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Un autre regard sur l’histoire de l’Afrique

Un autre regard sur l’histoire de l’Afrique

26.08.2019, par
L’Atlas catalan (détail), réalisé vers 1375 par des cartographes juifs de Majorque aux Baléares, est aujourd’hui conservé à la Bibliothèque nationale de France. Il figure le monde périméditerranéen, et notamment les pays du Sahel. Le sultan Musa, qui arbore une boule d’or dans la main, est décrit comme le détenteur des mines d’or d’Afrique de l’Ouest qui alimentaient le commerce transsaharien.
Historien et archéologue spécialiste de l’Afrique, François-Xavier Fauvelle n’a de cesse de combattre les préjugés sur ce continent. Élu professeur au Collège de France, sa leçon inaugurale qui aura lieu en octobre sera une nouvelle occasion de rafraîchir la représentation que l’on se fait de l'histoire africaine. Entretien.

(Cet article est à retrouver dans le numéro 6 de notre revue Carnets de science)

Vous venez d’être élu au Collège de France. Quels sont les enjeux de l’enseignement de l’histoire africaine ?
François-Xavier Fauvelle1 : C’est une énorme responsabilité, je suis heureux mais aussi très intimidé ! L’Afrique passe pour un continent qui « ne serait jamais sorti de l’histoire » ou qui ne serait rien de plus que le berceau à jamais primitif de l’humanité. Tout l’enjeu est de lutter contre ces clichés, en tenant un discours à la fois pédagogique et à la pointe de la recherche. Je pense y être parvenu dans mes conférences et mes ouvrages de vulgarisation, notamment le dernier2 qui retrace vingt mille ans d’histoire africaine et rassemble les contributions des meilleurs spécialistes au monde. J’aimerais dans cet esprit organiser des séminaires collectifs et inviter de nombreux chercheurs au sein de cette formidable vitrine qu’est le Collège de France. Nous devons montrer que les recherches sur l’Afrique sont un champ dynamique et pluriel, à l’image de la diversité des récits historiques que l’on peut en faire. Car, de même qu’une « histoire de l’Europe » serait parcellaire, celle d’un espace trois fois plus grand ne peut se réduire à quelques généralités au mieux naïves, et parfois méprisantes.
 
Comment souhaitez-vous combattre ces idées reçues ?
F.-X. F. : Avec pédagogie, d’autant qu’une large partie du public a soif de connaissances. Dire que l’Afrique n’a pas d’histoire est tout simplement faux d’un point de vue factuel : on peut parfaitement faire le récit de ses régimes politiques, de ses activités économiques et culturelles, ou encore de sa démographie et de ses mouvements de population. Une autre idée reçue est plus insidieuse car faussement bienveillante : l’Afrique serait essentiellement le « continent des origines ».

L’Afrique serait essentiellement le «continent des origines» : une idée reçue insidieuse car faussement bienveillante.

D’une part, c’est oublier que l’histoire s’y est poursuivie jusqu’à aujourd’hui ! Il y a toute une préhistoire, un Moyen Âge et une modernité à raconter. D’autre part, et c’est sans doute plus grave, cette image tend à enfermer le continent dans une représentation primitive, naturalisée et ethnicisée – que l’on retrouve jusque dans les scénographies de nos musées d’ailleurs. L’homme africain passe ainsi pour le « bon sauvage », encore en proie aux caprices de son environnement, toujours un peu démuni sans l’aide de colons blancs et européens pour lui apporter la civilisation et le progrès…

Ces stéréotypes doivent beaucoup au fait que l’histoire africaine a longtemps été conçue et jaugée à l’aune de celle de l’Europe. Cela revient à plaquer une grille d’analyse inadaptée sur ce territoire, au lieu de se laisser porter par sa spécificité.

Homme et femme Khoisan ou Hottentot, «une société pastorale d’Afrique du Sud», gravure tirée du «Voyage de François Le Vaillant dans l’intérieur de l’Afrique, par le cap de Bonne-Espérance», 1790.
Homme et femme Khoisan ou Hottentot, «une société pastorale d’Afrique du Sud», gravure tirée du «Voyage de François Le Vaillant dans l’intérieur de l’Afrique, par le cap de Bonne-Espérance», 1790.

Pourquoi les histoires de ces deux continents ne seraient-elles pas comparables ?
F.-X. F. : Vous pouvez tout comparer, mais interpréter des réalités locales à la lumière de ce qui s’est passé ailleurs est une source d’erreurs. Prenons un exemple : dans l’espace eurasiatique, les sociétés sont généralement passées par les mêmes stades de développement. Les chasseurs-cueilleurs inventent les premiers outils, puis commencent à se sédentariser, à développer l’agriculture et l’élevage, etc., si bien que, au Moyen Âge, ils ont totalement disparu. Cette trajectoire est presque partout la même en Eurasie, l’ordre des révolutions ne change quasiment pas. Mais l’Afrique, elle, n’obéit pas du tout à ce schéma ! Le continent se caractérise au contraire par une incroyable diversité d’évolutions et de trajectoires socioculturelles, irréductibles à la dynamique de l’histoire européenne – Paléolithique, Mésolithique, Néolithique… Si vous plaquez cette évolution sur le continent, vous ne comprenez plus rien ; et un mauvais réflexe a longtemps consisté à en déduire que l’Afrique n’avait pas évolué, que « le sens de l’histoire » en était absent – comme s’il devait être unique. En réalité, tout l’enjeu est d’apprendre à inventer de nouvelles grilles d’analyse pour l’Afrique, mais aussi à renverser nos perspectives : pourquoi l’histoire eurasienne présente-t-elle une si forte uniformité des trajectoires, des techniques, des systèmes de parenté ou encore des langues ? L’exemple africain nous montre pourtant qu’une autre voie était possible.
 
Dans le contexte actuel, faut-il entendre ces analyses comme un plaidoyer pour une meilleure reconnaissance des particularismes et contre un universalisme qui serait aveugle à son propre ancrage culturel ?

Tout l’enjeu est d’apprendre à inventer de nouvelles grilles d’analyse pour l’Afrique, mais aussi à renverser nos perspectives.

F.-X. F. : Pas nécessairement. J’ai fait par exemple couler beaucoup d’encre parce que je parlais de « Moyen Âge africain ». Cette dénomination chronologique correspond certes plutôt à une réalité européenne, mais l’enjeu essentiel n’était pas là à mes yeux. Pour toute période donnée, les régions du monde restent nécessairement connectées les unes aux autres. Les situer dans une même réalité temporelle, un « Moyen Âge global » pour ainsi dire, est paradoxalement une façon de valoriser une conception multipolaire de l’histoire.

Car il est vrai que nous devons encore nous départir d’une vision trop centrée sur l’Europe, qui fait de l’Afrique une sorte de « province du monde ». En réalité, l’une est la périphérie de l’autre selon le point de vue que vous adoptez. C’est cela qui est important, plus qu’un débat sémantique sur nos conventions chronologiques… S’agissant plus généralement des questions identitaires et des conflits de mémoire qui traversent notre société, il me semble que nous gagnerions à accepter une pluralité dans la narration que nous faisons de notre histoire. Tout le monde choisit ses ancêtres dans sa généalogie, en fonction des enjeux présents. Chaque collectif, famille ou nation se construit ainsi une mémoire, un roman historique qui est assez ouvert pour incorporer des événements et des personnages. Ces récits ne remettent nullement en cause la capacité de la communauté à se projeter dans un « nous » qui reste toujours à redéfinir.

Un prêtre orthodoxe tourne les pages d’un manuscrit dans l’église de Na’akuto La’ab, située à 4 kilomètres au sud-est de Lalibela, dans l’Amhara, en Éthiopie.
Un prêtre orthodoxe tourne les pages d’un manuscrit dans l’église de Na’akuto La’ab, située à 4 kilomètres au sud-est de Lalibela, dans l’Amhara, en Éthiopie.

Votre pratique de l’histoire jongle elle-même entre les faits, leur représentation et leur cristallisation dans la mémoire collective…
F.-X. F. : Cela me vient sans doute de ma formation d’origine en philosophie ! J’en ai gardé une forte sensibilité pour les enjeux méthodologiques et la nécessité de varier les points de vue. Lorsque j’ai repris des études en histoire, après une interruption de thèse et des petits boulots en tous genres, mes travaux ont porté sur la représentation des populations Khoisan dans les sources européennes, entre les XVe et XIXe siècles3. Les fameux Hottentot, longtemps exhibés et caricaturés sur nos rives, en font partie. Cela m’a appris à faire une histoire qui soit d’abord celle de nos représentations, plus que des événements. Celle de l’Afrique est, peut-être plus que toute autre, polluée par des catégories qui n’ont rien de naturel : des « races » et ethnies, des groupes linguistiques ou encore des frontières n’ayant à l’origine aucun sens pour les populations locales – même si certaines ont fini par se les approprier. Ce premier travail m’a appris à me familiariser avec l’élaboration de ces « savoirs » ou de ces « faits », qui finissent par brouiller notre perception des choses. Faire l’histoire de l’Afrique revient toujours au fond à se heurter à une série d’obstacles épistémologiques, puis à les déconstruire pour dévoiler – autant que possible ! – un pan de réalité.
 
En somme, vous préconisez de faire une « histoire de l’histoire ». Le récit narratif n’a-t-il aucune place dans la recherche ?
F.-X. F. : Si bien sûr, la recherche narrative fait partie de la recherche historique. Elle consiste à chercher la forme de récit qui rend le mieux justice aux faits. Un exemple : on relate le plus souvent l’histoire dans l’ordre chronologique. Mais l’enquête historique, elle, part du présent. Elle s’appuie sur une source nécessairement actuelle, un vestige ou une archive, pour remonter vers le passé. L’ordre « naturel » de notre accès aux événements n’est donc pas, paradoxalement, celui du récit chronologique. Si l’on veut raconter non pas comment l’événement s’est passé mais comment je le sais, il faut raconter l’enquête. Rien de révolutionnaire dans tout cela : c’est la méthode archéologique. C’est d’ailleurs pourquoi je me suis orienté très tôt vers cette discipline. Je voulais me rapprocher des sources matérielles, déjouer les strates interposées entre le passé et le présent. Non pas que ces vestiges représenteraient des « faits historiques » plus authentiques, car il faut également les décoder, comprendre comment ils sont parvenus jusqu’à nous. Mais les matérialités permettent d’élargir la documentation. J’ai ainsi vécu plusieurs années en Afrique du Sud et en Éthiopie. Ce séjour m’a permis de faire mes armes à la tête du Centre français d’études éthiopiennes (CFEE), de coordonner des travaux collectifs et de monter des missions. En outre, il possède un formidable potentiel pour l’étude du Moyen Âge.
 
Pourquoi vos recherches en Éthiopie vous tiennent-elles tant à cœur ?
 

C’est aussi l’une des rares régions (l’Éthiopie, NDLR) où l’utilisation de l’écriture est continue depuis le VIIIe siècle avant notre ère.

F.-X. F. : C’est un pays étonnant. Tous les grands mouvements culturels semblent s’y être côtoyés durant la période médiévale – qu’il s’agisse de l’islam, du christianisme ou de sociétés païennes… C’est aussi l’une des rares régions où l’utilisation de l’écriture est continue depuis le VIIIe siècle avant notre ère. Hormis l’Afrique du Nord, l’Égypte par exemple, il n’y a pas d’équivalent sur le continent. C’est déjà une énigme en soi. En outre, la présence de nombreuses sources manuscrites facilite considérablement notre reconstitution du passé.

Avec le risque, cependant, de faire de l’Éthiopie une sorte d’isolat. C’est souvent un biais lorsque l’on peut accéder à plus d’informations sur un pays que sur les autres : l’accumulation donne une image toujours plus fine et précise du pays, tandis que notre représentation de ses voisins reste plus grossière… Il faut être conscient de cette singularité documentaire pour ne pas tomber dans le particularisme. D’ailleurs, vous ne pouvez rien comprendre au christianisme ou à l’islam éthiopiens si vous les déconnectez de leurs pendants méditerranéens, orientaux ou africains. De la même façon, on sait que de nombreux systèmes d’écriture ont existé en Afrique, mais que la plupart des sociétés ont privilégié des traditions orales. Et là encore, ce serait une erreur de considérer l’écriture comme une étape « naturelle » dans le développement d’une culture. La question est plutôt : pourquoi l’écrit n’a-t-il pas été jugé nécessaire alors qu’il était disponible ? Quels systèmes politiques et usages sociaux ont pu émerger dans ce cadre ?
 
Vous travaillez également beaucoup sur le Maroc…
F.-X. F. : Je dirige en effet plusieurs projets sur le site de Sijilmassa. Cette ville islamique médiévale était une porte d’entrée pour les caravanes qui souhaitaient traverser le Sahara. Mes travaux ont toujours porté sur ce que l’on pourrait appeler « l’Afrique connectée » : celle des flux commerciaux, culturels ou encore idéologiques. Le commerce transsaharien, toujours trop peu documenté, témoigne de cette interconnexion entre toutes les régions du continent. D’ailleurs, contrairement à une idée reçue, il serait artificiel d’opposer une Afrique supposément blanche et méditerranéenne à une « Afrique noire » ou subsaharienne qui en serait totalement différente. Les ruines de Sijilmassa permettent ainsi de les relier au sein d’une géographie plus complexe. En même temps, ce site déjoue beaucoup d’espérances : il est très érodé, il a été pillé à travers les siècles… et surtout, il a été fortement idéalisé dans les récits de voyageurs ou dans les sources documentaires que nous retrouvons. Nous avons encore beaucoup de difficultés à synchroniser l’ensemble de ces informations, à produire une vision cohérente de ce que pouvait être cette ville au Moyen Âge et de son influence sur le reste du continent. Mais nous prendrons le temps qu’il faut. Le Maroc a l’avantage d’être un pays relativement stable politiquement et de pouvoir nous offrir plusieurs années de recherches en perspective.
 

Mur en terre du XVIe-XVIIIe siècle, surmontant les vestiges de la cité médiévale en ruine de Sijilmassa.
Mur en terre du XVIe-XVIIIe siècle, surmontant les vestiges de la cité médiévale en ruine de Sijilmassa.

Que reste-t-il à découvrir en Afrique ?
F.-X. F. : Beaucoup de choses ! Par définition, nous ne savons parfois même pas ce qu’il faudrait chercher. Mais il y a aussi des sites que nous connaissons de réputation et n’avons pas trouvés. Certains sont mentionnés dans des sources écrites mais n’ont pas pu être localisés, comme la capitale du royaume du Mali au XIVe siècle. C’était l’un des plus fameux royaumes de l’époque et pourtant personne n’est capable d’affirmer avec certitude où cette ville se trouve. C’est un cas typique des recherches sur l’Afrique : parfois, le site est sous notre nez mais nous n’avons pas les moyens de le relier aux sources écrites. Parfois, on s’obstine à chercher dans la mauvaise région parce que cela colle avec nos présupposés. Parfois, la ville a pu simplement disparaître parce qu’elle était dans un environnement fragile. Tous les spécialistes de l’Afrique ancienne ont eu leur idée sur la capitale du Mali, mais elle continue de nous échapper. Cela sert d’aiguillon pour nous rappeler que nous aurons toujours besoin de pluridisciplinarité, de compétences variées, mais aussi d’humilité face à ce formidable continent d’histoire.  ♦

Evénement
« François-Xavier Fauvelle - Histoire et archéologie des mondes africains - Leçon inaugurale du 3 octobre 2019 - Leçons de l’histoire de l’Afrique », https://www.college-de-france.fr/site/francois-xavier-fauvelle/inaugural-lecture-2019-10-03-18h00.htm

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Notes
  • 1. François-Xavier Fauvelle est directeur de recherche au CNRS et directeur du laboratoire Travaux et recherches archéologiques sur les cultures, les espaces et les sociétés (CNRS/Université de Toulouse Jean-Jaurès/Institut national de recherches archéologiques préventives/ministère de la Culture/École des hautes études en sciences sociales.
  • 2. L’Afrique ancienne – De l’Acacus au Zimbabwe, collectif, éd .Belin, 2018. À lire également : Le Rhinocéros d’or, Alma Éditeur, 2013, et À la recherche du sauvage idéal, éd. du Seuil, 2017.
  • 3. L’Invention du Hottentot – Histoire du regard occidental sur les Khoisan (XVe-XIXe siècle), éd. de la Sorbonne, 2002 ; rééd. en poche, 2018.
Aller plus loin

Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.

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