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Le chasseur de manuscrits perdus

Dossier
Paru le 19.09.2025
Le tour du patrimoine en 80 recherches

Le chasseur de manuscrits perdus

20.05.2026, par
Temps de lecture : 14 minutes
Portrait Victor Gysembergh
Victor Gysembergh, photographié au Centre Léon Robin, en mai 2026.
Qu’ont en commun un catalogue d’étoiles, un traité sur Platon et un autre de Ptolémée sur un instrument astronomique ? Tous ces manuscrits antiques, que l’on croyait perdus, ont été retrouvés au moyen de technologies d’avant-garde par un chercheur du CNRS, Victor Gysembergh. Portrait.

Il pourrait aisément camper le héros d’un roman de Dan Brown ou d’Umberto Eco. Si Robert Langdon déchiffre les messages que dissimulent les œuvres d’art dans Da Vinci Code, si Guillaume de Baskerville conserve les livres interdits dans Le Nom de la rose, Victor Gysembergh, lui, traque les textes perdus dans les palimpsestes – ces manuscrits recyclés dont les écrits originaux ont été effacés puis recouverts, parfois depuis des millénaires. L’objectif du chercheur est de retracer ainsi l’histoire de la circulation des idées. 

Victor Gysembergh, chercheur en histoire des sciences et de la philosophie antiques | Talents CNRS

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Année de production: 
2026

À la recherche des textes perdus

Ces dernières années, le philologue du Centre Léon Robin de recherche sur la pensée antique1 enchaîne les découvertes de textes majeurs : le catalogue d’étoiles de l’astronome Hipparque de Nicée ; le plus ancien exemplaire d’un traité sur l’œuvre de Platon ; un traité de Ptolémée sur un instrument astronomique complexe appelé « météoroscope »... Dernière en date : une page jusqu’alors présumée perdue du palimpseste d’Archimède. 

L’outil du chercheur d’or scriptural ? L’imagerie multispectrale, notamment, qui permet de révéler, enfouis sous des textes ultérieurs, les écrits originaux. Son terrain d’aventure : des bibliothèques mythiques ou inconnues, des monastères ancestraux, des fonds d’archives papier ou numériques… Tous les ingrédients sont clairement réunis pour composer un nouveau thriller historique. On en feuillette les premières pages dès notre rencontre avec le protagoniste. 

(Très) grande silhouette élégante, cheveux fournis tombant sur un regard bleu, attitude bienveillante, le chercheur de 38 ans nous accueille au 15, rue de l’École de Médecine, à Paris, au cœur du Quartier Latin. Pour se rendre dans son bureau, il faut d’abord traverser le cloître de l’ancien couvent des Cordeliers, puis grimper deux étages des bâtiments historiques de la Sorbonne, jusqu’à la galerie Richelieu. Le roman commence bien.

« Jeu de pistes »

La jeunesse de notre héros est marquée par de brillantes études supérieures. Après avoir obtenu coup sur coup une licence, une agrégation, un master de lettres classiques à la Sorbonne, un second master en assyriologie (l’étude des civilisations de la Mésopotamie ancienne) à l’université de Heidelberg (Allemagne) et un diplôme de l’École normale supérieure de Paris en sciences de l’antiquité et philosophie, Victor Gysembergh se lance dans une thèse à l’université de Reims sur Eudoxe de Cnide.

« C’est un astronome du IVsiècle, contemporain de Platon et d’Aristote, dont on a perdu tous les écrits originaux. Mon travail consistait à retrouver le plus d’informations possible sur lui, dans d’autres œuvres, relate le philologue. J’ai par exemple mis la main sur des fragments très importants de la philosophie d’Eudoxe dans un livre écrit par un humaniste du XVIe siècle, ou encore une table sur la longueur des ombres selon la période de l’année sur une page d’un autre manuscrit. Il s’agit de l’un des témoignages les plus directs que l’on possède aujourd’hui sur son astronomie. D’emblée, j’ai aimé ce côté jeu de piste. » Surtout que le jeu en vaut la chandelle : « On estime avoir perdu plus d’un quart des manuscrits grecs et latins pour des raisons variées : incendies, rongeurs, négligences… ».

Le CNRS au bout du désert

2015 : doctorat en poche, le chercheur enchaîne sur un postdoctorat à Paris, un autre à Berlin, puis sur… une « traversée du désert » : « J’ai tenté le concours d’entrée au CNRS. La première fois, j’ai été recalé. La deuxième, j’ai été classé premier, mais, à cause d’un changement de politique dans les classements, j’ai quand même été recalé. À la troisième tentative, j’ai été recruté. Le fait d’être arrivé premier la fois précédente a dû jouer en ma faveur », s’amuse-t-il. 

Peu de temps après son épique prise de fonction au CNRS, il discute avec Alexander Jones, grand spécialiste de l’astronomie antique, qui lui parle d’un palimpseste de Ptolémée conservé à Milan. Cet écrit comporte 12 pages mystérieuses que personne n’a encore réussi à déchiffrer et qui pourraient constituer l’épilogue de son fameux traité sur les cadrans solaires.

Les différentes étapes pour décrypter un palimpseste de Ptolémée (de haut en bas) : d’abord, l’éclairage du texte latin par fluorescence ; puis par une caméra multispectrale qui fait ressortir le texte grec caché ; et enfin, la superposition des caractères grecs, rendus lisibles.
Les différentes étapes pour décrypter un palimpseste de Ptolémée (de haut en bas) : d’abord, l’éclairage du texte latin par fluorescence ; puis par une caméra multispectrale qui fait ressortir le texte grec caché ; et enfin, la superposition des caractères grecs, rendus lisibles.

Captivé par le défis à relever, le jeune chercheur a l’idée d’utiliser une technique de décryptage dont il a déjà entendu parler lorsqu’il était étudiant : l’imagerie multispectrale. « Vous voulez voir comment ça fonctionne ? » Crocs aux pieds (« plus pratique, pour déambuler ici »), Victor Gysembergh nous emmène à quelques pas de là, dans une petite pièce fermée, bardée d’instruments…

Des traces dans la lumière

Il faut imaginer une page d’un vieux manuscrit délicatement posée sur une table, au centre. Deux spots lumineux placés en hauteur de part et d’autre l’éclairent dans différentes portions du spectre électromagnétique, de l’infrarouge à l’ultraviolet en passant par le visible. À chaque changement de lumière, l’équipe photographie l’objet avec une caméra haute résolution, placée juste au-dessus.

« Selon la longueur d’onde utilisée, l’encre et le parchemin ne réagissent pas de la même manière, détaille Victor Gysembergh. Sous certaines lumières, des traces laissées par des écritures effacées peuvent émerger. En combinant toutes les images grâce à un traitement informatique, plusieurs strates se révèlent, et des lettres anciennes réapparaissent. » Umberto Éco aurait adoré.

Les manuscrits du confinement

Retour au point A (toujours en crocs) et aux premières années de carrière de Victor Gysembergh : « En janvier 2020, j’ai monté un projet d’imagerie multispectrale en collaboration notamment avec des experts de l’ONG Manuscript Electronic Library et de l’Institut technologique de Rochester, aux États-Unis. Sans qu’on le sache, le Covid-19 circulait déjà et, avec mon équipe, nous nous sommes rendus à Milan, l’épicentre de la pandémie… Je me souviens avoir ensuite passé le confinement à lire et décrypter du Ptolémée. »

La technique d’imagerie tient ses promesses : avec ses collègues, le chercheur met au jour le traité du savant grec sur le météoroscope, publie ses résultats l’année suivante, et contracte pour de bon le virus… des manuscrits perdus.

Peu après, en 2022, il découvre, dans un palimpseste d’une bibliothèque de Vérone, l’introduction à la pratique de la philosophie de Platon, un document unique au monde rédigé en latin. Précisons que notre personnage lit couramment le latin, le grec, mais aussi un peu l’arabe et l’akkadien (langue utilisée dans une ancienne civilisation mésopotamienne). 

Un catalogue d’étoiles

2022 est d’ailleurs une année faste. En plus de devenir papa d’une petite fille, le chercheur signe, avec ses collègues Peter Williams et Emmanuel Zingg, une découverte plus fracassante encore que les précédentes. Mélange d’astronomie ancienne, de technologie moderne et de chasse au trésor, elle fait sensation.

Soumises à une imagerie par fluorescence X au Stanford Linear Accelerator Center, les pages du Codex Climaci Rescriptus ont révélé des fragments (à droite sur l'écran d’ordinateur) du catalogue stellaire d’Hipparque.
Soumises à une imagerie par fluorescence X au Stanford Linear Accelerator Center, les pages du Codex Climaci Rescriptus ont révélé des fragments (à droite sur l'écran d’ordinateur) du catalogue stellaire d’Hipparque.

Dans le Codex Climaci Rescriptus, un palimpseste conservé des siècles durant au monastère égyptien Sainte-Catherine du Sinaï, qui abrite l’une des plus anciennes bibliothèques du monde, il identifie, toujours grâce à l’imagerie multispectrale et après des mois d’analyse minutieuse, le catalogue d’étoiles d’Hipparque de Nicée. Composé au IIe siècle av. J.-C., ce n’est rien de moins que le plus ancien catalogue d’étoiles connu. Une référence que cite abondamment l’astronome Ptolémée, mais que l’on n’avait encore jamais retrouvée.

« Je n’aurais jamais pensé que j’assisterais de mon vivant à cette découverte, confie le philologue. Encore moins que j’en serais l’artisan ».

La magie des rayons X

Comblé, l’aventurier des textes perdus ne s’arrête pas en si bon chemin et pousse l’examen de son trésor un cran plus loin. Car, pour révéler les lettres cachées, il connaît un autre tour de magie appelé… synchrotron. En accélérant des électrons quasiment à la vitesse de la lumière, cette machine produit des rayons X ultra puissants, capables de détecter les métaux contenus dans les encres, donnant ainsi à voir d’anciens écrits effacés.

Au cours de campagnes menées régulièrement à partir de 2022, Victor et ses complices ont bombardé 11 feuillets du Codex Climaci Rescriptus aux rayons X avec le synchrotron du National Accelerator Laboratory de Stanford (Californie). Et la magie a opéré.

À Stanford, les rayons X permettent aux scientifiques de voir le traité astronomique caché sous le Codex Climaci Rescriptus.
À Stanford, les rayons X permettent aux scientifiques de voir le traité astronomique caché sous le Codex Climaci Rescriptus.

« Nous avons mis au jour de nouvelles coordonnées d’étoiles, de nouvelles dessins de constellations, mais également des textes mythologiques sur les astres », s’enthousiasme le chercheur qui, menant plusieurs chasses aux trésors en parallèle, n’en finit pas de faire parler de lui. 

D’Hipparque en Archimède

Quelques semaines seulement après l’annonce de ses nouveaux résultats sur le catalogue d’Hipparque, en février 2026, il agite à nouveau la presse avec un autre fascinant butin. Un feuillet de palimpseste d’un autre génie de l’Antiquité : Archimède. 

Datant du Xe siècle et tour à tour conservé à Jérusalem puis Constantinople, le manuscrit est identifié comme un palimpseste du savant dès le début du XXe siècle par le philologue danois Johan Ludvig Heiberg. À l’initiative de ce dernier, le parchemin est photographié en 1906, puis passe des mains d’un propriétaire privé à un second. Au cours de cette circulation, trois pages du manuscrit, attestées par les clichés de 1906, ont disparu et étaient jusqu’à maintenant considérées comme perdues. C’était sans compter sur Victor Gysembergh.

« Je passe une partie de mon quotidien à explorer des catalogues de bibliothèques et, un peu par hasard, je me suis intéressé à celle de Blois, qui abritait la bibliothèque des rois de France autrefois, raconte-t-il. Très vite, je suis tombé sur un feuillet décrit comme un palimpseste scientifique, qui comportait des figures géométriques, dont l’écriture ressemblait à celle du palimpseste du savant grec et qui, au dos, portait une enluminure, caractéristique de celles qui étaient parfois ajoutées au XXe siècle sur ce type de vieux manuscrits. Ça m’a immédiatement mis la puce à l’oreille. »

Feuillets issus du palimpseste d’Archimède identifié à Blois par Victor Gysembergh. À gauche, un texte de prières recouvre partiellement des figures géométriques et un traité de mathématiques. À droite, une enluminure masque le texte antique, qui restait inaccessible par les méthodes classiques d’observation.
Feuillets issus du palimpseste d’Archimède identifié à Blois par Victor Gysembergh. À gauche, un texte de prières recouvre partiellement des figures géométriques et un traité de mathématiques. À droite, une enluminure masque le texte antique, qui restait inaccessible par les méthodes classiques d’observation.

L’enquêteur de la pensée antique passe la soirée suivante à déchiffrer le feuillet et, le lendemain, le compare aux clichés de 1906. Bingo. La pépite de Blois est bel et bien l’un des feuillets manquants du palimpseste du mathématicien – plus exactement la page 123. 

La chasse aux trésors se poursuit

Hipparque, Ptolémée, Platon, Archimède… En à peine dix années de métier, Victor Gysembergh a déjà révélé, avec l’aide de ses équipes, une centaine d’écrits enfouis dans les strates de palimpsestes, dont quatre monuments de la pensée grecque auparavant considérés comme disparus. Que pourrait-il bien manquer à l’impressionnant palmarès ?

« Mon objectif est de mettre au jour la pensée grecque dans toute sa diversité, répond l’intéressé, alors un grand texte littéraire, par exemple une pièce de théâtre d’Aristophane, de Plaute ou de Terence, ce serait super… Ça doit pouvoir se trouver. Il y a encore tant d’endroits où chercher… »

Sa chasse aux trésors antiques vient justement de s’intensifier. Le philologue lance en effet PALAI, un nouveau projet d’étude des palimpsestes produits en Italie du Nord pendant le haut Moyen Âge, entre les Ve et Xe siècles, qui recèlent de nombreux textes perdus d’une valeur exceptionnelle. « Ils ont été étudiés durant les deux derniers siècles, mais souvent décryptés avec des produits chimiques qui endommagent les documents. Nous allons les analyser en profondeur sans les abîmer, en imagerie multispectrale et en rayons X. Le projet nous amènera à explorer plusieurs bibliothèques mythiques, par exemple celle du Vatican, à mon sens la plus fabuleuse qui soit en termes de manuscrits. »

Pour un moment encore, Victor Gysembergh devrait donc continuer d’arpenter de fascinants lieux de savoirs, d’y débusquer des trésors d’encres, et d’inspirer les romanciers.

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Notes
  • 1. Unité CNRS/Sorbonne Université.

Auteur

Emilie Martin

Journaliste scientifique avec une appétence particulière pour l’astronomie et les reportages de terrain, Émilie Martin est cheffe de rubrique au magazine Ciel & Espace, auteure de documentaires pour la télévision et collabore régulièrement à des projets de muséographie scientifique.