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Vivre la mort n’éloigne pas du tabac
Cet article est publié en partenariat avec la revue Dialogues économiques, éditée par Aix-Marseille School of Economics .
Selon Santé publique France, le tabac a tué environ 68 000 personnes en France en 2024, soit près de 186 morts par jour. Dans le monde, il est responsable de plus de 8 millions de décès annuels, selon l’Organisation mondiale de la santé. Malgré le consensus scientifique sur ses méfaits et des décennies de prévention (campagnes de sensibilisation, paquets neutres, photos chocs, hausses des prix…), près d’un quart des adultes français continuent de fumer. Pourquoi est il si difficile de faire changer les comportements ?
Plus encore que les messages de prévention, on pourrait imaginer que l’expérience vécue, celle d’un proche qui tombe malade, d’un parent atteint d’un cancer lié au tabac, pourrait agir comme un déclic. Et que celui-ci transforme durablement et radicalement nos habitudes. Mais est-ce le cas ? Les chercheurs Sylvie Blasco, Eva Moreno Galbis et Jeremy Tanguy analysent l’impact d’un « choc familial » comme le diagnostic d’un proche sur les comportements. Cette étude1 constitue un éclairage important pour les politiques de santé publique.
Les chercheurs se sont appuyés sur les données de la cohorte Constances2, un vaste dispositif de santé publique qui suit plus de 220 000 adultes en France sur plusieurs années. Les participants y renseignent chaque année leurs habitudes de vie, notamment leur consommation de tabac et passages d’examens médicaux, ainsi que leurs antécédents familiaux. La cohorte permet ainsi de reconstituer, dans le temps, les trajectoires individuelles de tabagisme.
Des travaux antérieurs aux résultats contrastés
L’étude s’inscrit dans une vaste littérature en économie de la santé sur les comportements à risque malgré le diagnostic d’un parent. Des études antérieures3 ont mis en évidence que les chocs de santé peuvent modifier les préférences individuelles. Les économistes américains Michael Darden et Donna B. Gilleskie observent4, par exemple, une légère baisse du tabagisme, essentiellement chez les filles, après un choc cardio-vasculaire du père. D’autres travaux sur la transmission familiale des comportements suggèrent une certaine continuité et concluent globalement à des effets faibles, voire inexistants.
Grâce à la richesse de la cohorte Constances, les chercheurs ont pu observer si le diagnostic, chez les parents, d’un cancer du poumon ou d’un autre cancer lié au tabac, modifie ou non la consommation de cigarettes chez leurs enfants. Ils ont aussi étudié comment l’impact varie en fonction de l’âge de l’enfant au moment où le parent reçoit le diagnostic.
Pour cela, ils ont mobilisé les outils de l’économie de la santé et de l’économétrieFermerÉconométrie : analyse des données économiques par la statistique. pour isoler l’effet propre d’un événement sur un comportement et l’appréhender sur le temps long. L’ambition était de comprendre si un « choc d’information » (ici, le diagnostic d’un cancer lié au tabac chez un parent) modifie les décisions individuelles, indépendamment d’autres facteurs déjà à l’œuvre, comme la transmission familiale ou la perception du risque. Cette approche permet de limiter les biais de confusion et de s’approcher au maximum d’une relation de cause à effet.
L’adolescence, âge charnière
Les résultats peuvent surprendre. De façon contre-intuitive, voir un parent développer un cancer n’entraîne, dans la grande majorité des cas, aucun changement significatif dans les comportements des enfants devenus adultes. Les effets sont faibles et rarement significatifs statistiquement. Le choc semble rester trop indirect pour bouleverser des habitudes ancrées.
Une exception apparaît toutefois : si le diagnostic apparaît à l’adolescence, quand l’enfant a entre 15 et 18 ans, la probabilité de fumer diminue. Les auteurs montrent que c’est à cet âge que se joue souvent l’entrée dans le tabagisme. Par conséquent, quand le diagnostic parental arrive au moment où les enfants sont le plus susceptibles de prendre la décision de commencer à fumer, le choc informationnel parvient à modifier leur comportement.
La nécessité d’une information personnalisée
Comment expliquer ce décalage entre l’intuition et les résultats observés ? Plusieurs pistes issues de l’économie comportementale peuvent être avancées. D’abord, le risque reste souvent abstrait. Même confrontés à la maladie d’un proche, beaucoup continuent de penser qu’ils n’en souffriront jamais eux-mêmes.
L’économiste allemand Christian Bünnings5, qui s’est intéressé à la prise de décision d’individus dans des contextes de risques connus, montre que les individus ont besoin d’une information personnelle et personnalisée pour ajuster réellement leur perception des risques liés à leurs habitudes. Cette évaluation des risques est progressive et souvent insuffisante6, et connaître les risques ne suffit pas toujours – encore faut il se sentir soi-même concerné7.
L’étude interroge directement les stratégies de prévention. De nombreuses campagnes reposent sur l’idée qu’exposer aux conséquences suffit à faire évoluer les comportements. Les résultats suggèrent au contraire les limites de cette approche et invitent à repenser les leviers d’action, en particulier auprès des plus jeunes. La prévention est d’autant plus efficace qu’elle agit avant l’ancrage durable des habitudes.
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- 1. « The impact of parents’ health shocks on children’s health behaviors », Journal of Population Economics, 2025 : https://doi.org/10.1007/s00148-025-01097-0
- 2. Voir : https://tinyurl.com/nhdn4p54
- 3. S. Decker, H. Schmitz, « Health shocks and risk aversion », Journal of Health Economics, 2016 : https://doi.org/10.1016/j.jhealeco.2016.09.006
- 4. « The Effects of Parental Health Shocks on Adult Offspring Smoking Behavior and Self-Assessed Health », Health Economics, 2016 : https://doi.org/10.1002/hec.3194
- 5. « Does new health information affect health behaviour? The effect of health events on smoking cessation », Applied Economics, 2017 : https://doi.org/10.1080/00036846.2016.1210766
- 6. A. Khwaja, et al., « Learning about individual risk and the decision to smoke », International Journal of Industrial Organization, 2006 : https://doi.org/10.1016/j.ijindorg.2005.10.004
- 7. A. Khwaja, et al., « Are mature smokers misinformed? », Journal of Health Economics, 2009 : https://doi.org/10.1016/j.jhealeco.2008.12.004
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Auteur
Eva Moreno Galbis est chercheuse à l’École d'économie d'Aix-Marseille (AMSE), spécialiste en macroéconomie, économie du travail et économie internationale.








