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Régime de Vichy : comment sombre une démocratie
Pourquoi, selon vous, l’histoire de Vichy illustre-t-elle la fragilité de nos démocraties ?
Laurent Joly1 C’est l’exemple que, certes dans une situation exceptionnelle, même dans un pays comme la France, mère des droits de l’homme et de la Révolution, où la République paraissait solidement enracinée, la démocratie peut s’effondrer. Ce cas d’école interroge au regard de la rapidité avec laquelle Donald Trump, depuis janvier 2025, a pris des mesures contraires à l’État de droit.
Aujourd’hui, l’héritage de la Seconde Guerre mondiale, avec son déchaînement meurtrier, s’estompe. Les remparts pour prévenir d’autres désastres, qu’on croyait ancrés dans nos sociétés occidentales (la primauté du droit sur la force dans les relations internationales ; la perversion avérée du nationalisme, qui conduit au chaos), sont contestés. Si l’histoire a toujours été instrumentalisée à des fins politiques, la manipulation se déploie désormais à une échelle inédite. Par exemple, lors d’un dialogue avec Elon Musk sur le réseau social X, Alice Weidel, leader de l’AfD, le parti allemand d’extrême droite, a même osé présenter Hitler comme un socialiste pour se défendre d’une quelconque proximité avec l’idéologie nazie !
De même, en France, certains comptes d’extrême droite décrètent, pour se délester de l’héritage de Vichy, que c’est le Front populaire qui a offert les pleins pouvoirs à Pétain, alors que c’est l’union des droites – dont il est actuellement beaucoup question – qui a porté ces idées d’extrême droite au pouvoir et permis à ce régime criminel d’exister. Dans cette confusion, l’histoire doit servir à redonner des repères.
En quoi le régime de Vichy procède-t-il, comme l’analyse le livre, d’une conjuration ?
L. J. Après la défaite de juin 1940, plus de 2 millions de personnes sont jetées sur les routes. Alors que le pays, occupé aux trois cinquièmes, plonge dans le chaos, la détresse s’empare de la population, qui s’en remet à un homme providentiel, le maréchal Pétain. Nous défendons la thèse d’une conjuration, parce qu’autour de lui, deux acteurs en profitent pour fomenter un coup politique basé sur le mensonge. Opportuniste, Pierre Laval, homme politique et affairiste, a une revanche à prendre sur le Front populaire, qui l’a écarté du pouvoir. Radicalisé et persuadé que l’avenir appartient aux dictatures, il va s’allier à Raphaël Alibert, conseiller juridique de Pétain, un royaliste fanatique qui ne rêve que de Restauration.
Convoqués à Vichy, les parlementaires votent le 10 juillet, entre lâcheté et naïveté, non pas les pleins pouvoirs, comme on l’entend souvent, mais les pleins pouvoirs constituants à Pétain – une nouvelle Constitution qui ne verra jamais le jour. Léon Blum, qui s’y refuse avec ses amis socialistes, écrira : « J'ai vu là, pendant deux jours, des hommes s'altérer, se corrompre comme à vue d'œil, comme si on les avait plongés dans un bain toxique ». J’ai retrouvé des brouillons du grand juriste René Cassin, qui évoque un coup d’État juridique. Lui estime que les parlementaires ont préféré se laisser abuser.
Le régime de Vichy a souvent été qualifié de « régime autoritaire ». Mais c'est bien une dictature ?
L. J. Oui. Dès le 11 juillet, Philippe Pétain, président du Conseil, s’autoproclame chef de l’État français et s’octroie illégalement les pouvoirs législatif et exécutif : Vichy est, dès son avènement, une dictature. La République est liquidée, le président Albert Lebrun, renvoyé, et on supprime les libertés publiques et de la presse. Le 12 juillet, Pétain, dans une dérive monarchique, désigne Laval comme son successeur.
La première loi d’exclusion est aussitôt promulguée : ceux qui ne sont pas nés de parents français sont renvoyés des cabinets ministériels. Mais en France, étrangement, au-delà des cercles scientifiques, le terme de « dictature » a été peu employé – peut-être parce qu’on peine à réaliser qu’une figure aussi populaire que le maréchal Pétain, le héros de Verdun, ait pu se muer en dictateur à 84 ans. Sa mort, en 1951, suscitera d’ailleurs encore une forte émotion.
Vichy ne reproduit toutefois pas le modèle des États fascistes ?
L. J. Installés au pouvoir, Pétain et Laval n’éprouvent nul besoin d’imposer un parti unique, à la différence des autres régimes fascistes de la période. Tous les anciens poilus, en revanche, sont réunis dans la Légion française des combattants, le seul mouvement de masse de Vichy. Pétain, qui a été ambassadeur en Espagne, a plutôt pour modèle le régime franquiste ou celui de Salazar, au Portugal – une dictature nationale cléricale.
Comme les autres acteurs de Vichy, il est convaincu d’une victoire de l’Allemagne, d’où sa précipitation à réformer pour inscrire l’avenir de la France dans l’Europe nazie. Et, dans son fameux discours du « vent mauvais » du 12 août 19412, il n’hésite pas à présenter l’Allemagne comme le rempart de la civilisation face au bolchevisme.
La révolution nationale et la Collaboration vont constituer les deux piliers du régime. Comment ces deux axes de la politique de Vichy s’articulent-ils ?
L. J. La révolution nationale promet la réforme de l’État et l’assainissement du pays, des idées héritées de la droite conservatrice et des ligues d’extrême droite des années 1930, en réaction au Front populaire et à l’« esprit de jouissance » dénoncé par Pétain. Le postulat selon lequel la démocratie et le parlementarisme, nocif, favorisent la gauche s’est largement répandu. Les francs-maçons, les naturalisés, qualifiés de « Français de papiers », et les Juifs sont déjà désignés ennemis de la Nation par certains, dont les Croix-de-Feu du colonel de La Rocque.
Créé en mars 1941, le Commissariat général aux questions juives veut clairement se débarrasser des Juifs étrangers et naturalisés, et faire des Juifs français des sous-citoyens. Les francs-maçons et les opposants sont aussi visés par le régime. Les purges privent alors l’État de compétences, et cette politique discriminatoire produit une nouvelle bureaucratie, qui a pour effet de gonfler les effectifs de la fonction publique, à l’inverse de l’intention déclarée.
Quant à la Collaboration, son objectif est de négocier une marge de manœuvre pour redresser le pays, à l’heure où l’occupant le pressure. Mais, si la société approuve plutôt la révolution nationale, elle n’adhère pas à la Collaboration. En octobre 1940, la poignée de main entre Pétain et Hitler à Montoire choque l’opinion.
Dès lors, pourquoi et comment la Collaboration s’intensifie-t-elle ?
L. J. Constatant l’impopularité de la Collaboration, Pétain renvoie Laval. Mais, face à la fureur de l’Allemagne, il va redoubler d’empressement, d’autant que le nouveau dauphin, l’amiral Darlan, pense que cette politique est la seule voie possible pour la France. Au printemps 1941, Jacques Benoist-Méchin, admirateur inconditionnel de l’Allemagne nazie et secrétaire d’État chargé des relations franco-allemandes, convainc même Pétain et Darlan de s’engager dans une alliance politique avec le IIIe Reich. Mais l’offre n’intéressera pas les Allemands, qui considèrent la France comme un pays vaincu, indigne d’être un partenaire politique, ce qui empêchera le gouvernement de sauter ce pas.
Avec le retour de Laval, en avril 1942, Vichy s’enfonce encore dans le crime…
L. J. Pierre Laval ne revient pas au pouvoir sous la pression des nazis, comme on l’entend souvent, mais parce qu’il intrigue. Lors d’une rencontre avec Pétain, le 27 mars 1942, il ment en prétendant que l’amiral Darlan aurait abandonné la Collaboration et que les Allemands, furieux, envisageraient de nommer un gouverneur, ce qui priverait la France de sa souveraineté. Parvenu à ses fins, il n’a alors d’autre carte à jouer que la collaboration la plus zélée. L’occupant n’en demande pas tant, aspirant surtout au calme dans le pays pour mieux piller ses richesses.
Le 22 juin 1942, s’enfermant dans son hubris, Laval proclame à la radio qu’il « souhaite la victoire de l’Allemagne ». Quand les Allemands exigent la livraison de dizaines de mille de Juifs, il entre dans un engrenage criminel, entre déni et fuite en avant. En moins d’une semaine, le gouvernement de Vichy trouve, à travers le chef de la police, René Bousquet, un accord pour répondre aux exigences nazies. Comme nulle part ailleurs en Europe de l’Ouest, ces dirigeants font le choix de livrer des familles en séparant de leurs parents des enfants qui sont français. Avec un cynisme inouï, Bousquet et Laval désignent les Juifs comme des boucs émissaires pour, en réalité, justifier le crime qu’ils accomplissent.
En quatre mois, Vichy livre aux Allemands 36 000 Juifs. Mais les rafles de l’été 1942 en zone occupée – dont celle du Vel’ d’Hiv’, restée dans les mémoires – et en zone libre indignent la population et de hauts représentants de l’Église catholique, ce pilier du régime et de la révolution nationale. Vichy met alors un terme aux rafles de femmes et d’enfants en zone sud, ce qui atteste bien sa responsabilité et sa réelle marge de manœuvre face aux Allemands. Des documents, comme les dossiers de l’épuration, confirment ainsi qu’à toutes les étapes du régime et à tous niveaux, d’autres choix auraient été possibles. Contraint par l’Occupation, Vichy n’en a pas moins mené une politique tragiquement cohérente, inspirée par ses principes antisémites et xénophobes.
Au cœur de l’État, certains s’émeuvent d’ailleurs de cette politique criminelle.
L. J. De nouvelles sources privées lèvent le voile sur l’ébranlement intérieur causé par Vichy. Prenant conscience de l’amoralité et de l’horreur à l’œuvre, certains de ses acteurs tentent de freiner cette dérive criminelle. Directeur du cabinet de Pétain et grand catholique, André Lavagne, scandalisé, note dans son journal intime : « On arrive à l’extrême limite de ce qu’on peut céder aux Allemands avant de s’abîmer dans le plus abject déshonneur ». Parmi nos témoins, le pasteur Marc Boegner, pétainiste et ami de Darlan, d’une grande hauteur morale, s’insurge lui aussi et alerte. Un saisissement que certains, et André Lavagne lui-même, oublieront après guerre pour défendre Vichy sur l’air du « moindre mal », reconstruisant ce qu’ils ont vécu.
En quoi, comme vous l’affirmez, l’été 1943 marque-t-il un tournant ?
L. J. Malgré quelques actes de désobéissance en 1942, la Collaboration se poursuit, avec un Laval de plus en plus agressif, déterminé à mater une opinion qui le déteste. En ces temps de dictature, la population accepte encore de se soumettre lors de la réquisition des ouvriers qualifiés, fin 1942, puis lors de la mise en œuvre du Service du travail obligatoire (STO), en février 1943, pour les classes d’âge 1920-1921-1922.
Mais un basculement se produit à l’été. Au sein de la société et de la fonction publique, la désobéissance s’amplifie, et le taux de réquisition du STO chute de 100 % début 1943 à 5 % en 1944. Se radicalisant, Vichy devient dès lors cet État milicien fantoche, inféodé aux Allemands, lesquels imposent à Laval le chef de la Milice, Joseph Darnand, comme secrétaire général au Maintien de l’ordre, un officier français qui a prêté allégeance à Hitler !
Le régime se nazifie. La violence et la répression contre les opposants et les Juifs s’intensifient, jusqu’à l’été 1944, où la France entre quasiment en guerre civile. Pétain, lui, continue de soutenir la Milice presque jusqu’au bout. Quand, le 6 août, dans une lettre, il finit par reprocher à Darnand la terreur que sèment ses troupes, celui-ci ironisera d’ailleurs sur le fait qu’il a attendu que les Américains soient aux portes de Paris.
Pourquoi consacrer aujourd’hui un nouveau livre au régime de Vichy, période qui ne cesse de hanter notre imaginaire collectif ?
L. J. Le grand livre de référence, La France de Vichy 1940-1944, de l’historien américain Robert Paxton, a été publié en 1973. Il me semblait qu’un ouvrage collectif sur l’histoire politique du régime, qui prendrait constamment en compte l’opinion et le ressenti de la population, pourrait renouveler l’examen de la période. C’est pourquoi nous avons choisi cinq témoins de l’époque3, dont les journaux intimes offrent un regard à vif sur les événements. La photographe Hélène Hoppenot, par exemple, observe avec une prescience remarquable ce qui se trame en juin-juillet 1940.
L’ouvrage s’appuie aussi sur des documents inédits et, surtout, sur les récents travaux de recherche des historiens qui y ont contribué4. Ils apportent de nouveaux éclairages : Anne-Sophie Anglaret, sur la Légion française des combattants et sur la continuité entre les forces politiques conservatrices et d’extrême droite des années 1930 et celles qui soutiennent le régime ; Raphaël Spina, sur la mise en œuvre du STO ; et Virginie Sansico, sur la politisation de la justice. Les éléments biographiques réunis par Renaud Meltz sur Pierre Laval ou encore par Bernard Costagliola sur l’amiral Darlan et l’historien Jacques Benoist-Méchin permettent en outre d’introduire une approche psychologique jusqu’alors négligée. Or la mentalité et la personnalité des dirigeants constituent une dimension fondamentale, comme le montre de nos jours l’influence de celles d’un Donald Trump ou d’un Vladimir Poutine sur des millions de gens.
À lire
Vichy – Histoire d’une dictature, 1940-19445, sous la direction de Laurent Joly, éditions Tallandier, 560 pages, 2025.
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- 1. Centre de recherches historiques (CRH, unité CNRS/EHESS).
- 2. « De plusieurs régions de France, je sens se lever depuis quelques semaines un vent mauvais. Le doute s’empare des âmes. L’autorité de mon gouvernement est discutée (…). »
- 3. L’avocat Maurice Garçon, le pasteur Marc Boegner, la photographe Hélène Hoppenot et les écrivains Léon Werth et Paul Morand.
- 4. Anne-Sophie Anglaret, Michael Mayer, Julian Jackson, Bernard Costagliola, Virginie Sansico, Renaud Meltz, Eric Jennings, Raphaël Spina, Tal Bruttmann et Bénédicte Vergez-Chaignon.
- 5. Lire l’introduction et le sommaire : https://tinyurl.com/regime-vichy
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Auteur
Journaliste et scénariste, Sylvie Dauvillier a travaillé pour Radio France, Libération, Le Figaro, Point de vue et Arte, entre autres.












