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Un dessinateur chez les scientifiques

Un dessinateur chez les scientifiques

23.10.2019, par
Salle blanche de l'Institut d'astrophysique spatiale, où sont fabriqués des instruments de mesure pour les satellites.
« Dans le secret des labos » vient de paraître aux éditions Dupuis. Cette BD de reportage unique en son genre pénètre dans les plus grands laboratoires scientifiques de France, avec le concours du CNRS. Rencontre avec son auteur, Jean-Yves Duhoo, dans son atelier parisien.

Vous avez publié le 4 octobre aux éditions Dupuis Dans le secret des labos, un album de BD rassemblant 45 reportages réalisés dans de grands laboratoires scientifiques. C’est un travail de vulgarisation impressionnant, vu la complexité des sujets auxquels vous vous attaquez : les trous noirs, le temps atomique, le stress des plantes… Comment diable vous est venue cette idée ?
Jean-Yves Duhoo : Ce projet ne s’est pas fait en un jour. Cet album est la compilation de dix années de reportages réalisés pour le Journal de Spirou. C’est le rédacteur en chef du journal, nouvellement nommé, qui m’en a soufflé l’idée en 2008 : il voulait faire entrer de nouveaux auteurs et m’a proposé de réfléchir à une rubrique scientifique. En tant qu’ancien lecteur de Spirou, je ne pouvais pas refuser ! C’est ainsi qu’est née la rubrique « Le labo », que j’ai animée jusqu’en 2018. La science dans Spirou n’était pas une nouveauté. La rubrique faisait écho à des rubriques pédagogiques qui avaient déjà existé dans le magazine par le passé, comme « L’oncle Paul », ou les planches techniques qui présentaient en éclaté divers engins ou installations... Pour « Le labo », nous sommes partis sur le principe d’une rubrique de quatre pages, relatant la visite d’un laboratoire de recherche ou d’un site technique comme une centrale de retraitement des déchets nucléaires, par exemple.

Le LHC, l'accélérateur de particules où a été observé le Boson de Higgs.
Le LHC, l'accélérateur de particules où a été observé le Boson de Higgs.

Aviez-vous une culture scientifique avant de vous lancer dans cette aventure ?
J.-Y. D. : À l’école, les sciences n’étaient pas du tout mon domaine. C’est mon dessin qui m’y a conduit insensiblement : j’attache en effet beaucoup d’importance à la lisibilité et à la clarté dans mon travail. Cela m’a amené de fil en aiguille à travailler sur des projets plus pédagogiques. Avant de démarrer « Le labo » pour le Journal de Spirou, je faisais déjà de petites illustrations didactiques et humoristiques pour la Cité des sciences, utilisées dans les espaces documentaires en marge de leurs expositions. Mais je n’avais jamais rencontré de chercheurs avant de me lancer dans l’aventure « Le labo ». J’ai plongé dans un monde que je ne connaissais pas, ce qui n’est pas forcément un handicap : être naïf permet de ne pas arriver avec des idées préconçues et d’échapper au jargon.

J’ai eu un peu peur de la réaction des scientifiques en me voyant débarquer avec ma carte de presse « Spirou magazine », mais ils ont été plutôt enthousiastes.

Comment se sont passées les rencontres avec les chercheurs, justement ?
J.-Y. D. : Avant de commencer mes reportages, je ne connaissais rien à la recherche et je ne connaissais surtout aucun scientifique ! C’est en me renseignant auprès de mon entourage que j’ai fini par dénicher un premier contact au laboratoire de neurosciences de Gif-sur-Yvette1 (en région parisienne). J’ai eu un peu peur de la réaction des scientifiques en me voyant débarquer avec ma carte de presse « Spirou magazine » – ça fait moins sérieux que « La Recherche » ! –, mais ils ont été plutôt enthousiastes.

Tout s’est ensuite fait par le réseau : les chercheurs m’ont suggéré d’autres sites, et d’autres noms de collègues, et ainsi de suite… Résultat, je n’ai jamais pris contact avec un chercheur sans avoir été envoyé par un confrère : c’est l’assurance d’être bien reçu, par quelqu’un qui a déjà un intérêt pour ma démarche.

Jean-Yves Duhoo dans son atelier parisien.
Jean-Yves Duhoo dans son atelier parisien.

En lisant la BD, on ne peut pas s’empêcher de remarquer votre attirance pour les laboratoires de physique : physique des particules, astrophysique…
J.-Y. D. : Oui, il y a beaucoup de reportages en apparence très sérieux et très complexes. Mais plus le défi est invraisemblable, plus ça me plaît ! Je suis un lecteur de Blake et Mortimer. Edgar P. Jacobs, leur créateur, était très branché sur la science des années 1950 à 1970. Rentrer dans un labo rempli de machines pas croyables, ça me motive et ça me projette directement dans ses meilleurs albums – rappelez-vous la machine à dérégler le climat, dans l’album SOS météores. La question importante pour moi, ce n’est pas « est-ce que le sujet est compliqué ? », mais « qu’est-ce que ça rendra au niveau visuel ? ». Au final, ça m’est arrivé très rarement de ne pas pouvoir traiter un sujet. Il n’y a que les mathématiques fondamentales que je n’ai pas encore réussi à traduire en BD…

Malgré le côté parfois ardu des sujets abordés, il y a beaucoup d’humour dans vos planches…
J.-Y. D. : C’est vrai que j’ai tendance à voir tout de suite le gag, par exemple en imaginant un mammouth brutalement congelé pour parler de la conservation de l’ADN. L’humour rend la BD vivante en créant un petit décalage, et casse la linéarité du récit. Il me permet aussi de varier les locuteurs : ce n’est pas toujours le chercheur qui parle, ça peut être aussi une plante, un sumo ou des horloges… S’il m’arrive de me mettre en scène en me caricaturant, je n’ai pas (trop) caricaturé les scientifiques – et s’ils portent une blouse blanche dans la BD, c’est qu’ils en portent tous une pour de vrai !

Plongée dans la génétique des espèces préhistoriques...
Plongée dans la génétique des espèces préhistoriques...

Comment réalisez-vous vos reportages BD ?
J.-Y. D. : Mes reportages se déroulent en plusieurs étapes. Il y a d’abord la visite du laboratoire, pendant laquelle je prends beaucoup de notes, mais aussi des photos des machines et des installations. Je fais ensuite mon scénario de mémoire, après quelques jours de décantation. Ça me permet de raconter ma visite et de faire mes esquisses en me fiant à mes impressions – par exemple, le lieu était-il sombre, confiné, très grand ? –, et de ne pas me noyer dans les détails. Je rencontre généralement énormément de gens, qui travaillent sur un tas de thèmes différents et je ne peux pas tout raconter !

Le LHC, l’accélérateur de particules situé à la frontière franco-suisse, est sans doute l’endroit le plus impressionnant où j’ai eu l’occasion d’entrer : je me suis retrouvé à cent mètres sous la terre, au pied de machines grandes comme la cathédrale Notre-Dame !

J’envoie ensuite ce scénario aux chercheurs. Il est impossible de se passer de leur relecture sur des sujets pareils, même si je suis parfois pris de court par la longueur des corrections qu’ils proposent – une demi-feuille de texte pour une simple bulle, ce n’est évidemment pas possible ! C’est après avoir reçu leurs remarques que je m’attaque au dessin à l’encre de mes planches. Je peaufine tout particulièrement les machines, en m’aidant des clichés pris sur place. Mais je ne vise pas la réalité documentaire : mes dessins restent une évocation des lieux visités et des personnes rencontrées. Une fois qu’elles sont terminées, j’envoie mes planches en noir et blanc aux chercheurs pour une ultime relecture, puis je passe à la mise en couleurs, par ordinateur. Je choisis généralement deux ou trois couleurs dominantes pour chaque reportage, qui donnent l’atmosphère de la visite.

Quels sont les endroits que vous avez préférés ?
J.-Y. D. :
Un endroit historique comme la graineterie du Muséum national d’histoire naturelle, à Paris, m’a beaucoup plu. L’observatoire de Paris est lui aussi impressionnant, car il peut abriter dans des bâtiments datant de Louis XIV des instruments ultramodernes. La carothèque creusée sous les jardins du château du CNRS, sur le campus scientifique de Gif-sur-Yvette, est un endroit insolite : c’est là que sont conservées les carottes de sédiments marins collectées dans tous les océans du monde. Mais le LHC (Large Hadron Collider), l’accélérateur de particules situé à la frontière franco-suisse où le Boson de Higgs a pu être observé, est sans doute l’endroit le plus impressionnant où j’ai eu l’occasion d’entrer : je me suis retrouvé à cent mètres sous la terre, au pied de machines grandes comme la cathédrale Notre-Dame !

En visite à la graineterie du Muséum national d'histoire naturelle.
En visite à la graineterie du Muséum national d'histoire naturelle.

Sur quels projets travaillez-vous aujourd’hui ?
J.-Y. D. : La rubrique « Le labo » s’est arrêtée en 2018. Spirou envisage de la remplacer par une rubrique plus orientée sur l’environnement, mais je ne sais pas encore si je pourrai m’en occuper. Je n’en ai pas fini avec la science pour autant. En ce moment, je travaille à une nouvelle BD scientifique pour un autre éditeur : un album complet dédié aux neurosciences… Faire des albums de pure fiction, ce n’est pas trop mon truc. Je ne suis pas un raconteur d’histoires. 

Notes
  • 1. Institut des neurosciences Paris-Saclay, Neuro-PSI (CNRS/Université Paris-Sud/Université Paris-Saclay).
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Auteur

Laure Cailloce

Laure Cailloce est journaliste scientifique pour CNRS Le journal.

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