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« On ne peut pas comprendre le passé sans être pleinement conscient du présent »

« On ne peut pas comprendre le passé sans être pleinement conscient du présent »

22.06.2026, par
Temps de lecture : 10 minutes
Marc Bloch en uniforme de sergent en 1914
Le sergent Marc Bloch en 1914.
Marc Bloch est entré au Panthéon 82 ans après avoir été assassiné par la Gestapo. La médiéviste Eliana Magnani revient sur l’apport de cet historien majeur du XXᵉ siècle qui a profondément renouvelé sa discipline, notamment en l’ouvrant aux sciences sociales.

Médiéviste, victime des lois antisémites du régime de Vichy, républicain et résistant assassiné à 57 ans, Marc Bloch est entré au Panthéon le 23 juin 2026. Il est considéré comme l’un des plus grands historiens du XXe siècle. Vous avez participé à l’ouvrage collectif Marc Bloch, l’histoire en résistance1. Qui est-il pour vous ?

Eliana Magnani2 Oui, il est un très grand historien. Il a montré qu’on ne peut pas comprendre le passé sans être pleinement conscient du présent. Sa vie était assez exemplaire de ce point de vue parce que c’était quelqu’un de très engagé dans la cité. Pour Marc Bloch, l’historien n’est pas simplement un scientifique, c’est aussi un citoyen, un acteur du monde dans lequel il vit.

Son apport est aussi important sur un autre point : le rôle qui est donné aux historiens de faire émerger la vérité historique. Bloch défend une véritable exigence méthodologique pour approcher au plus près une vérité du passé. C’est intéressant, surtout à notre époque où cette notion de vérité est parfois remise en cause.

On oublie presque parfois qu’il était un historien du Moyen Âge. Quel médiéviste était-il ? 

E.M. C’est un médiéviste qui s’intéressait beaucoup à ce qu’on appellerait aujourd’hui la relation entre le matériel et l’idéel, en reprenant l’expression de Maurice Godelier. Il s’intéressait à la pratique, ce qu’on pouvait voir à partir des documents, mais aussi – et on voit là le lien avec les autres disciplines – à ce que pensaient les gens, à ce qu’ils croyaient à cette époque.

Deux enluminures côte à côte
À gauche, miniature médiévale illustrant les trois classes de la société féodale : « Clerc, chevalier et laboureur » . À droite, Saint Louis guérit les écrouelles . Marc Bloch a exploré ce pouvoir thaumaturge attribué aux rois de France.
Deux enluminures côte à côte
À gauche, miniature médiévale illustrant les trois classes de la société féodale : « Clerc, chevalier et laboureur » . À droite, Saint Louis guérit les écrouelles . Marc Bloch a exploré ce pouvoir thaumaturge attribué aux rois de France.

Par exemple, dans son livre Les Rois thaumaturges, sur le pouvoir guérisseur des rois, c’est au fond cette question qui sous-tend sa recherche : comment croyait-on à ce miracle et ce sur une très longue durée ? C’est un livre considéré comme précurseur, car c’est le premier qui s’intéresse à ce qu’on appellera « l’histoire des mentalités ». 

Et en quoi, selon vous, Marc Bloch a-t-il modifié notre approche du Moyen Âge ?

E.M. Je pense qu’il a développé, notamment dans son livre La Société féodale, une conception structurelle du Moyen Âge. Bloch ne cherche pas à écrire une histoire événementielle ou des grandes figures, il s’est même élevé contre ce paradigme, mais essaie de donner une vision globale de la société médiévale et des relations sociales qui structurent cette société. Il s’intéresse donc à la façon dont les différents groupes sociaux interagissent. Cette approche était alors très novatrice. 

Et comment en vient-il à dialoguer avec la sociologie et l’anthropologie, alors que ces disciplines sont encore en train de se constituer à l’époque ?

E.M. Marc Bloch était un grand lecteur, il faut savoir qu’il a écrit plus de 1600 comptes rendus d’ouvrages. Il lisait tout et ce depuis son plus jeune âge. On a les listes des volumes qu’il empruntait à l’École normale. On sait ainsi qu’il empruntait la revue publiée par Émile Durkheim, L’Année sociologique, et a été imprégné très tôt de la sociologie durkheimienne. Il a même assisté aux cours de Durkheim et fréquenté les durkheimiens qui étaient en poste en même temps que lui à l’université de Strasbourg à partir de 1919, comme Maurice Halbwachs.

À l’époque, il s’intéressait aussi à ce qu’on appelle aujourd’hui l’anthropologie, il lisait des études ethnographiques. C’est dans ce cadre-là qu’il va lire, en 1926, l’Essai sur le don, de Marcel Mauss, lorsque L’Année sociologique va réapparaître sous la houlette de Mauss.

Page de titre, première et dernière page de la préface
Page de titre et extraits de la préface du premier volume de l’Année sociologique fondée par Émile Durkheim, l’une des plus anciennes revues de sciences sociales, parue en 1898.
Page de titre, première et dernière page de la préface
Page de titre et extraits de la préface du premier volume de l’Année sociologique fondée par Émile Durkheim, l’une des plus anciennes revues de sciences sociales, parue en 1898.

Vous vous êtes intéressée aux échanges et à la correspondance entre Marcel Mauss et Marc Bloch. Comment qualifieriez-vous la relation intellectuelle entre eux ? 

E.M. En fait, ils sont tous les deux nourris par l’histoire juridique, qui a posé au XIXe siècle un certain nombre de bases importantes pour les sciences humaines et sociales. Les travaux sur le droit romain, le droit germanique ou les institutions font partie des lectures qui les ont marqués. Quand on lit leurs textes, on sent qu’ils partagent ce socle intellectuel commun. Bien sûr, chacun s’en empare à sa manière et pour répondre à des questions différentes, mais ils puisent dans les mêmes références.

Qu’est-ce que Marc Bloch trouve chez Mauss que l’histoire ne lui apporte pas ?

E.M. D’abord une certaine forme de conceptualisation, d’identification du phénomène social, en sachant que les sociologues comme Mauss, Durkheim et d’autres essaient de décrire des pratiques qui sont « universelles », c’est-à-dire qu’on puisse conceptualiser d’un point de vue d’une théorie globale des sociétés. C’est cela qui intéresse Bloch. Ce côté de mise à plat, de décortiquer un phénomène social qu’on peut extrapoler à différentes sociétés, c’est très intéressant pour Bloch, pour la démarche comparatiste. 

De gauche à droite, premier tome des Annales (1929), Marcel Mauss et Émile Durkheim.
De gauche à droite, tome premier des Annales (1929), Marcel Mauss (1930) et Émile Durkheim (1918).
De gauche à droite, premier tome des Annales (1929), Marcel Mauss et Émile Durkheim.
De gauche à droite, tome premier des Annales (1929), Marcel Mauss (1930) et Émile Durkheim (1918).

Concrètement, quelle forme prend ce dialogue, cette ouverture aux sciences sociales dans l’œuvre de Bloch ?

E.M. Je pense justement que c’est le comparatisme. Bloch veut faire une histoire comparée de l’Europe. Mais son comparatisme va au-delà de l’Europe. Comme il lit beaucoup de travaux sur des sociétés non européennes, il intègre aussi ces exemples à sa réflexion et ne limite pas sa comparaison au seul monde occidental.

Pour Bloch, l’historien ne doit pas travailler en vase clos. Il doit dialoguer avec la sociologie, la géographie, la linguistique, l’économie ou l’anthropologie. Son goût pour la comparaison procède de cette conviction que l’on comprend mieux une société lorsqu’on la met en perspective avec d’autres. 

Votre travail montre aussi que les échanges passent notamment par les revues. À travers des revues comme L’Année sociologique, Les Annales, ou l’Anuario de historia del derecho español, on voit s’exprimer une communauté intellectuelle européenne. Quel rôle ont joué ces revues ?

E.M. Les revues étaient l’endroit privilégié de publication à l’époque. Elles jouent un rôle important parce qu’elles ont toujours de larges parties qui sont dédiées aux comptes rendus. C’est ce qui permet de faire connaître ce qui s’écrit localement ou nationalement, mais aussi à l’étranger.

Les tirés à part des articles parus dans les revues étaient aussi très importants parce qu’on les distribuait ensuite. Bloch lui-même envoyait ses tirés à part aux différentes personnes à qui il souhaitait faire connaître ses travaux et en recevait beaucoup de ses collègues. On a la chance, dans le laboratoire que je dirige, le Lamop, d’avoir plus de 900 volumes de la bibliothèque de Bloch. C’est la plus grosse collection de l’ancienne bibliothèque privée de Bloch, qui a été spoliée en 1942, puis retrouvée par fragments et restituée à la famille entre 1948 et 1950. Dans cette bibliothèque, il y a une trentaine de volumes constitués de tirés à part reçus par Bloch. Il les avait lui-même classés puis fait relier, ce qui témoigne du soin qu’il apportait à l’organisation de cette partie de sa documentation.
 

Matis Bloch devant les sept livres restitués par la Bibliothèque nationale de Berlin.
Matis Bloch, l’arrière-petit-fils de Marc Bloch lors de la cérémonie organisée à l’ambassade de France à Berlin à l’occasion de la restitution par la Bibliothèque nationale de Berlin de sept livres ayant appartenu à l’historien et son épouse Simonne Vidal.
Matis Bloch devant les sept livres restitués par la Bibliothèque nationale de Berlin.
Matis Bloch, l’arrière-petit-fils de Marc Bloch lors de la cérémonie organisée à l’ambassade de France à Berlin à l’occasion de la restitution par la Bibliothèque nationale de Berlin de sept livres ayant appartenu à l’historien et son épouse Simonne Vidal.

Cette pratique d’échange d’écrits et de diffusion des recherches, à travers les tirés à part et les revues, est très intéressante. La circulation des idées et des textes entre intellectuels joue un rôle majeur, pas seulement à cette période, mais tout particulièrement à ce moment-là. Des revues comme L’Année sociologique ou Les Annales en sont de bons exemples. Elles cherchent à rassembler des spécialistes venus d’horizons différents, à faire dialoguer entre elles des disciplines variées et à les ramener vers des problématiques communes. C’est cette mise en réseau des savoirs qui permet de renouveler en profondeur les objets de la recherche.

Qu’est-ce que Bloch peut encore apprendre aux chercheurs contemporains, selon vous ?

E.M. La curiosité, d’abord : ne pas s’enfermer dans sa spécialité, et aller voir du côté des autres disciplines. Ensuite, il y a l’idée que les chercheurs doivent être capables de penser leur époque autant que de l’analyser. Donc être connecté à son temps, mais en même temps garder une distance critique pour ne pas en être prisonnier. C’est exactement ce que montre Bloch dans L’Étrange Défaite, où il adopte la posture du témoin engagé, qui observe son époque tout en la soumettant à une analyse lucide et critique.

Et, pour vous, quel signal envoie la panthéonisation de Marc Bloch ? 

E.M. Je pense que c’est davantage le héros de la Première Guerre mondiale et de la Résistance qui est à l’origine de cette panthéonisation. Mais il ne faut pas oublier qu’il s’agit aussi d’un grand historien et d’un universitaire. Il est d’ailleurs le premier historien à entrer au Panthéon. Et sa femme aussi, Simonne Vidal, entre au panthéon, il ne faut pas l’oublier, car elle a eu un rôle essentiel dans son parcours et dans son engagement.

À voir:
– Série CNRS en 10 épisodes, réalisée par Céline Ferlita, et portée par des enseignants-chercheurs et chercheurs du Lamop (Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris) : chaque épisode explore le parcours de Marc Bloch, ses méthodes et son influence ;
– Exposition Marc Bloch, l'esprit de l'Histoire au Panthéon (du 25 juin 2026 au 10 janvier 2027) ;
– Marc Bloch, au nom de la France, (97 minutes) film documentaire diffusé par France 2 le 23 juin à 22h10.

À lire
- Marc Bloch. L'historien combattant. Bande dessinée sur la vie et l’œuvre de Marc Bloch, par Jean-David Morvan et Suzette Bloch, illustrée par Laurent Bidot, 104 pages, Tallandier (23€)

De gauche à droite, l’affiche de l’exposition au Panthéon, un extrait et la couverture de la BD de Jean-David Morvan et Suzette Bloch, illustrations de Laurent Bidot.
De gauche à droite, l’affiche de l’exposition au Panthéon, un extrait et la couverture de la BD de Jean-David Morvan et Suzette Bloch, illustrations de Laurent Bidot.

Notes
  • 1. « March Bloch, l’histoire en résistance », sous la direction de Florian Mazel et Yann Potin, 600 pages, Seuil, mars 2026.
  • 2. Directrice du Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (Lamop, unité CNRS/Université Panthéon-Sorbonne).

Auteur

Isaure Hiace

Isaure Hiace est journaliste (notamment pour France Inter, Radio France Internationale et la Radio Télévision Suisse) et critique littéraire.