution numérique de Notre-Dame de Paris, réalisée grâce à une superposition de nuages de points 3D relevés après l'incendie du 15 avril 2019. Au sol, on distingue les décombres dûment numérotés.

Un exemple majeur de cette évolution, et qui sera discuté en profondeur lors du colloque, est le chantier de Notre-Dame de Paris. La numérisation y montre là tout son potentiel. Ce que le groupe de travail « données numériques », coordonné par Livio de Luca, est en train de créer, cest un écosystème numérique regroupant tout ce que lon sait sur Notre-Dame, ainsi que les résultats obtenus par les 170 chercheurs de toutes disciplines qui participent au chantier. « À côté de la cathédrale en cours de reconstruction, on est en train de bâtir une cathédrale de données et de connaissances », dévoile Livio de Luca.

Cette hypercathédrale numérique permet « d’ouvrir la sphère des possibles », selon le chercheur, en croisant des perspectives qui ne se rencontraient pas. Mais c’est aussi un outil précieux pour la reconstruction de la « vraie » Notre-Dame. Par exemple, la reconstruction fidèle de la charpente et des voûtes ne pourrait avancer sans la masse de données récoltées avant l’incendie.

Émotion et révolte citoyenne

La numérisation joue aussi un rôle majeur dans la relation entre le public et le patrimoine. Raison pour laquelle diverses formes de médiation innovantes seront présentées lors du colloque. Visites virtuelles des musées, utilisation de tablettes et de codes QR pour les visites in situ, ou encore utilisation des réseaux sociaux sont là pour enrichir l’expérience du patrimoine. Une table ronde sur ces expériences est au programme. Mais d’autres formes de médiation entre patrimoine et public seront discutées. L’art contemporain, par exemple, tente lui aussi de renouveler notre regard sur les objets familiers. Cependant, son succès n’est jamais garanti. L’ethnologue Sylvie Sagnes, chercheuse au laboratoire Héritages : Culture/s, Patrimoine/s, Création/s3 présentera, lors du colloque, un cas d’étude qui éclaire l’interaction problématique entre patrimoine et création artistique.

En 2018, pour célébrer les 20 ans du classement au Patrimoine mondial de l’Unesco de la cité médiévale de Carcassonne, le Centre des monuments nationaux a commandé à l’artiste suisse Felice Varini une œuvre immense. Celle-ci était constituée de grands cercles concentriques jaunes peints sur les remparts de la cité. Pour les Carcassonnais, cette intervention était un scandale. Pétitions et même actions de sabotage se sont succédé. Sylvie Sagnes a voulu comprendre leurs raisons.

Les habitants de Carcassonne sont très attachés à la cité médiévale, mais s’en sentent dépossédés à cause du tourisme de masse. L’œuvre de Varini (grands cercles jaunes peints sur les remparts) faisait l’effet d’un tag.

« Les habitants de Carcassonne sont très attachés à la cité médiévale, mais s’en sentent dépossédés à cause du tourisme de masse. L’œuvre de Varini faisait l’effet d’un tag alors que la vue des murailles est presque la seule chose qui leur reste de la cité », explique la chercheuse. Or, il suffit qu’un objet chéri du patrimoine soit malmené pour que, soudain, les membres d’une communauté, d’une ville, d’un pays, se soulèvent. C’est ce que les anthropologues appellent « une émotion patrimoniale » : des sentiments de rage et d’indignation qui produisent des soulèvements populaires dans le but de défendre un patrimoine.

« Ces réactions démontrent la revendication d’un droit au patrimoine, et même l’affirmation d’une démocratie patrimoniale », affirme Sylvie Sagnes. C’est cette émotion qui s’est manifestée lorsque Notre-Dame s’est embrasée. Sylvie Sagnes fait partie du chantier scientifique Notre-Dame au sein du groupe qui s’intéresse au sentiment de détresse que nous avons tous éprouvé lors de l’incendie. « À travers un questionnaire en ligne, on tente de saisir quels sont les souvenirs des gens attachés à la cathédrale afin de comprendre les ressorts de l’émotion du 15 avril 2019. »

L’Ukraine dans les esprits

Le centre historique de Lviv, en Ukraine, a été inscrit au patrimoine culturel de l'Unesco. Il se trouve à 40 km à peine de la base militaire de Yavoriv frappée par les bombardements russes le 13 mars dernier.
Le centre historique de Lviv, en Ukraine, a été inscrit au patrimoine culturel de l'Unesco. Il se trouve à 40 km à peine de la base militaire de Yavoriv frappée par les bombardements russes le 13 mars dernier.

On peut déjà anticiper que, lors du colloque, la situation en Ukraine sera dans tous les esprits. La situation humanitaire d’abord, mais aussi le risque que court l’immense patrimoine culturel ukrainien sous les bombes. Déjà, l’Unesco a rappelé la résolution 2 347 du Conseil de sécurité des Nations unies, qui condamne la destruction de sites et d’objets religieux, ainsi que le pillage et le trafic de biens culturels. « Il y a de la tragédie dans le patrimoine. C’est lors des crises et des violences qu’on prend la mesure de sa fragilité, et c’est là qu’on ressent que c’est à lui que l’identité s’adosse », confie Sylvie Sagnes.

Devant cette catastrophe en cours, la numérisation des biens culturels prend un sens nouveau. « Dans les pays en conflits, en Syrie par exemple, il y a eu des campagnes de numérisation expéditive faites à l’aide des drones ou d’autres moyens d’acquisition 3D. On cherche à collecter et conserver autant de données permettant de conserver la mémoire de lobjet, rappelle Livio de Luca, d’ailleurs, on peut citer des remarquables travaux de recherche de certains collègues ukrainiens et tchèques, qui visent à réaliser des reconstructions 3D de monuments ou de bâtiments en utilisant des photos prises par les touristes. » Ainsi, de façon imprévue, le colloque de Paris se placera sous le signe de l’urgence, de l’émotion et de la mobilisation. 

Pour en savoir plus :
« Un patrimoine pour l’avenir, une science pour le patrimoine : une aventure européenne de la recherche et de l’innovation », colloque, 15 et 16 mars 2022, Louvre et Bibliothèque nationale de France (site François Mitterrand).

Retrouvez tous nos contenus consacrés à Notre-dame de Paris et aux recherches lancées après l'incendie du 15 avril 2019 dans notre dossier Notre Dame de la recherche.

À lire aussi sur notre site, le dossier La science révèle le patrimoine.

Notes
  • 1. Cet événement est organisé par la Fondation des sciences du patrimoine avec le soutien de la Commission européenne, en partenariat avec le ministère de la Culture, le CNRS, l'université Paris-Saclay et l'université Cergy Paris.
  • 2. Unité CNRS/Ministère de la Culture.
  • 3. Unité CNRS/CY Cergy Paris Université/Ministère de la Culture.
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