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Sur les traces des orfèvres gaulois
18.09.2026, par
Une archéologue du CNRS et un ciseleur-orfèvre, meilleur ouvrier de France, se sont associés pour recréer deux magnifiques répliques d’un collier en or gaulois. Ils ont redécouvert au passage des secrets de fabrication des maîtres artisans celtes.
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Selon les auteurs romains, de tels torques (colliers) en or ornaient la poitrine des guerriers gaulois lorsqu’ils partaient combattre… vêtus de ces seuls ornements. C’est dire l’importance de ces objets, signes de bravoure face à la mort et d’un rang social élevé dans la culture laténienne. Celle-ci tire son nom du site de La Tène, sur les bords du lac de Neuchâtel, en Suisse. Aussi appelée « second âge du fer », cette culture se développe en Europe entre 450 et 25 av. J.-C. Considérée comme l’apogée de la culture celtique, elle succède à la culture de Hallstatt (1200 à 500 av. J.-C.), et s’achève avec la conquête romaine de la Gaule et les migrations germaniques vers le sud de l’Allemagne actuelle.
Barbara Armbruster
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La culture laténienne est particulièrement réputée pour ses orfèvreries virtuoses, à l’exemple du torque de Montans. Un collier en or a été découvert en 1843 dans ce petit village viticole du Tarn, riche en vestiges gallo-romains. Après moult péripéties (vente, disparition, perte d’identité…), la parure réapparaît en 1958, à New York. L’ayant reconnue, le musée national de Copenhague (Danemark) la signale à ses homologues français.
En janvier 1959, le torque fait son retour en France, après son rachat par le musée d’Archéologie nationale de Saint-Germain-en-Laye (Yvelines), où il se trouve encore. Au vu de ces aventures et pour mieux comprendre les secrets de sa fabrication, le Centre archéologique de Montans, ouvert en 1995, a décidé d’en réaliser deux répliques : l’une pour son propre usage, l’autre pour l’École des arts joailliers de Van Cleef & Arpels, mécène du projet à Paris.
Archives du Musée d’archéologie nationale / Domaine national de Saint-Germain-en-Laye – © Archives départementales du Tarn / Cote BIB C 393
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Pour réaliser une copie du torque, le Centre archéologique de Montans a fait appel à Barbara Armbruster, archéologue au CNRS (laboratoire Travaux et recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés), spécialiste de l’artisanat celtique et adepte des reconstitutions expérimentales, et à Antoine Legouy, ciseleur-orfèvre et meilleur ouvrier de France, qui avait déjà eu l’occasion de reconstituer des parures gauloises et des statuettes romaines.
Outre un souci de conservation et d’exposition du torque, la reconstitution a pour but de résoudre une énigme scientifique : comment les orfèvres celtes travaillaient-ils ? Ont-ils recouru à la technique de la fonte à la cire perdue ? Celle-ci, connue depuis 6 000 ans, consiste à faire fondre du métal dans un creuset puis à le couler dans un moule en argile, à l’intérieur d’un modèle en cire qui va s’éliminer durant la cuisson – laissant ainsi un espace creux pour y verser le métal. Ou bien les orfèvres celtes ont-ils utilisé la technique de la ciselure ? Bien plus ardue, elle consiste à créer un relief en repoussant le métal sur une fine tôle, à l’aide d’un marteau et de ciselets.
Guillaume Levelu / Guil Photographie
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Avant toute reconstitution expérimentale, l’archéologue Barbara Armbruster, spécialiste de l’artisanat celtique, souhaite connaître la composition chimique du torque de Montans. Direction Orléans et son Institut de recherche sur les archéomatériaux. Là, le microscope électronique à balayage (MEB) et les analyses de composition élémentaire par ablation laser révèlent deux surprises.
Premier sujet d’étonnement, la préciosité de l’objet. Celui-ci se compose d’or à 98 %, soit presque 24 carats (pour comparaison, les bijoux ordinaires actuels sont à 18 carats, soit 75 % d’or, auxquels on adjoint de l’argent, du cuivre et d’autres métaux). Cette quasi-pureté du métal, inexistante à l’état naturel, traduit la démarche volontaire des artisans celtes de purifier la matière.
Seconde surprise : la découverte d’une structure creuse et de jointures par l’imagerie MEB. Les jointures invalident l’hypothèse de la fonte à la cire perdue. L’absence d’une structure interne infirme la première hypothèse de l’archéologue, expérimentée en vain 10 ans plus tôt – idée qui supposait l’existence d’un support en métal ou en buis, utilisé comme matrice à l’intérieur, et sur lequel l’or aurait été repoussé.
L’absence de support signifie que les orfèvres gaulois maîtrisaient une technique de ciselure connue depuis l’âge du bronze, mais réalisée à Montans d’une manière des plus sophistiquées : le repoussé.
Maryse Blet-Lemarquand CNRS (Iramat, UMR 7065, CNRS-Université d’Orléans)
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En l’absence de support interne, sur quoi repousser l’or, c’est-à-dire y former des reliefs au moyen d’outils ? La solution est le ciment de ciseleur, un matériau que le ciseleur-orfèvre Antoine Legouy connaît bien – il le travaille au quotidien depuis 40 ans !
Chauffée, cette résine à base de goudron végétal, d’argile et de brique pilée devient très crémeuse. Une fois refroidie, elle est assez dure pour qu’on puisse déformer une tôle fixée dessus, mais aussi assez souple pour qu’elle s’efface, adoptant toutes les formes qu’on veut lui faire prendre.
Antoine Legouy / Atelier Saint-Éloi
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En plus du ciment de ciseleur, Antoine Legouy a besoin de ciselets (de petits ciseaux longs de 12 cm) pour repousser le métal. Des outils de travail qui n’ont pas ou peu changé depuis l’époque des maîtres laténiens. En témoigne une récente découverte archéologique, près d’Alicante, dans le sud de l’Espagne. Une tombe de la nécropole ibérique de Cabezo Lucero, datant du IVe siècle avant notre ère, a livré une caisse d’outils avec, entre autres, des poinçons et des ciselets en bronze. Si l’orfèvre français essaie tout d’abord des outils en bois de cerf, puis en bronze, il finit par se rabattre sur ses propres instruments, identiques dans leur forme et leur usage, sinon qu’ils sont en fer.
La ciselure au repoussé répond à des contraintes autant techniques qu’économiques. Outre le travail de volumes creux, elle permet, d’une part, d’alléger au maximum la quantité de l’or, métal des plus denses… qui ne pèse pourtant qu’une centaine de grammes dans le cas du torque de Montans. D’autre part, la ciselure au repoussé compense la probable raréfaction du métal jaune. Après une exploitation d’or intensive dans les rivières à l’âge du bronze, entre -1900 et -1200, les chercheurs et mineurs d’or gaulois ont exploité aussi bien l’or alluvial que le minerai d’or des mines. Les artisans de l’âge du fer recouraient, entre autres, à des techniques d’orfèvrerie plus frugales (comme la ciselure) pour optimiser leurs ressources aurifères.
Benjamin Chelly / École des arts joailliers
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Une fois chaque pièce de métal ciselée, l’orfèvre les assemble une à une par soudure. Au total, Antoine Legouy a passé 6 à 8 semaines de travail par torque. Il estime qu’un bijoutier gaulois n’aurait peut-être eu besoin que de 2 à 3 semaines, tant le métier repose sur la mémoire des gestes et son amélioration par leur répétition. Un travail de précision qui nécessite par ailleurs une bonne vue, particulièrement les soirs d’hiver, quand la lumière se fait rare.
Guillaume Levelu / Guil Photographie — © Antoine Legouy / Atelier Saint-Éloi
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En travaillant au plus près du torque, Barbara Armbruster et Antoine Legouy ont admiré ses caractéristiques stupéfiantes. Son style floral, débordant de bourgeons et d’efflorescences en tous sens, est pour l’heure inédit dans le monde celtique. On trouve pour autant quantité d’autres bijoux dans le Sud-Ouest français, signe de la vitalité créative de cette région à l’âge du fer… et de son intégration dans des échanges commerciaux à longue distance.
On rencontre en effet d’autres parures ciselées en Irlande et en Écosse, preuve de la circulation de la technologie comme de ses artisans.
Barbara Armbruster
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Après deux ans de travail ensemble, l’archéologue et le ciseleur reconnaissent que leur exceptionnelle collaboration a fonctionné parce qu’ils possédaient un langage commun : l’orfèvrerie. Durant sa formation initiale en Allemagne, Barbara Armbruster a passé l’équivalent d’un CAP en orfèvrerie, à la suite duquel elle s’est longuement formée, en tant qu’ethnoarchéologue, auprès d’artisans maliens. Leurs trésors d’inventivité l’aident encore aujourd’hui à mieux comprendre les gestes de leurs prédécesseurs.
Guillaume Levelu / Guil Photographie
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Depuis septembre 2025, l’une des deux répliques trône au Centre archéologique de Montans. L’autre a été exposée pendant quelques semaines à l’École des arts joailliers, à Paris, à l’été 2025. Et, jusqu’en 2028, on peut aller admirer à Montans les prouesses des artisans gaulois dans l’exposition « L’or et le geste ».
Raynaud Photos
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