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Inventer une mathématicienne au cinéma
Depuis des millénaires, la suite des nombres entiers 1, 2, 3… ne laisse pas l’humanité tranquille. Ses éléments, appelés « nombres premiers » (2, 3, 5…), indécomposables en un produit de nombres entiers plus petits, cachent bien des mystères, dont la célèbre conjecture de Goldbach. Celle-ci postule que tout nombre pair s’écrit comme la somme de deux nombres premiers. Pour chaque nombre concret, elle est (relativement…) simple à vérifier par ordinateur : 12 = 5 + 7, 2026 = 23 + 2003… Pourtant, la prouver pour tous les nombres pairs de la liste infinie 2, 4, 6… reste un défis irrésolu à ce jour.
Dans le film d’Anne Novion, Le Théorème de Marguerite (sorti en 2023), Marguerite Hoffman (jouée par Ella Rumpf), une jeune thésarde en théorie des nombres parvient (spoiler !) à résoudre la conjecture de Goldbach. Une mathématicienne de fiction qui obtient un résultat qu’aucun mathématicien n’a pour l’instant réussi à atteindre, cela fait plaisir ! Cela fait doublement plaisir quand on sait que les mathématiciennes ne sont pas toujours aussi bien traitées au cinéma.
Déjà, on les voit peu (six fois moins souvent que les mathématiciens). Ensuite, lorsqu’elles sont présentes, elles sont reléguées aux rôles d’assistantes des hommes (Imitation Game, 2014) ou héritent du « don » mathématique masculin (Proof, 2005) ; leur contribution mathématique n’est pas explicitée (Agora, 2009), sans parler du taux de suicide très élevé dans la population des mathématiciennes fictives (dont Alice Harmon, mère d’Elizabeth dans Le Jeu de la dame, en 2020, ou Diane, mère de Mary dans Gifted, en 2017). À noter que le suicide frappe aussi les mathématiciens de fiction, les deux sexes étant torturés par leur « génie mathématique ».
Les mathématiques romantiques
Le Théorème de Marguerite ressort donc comme un film allant à l’encontre de nombreux stéréotypes dans la représentation des chercheuses au cinéma, en laissant une mathématicienne non seulement vivre, mais aussi prouver un résultat majeur. Ce film n’est pas seulement celui d’un « grand exploit », c’est aussi une comédie romantique. Marguerite rencontre Lucas, un thésard qui travaille sur le même sujet avec le même directeur de thèse. Une histoire d’amour, passant par toutes les étapes nécessaires aux règles du genre (ils s’ignorent, s’opposent, se découvrent, tombent amoureux), se noue entre eux.
Le film d’Anne Novion constitue donc un double exercice de genre(s) : celui du genre cinématographique, où l’écriture se construit en empruntant aux codes de la comédie romantique et du film d’exploit à la fois, mais aussi celui du genre comme ordre social. En effet, Marguerite Hoffman est la seule étudiante de sa promotion à l’École normale supérieure (ENS), à Paris, une femme dans une « profession élitaire et masculine », pour reprendre les mots du sociologue Bernard Zarca. Cette critique se situe à l’articulation de ce double exercice de genre(s), particulièrement intéressant à analyser pour penser « l’invention des mathématiciennes » au cinéma.
Dans les comédies romantiques, l’amour est bien souvent celui entre un homme et une femme. Ces films véhiculent des normes de masculinité et de féminité contemporaines, ainsi que les rapports entre les deux. Les films d’exploit se concentrent, eux, sur un défis, bien souvent accompli par un homme. La conciliation entre comédie romantique et film d’exploit ne pose pas de problème… quand le héros est un homme ! Songeons simplement à James Bond. Or, quand l’héroïne est une femme, cela se corse…
Figurer l’histoire des mathématiciennes
Le personnage de Marguerite Hoffman se retrouve à l’intersection de deux récits : celui d’une jeune femme qui explore sa sexualité et celui d’une savante en quête scientifique. L’impact du livre Le Dernier Théorème de Fermat, de Simon Singh1, est palpable dans le film : Marguerite Hoffman y est une héritière symbolique du mathématicien britannique Andrew Wiles, tous deux s’enfermant dans leurs appartements pour travailler sur les grandes conjectures de la théorie des nombres.
L’écriture du personnage féminin faisant des mathématiques pose un véritable défi, éclairé par les travaux de la professeure états-unienne Sara N. Hottinger, qui a étudié les récits mathématiques racontés dans les manuels et les médias occidentaux. Elle montre qu’il existe deux manières typiques de parler de la quête mathématique. D’abord, une quête platonique, où les mathématiques, pensées comme déjà existantes, sont découvertes « par révélation » (on pense notamment à l’histoire d’Henri Poincaré montant dans un omnibus). Ensuite, une quête héroïque, où les mathématiques sont créées dans l’effort. Hottinger explique que, dans ces deux cas, qu’il s’agisse d’une découverte « universelle » ou « héroïque », le mathématicien est toujours pensé comme un homme blanc hétérosexuel… La féminité et le travail mathématique sont donc, selon elle, discursivement incompatibles dans la culture occidentale.
Comment sortir de ce paradoxe ? Comment écrire l’histoire d’une découverte mathématique faite par une femme, quand toute l’histoire des mathématiques a été écrite au masculin ? Il semble que l’écriture du personnage de Marguerite ne résolve malheureusement pas la question, mais contourne le paradoxe en ségréguant les genres (au sens double du terme). Dans le film, les locaux de l’ENS Ulm sont consacrés à la quête mathématique « au masculin » ; les boîtes de nuit, les cafés et les parcs sont consacrés aux sentiments et à la sexualité, et créent un espace de négociation entre le « masculin » et le « féminin » dans le personnage de Marguerite.
Entre deux genres
Dans l’environnement de l’ENS Ulm, Marguerite adopte un code corporel masculin. Ella Rumpf, comédienne récompensée aux Césars pour son remarquable travail sur le personnage de Marguerite, déclare ainsi : « J’ai essayé d’aborder ce personnage sans vouloir définir son sexe ni sa sexualité. C’est sa passion des mathématiques qui est mise en avant. Elle s’assimile beaucoup plus à son environnement masculin ».
Le film oppose Marguerite à sa colocataire Noa, amatrice de danse et de fête, qui lui sert de mentor dans la découverte de sa sexualité. Le personnage de Noa met en scène un stéréotype de la femme non blanche à la sexualité libérée – un stéréotype justifiant l’exploitation sexuelle des femmes noires, comme l’a démontré la philosophe et militante états-unienne bell hooks. Marguerite passe de l’absence de sexualité à une sexualité virile (on pense à une scène dans un bar qu’on considérerait sans doute comme un viol si les genres étaient inversés), puis à une sexualité de couple – un parcours qui rappelle celui des héros masculins geeks dans les comédies romantiques !
L’adoption d’un code corporel masculin peut aussi être une stratégie (pas nécessairement consciente) pour minimiser les violences sexistes vécues dans les laboratoires. La seule scène clairement identifiable de telles violences est le moment où les garçons scandent le nom de Marguerite dans la cantine. Pourtant, son départ de l’école s’explique par plusieurs autres facteurs dans le film : erreur dans la preuve, fin de bourse de thèse, caractère difficile de son directeur de thèse, statut précaire… Tout sauf son genre. Or les violences sont présentes dans la vie des chercheuses. L’étude de la Fondation L’Oréal en 20232 montre qu’une chercheuse sur deux subit du harcèlement sexuel au travail. Les discriminations sexistes sont ici euphémisées, comme dans tant d’autres films.
Pour conclure, même si le personnage de Marguerite transgresse les normes de genre en exerçant un métier masculin (nous sommes 20 % de mathématiciennes en France depuis 30 ans), c’est sa relation avec Lucas qui devient l’unique gage de sa féminité. À la fin du film, au milieu de la présentation de sa preuve devant une assemblée de pairs, Marguerite quitte la salle pour retrouver Lucas. La comédie romantique prend ainsi le pas sur le film d’exploit, laissant ouvert le problème de l’articulation entre féminité et travail mathématique.
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Indispensables mathématiques
Femmes de science
Films & séries TV : le regard des chercheurs
- 1. Publié en France en 1998 chez J-C Lattès. Voir : https://tinyurl.com/theoreme-Fermat
- 2. Voir : https://tinyurl.com/etude-harcelement


















































































































