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10 ans après, le bon bilan de l’ERC

10 ans après, le bon bilan de l’ERC

13.03.2017, par
Valéria Nicolosi, plusieurs fois lauréate de l’ERC, inaugurait en avril 2016 l’un des dix microscopes les plus puissants au monde (NION UltraSTEM) à Trinity College, en Irlande.
Le Conseil européen de la recherche (ERC), qui délivre chaque année de substantielles bourses à des chercheurs du monde entier, fête ses dix ans ces jours-ci. Célébré par la communauté scientifique, l’ERC peut se féliciter d’un bilan quasiment sans nuage.

Il y a un avant et un après-ERC. Avant, le financement de la recherche exploratoire ne faisait pas partie des responsabilités partagées de l’Union européenne. Les soutiens visaient la cohésion par le biais de réseaux, ou avaient des objectifs de développement économiques. La donne a changé avec le traité de Lisbonne (2007) et l’adoption du projet de « société de la connaissance ». Développer une recherche plus audacieuse en Europe devient une priorité : c’est l’idée activement défendue à Bruxelles par plusieurs lobbys de chercheurs. L’European Research Council (ERC) est donc créé en 2007 pour financer une « science aux frontières de la connaissance » inspirée par les idées des chercheurs, toutes disciplines confondues. Les scientifiques postulent pour différents appels à projets : Starting Grant et Consolidator Grant s’adressent aux jeunes chercheurs (le premier, deux à sept ans après leur thèse, le second, sept à douze ans après), tandis qu’Advanced Grant est destiné aux chercheurs confirmés.  Les appels à projet sont répartis en 25 panels thématiques couvrant les sciences physiques et l’ingénierie, les sciences humaines et sociales et les sciences de la vie.
 

Un appel d’air en Europe

« Le succès est spectaculaire : dès le premier appel Starting Grant, l’ERC reçoit près de 9 000 candidatures », raconte le mathématicien français Jean-Pierre Bourguignon, président du panel de mathématiques à l’époque et président de l’ERC depuis 2014. L’enthousiasme ne s’est pas démenti depuis, malgré le caractère hautement sélectif du programme (11 % de taux de succès en moyenne).
 

L’ERC permet aux scientifiques de relever la tête pour penser à long terme et entreprendre une recherche vraiment créative.

Mais comment bouder de 1,5 à 2,5 millions d’euros ? Jusqu’à présent, jamais de telles sommes n’avaient été offertes à un chercheur pour conduire son projet en toute indépendance pendant cinq ans. Du coup, l’ERC crée un véritable appel d’air dans la recherche européenne alors que les budgets publics sont calculés au plus juste. Pour Bruno Chaudret, lauréat Advanced Grant (2015) et président du Conseil scientifique du CNRS, « l’ERC, c’est de l’oxygène pour la recherche française ; cela permet aux scientifiques de relever la tête pour penser à long terme et entreprendre une recherche vraiment créative ».

Des répercussions collectives

En effet, l’ERC change la vie des heureux bénéficiaires. « Ce soutien est un véritable accélérateur aussi bien scientifique que de carrière. J’ai pu m’entourer de collaborateurs très pointus, c’est un immense enrichissement humain. Mes travaux sur le vote électronique ont fait un vrai bond en avant », se réjouit Véronique Cortier du Laboratoire lorrain de recherche en informatique et ses applications1 (Loria), Starting Grant 2010. Cette opportunité signifie aussi beaucoup de travail et de responsabilités nouvelles.

Par ailleurs, au-delà des individus primés, l’ERC a des répercussions collectives importantes. Le porteur de projet organise son travail comme il l’entend et constitue sa propre équipe de recherche en recrutant en moyenne six collaborateurs (doctorants, postdoc ou des chercheurs plus confirmés). Les 7 000 projets financés depuis 2007 impliquent donc en réalité quelque 50 000 chercheurs en Europe. De plus, les universités, écoles et organismes de recherche qui hébergent les porteurs de projet reçoivent 25 % du financement total (overheads), ce qui est loin d’être négligeable. « Au CNRS, nous nous efforçons de reverser l’essentiel de cette somme au projet à travers les ressources du laboratoire », signale Anne Peyroche, directrice générale déléguée à la science du CNRS.

Vue du ciel capturée par Fermi, le télescope de la Nasa. Marianne Lemoine-Goumard, lauréate d’une bourse ERC en 2010, utilise ces données pour explorer les nébuleuses de pulsars.
Vue du ciel capturée par Fermi, le télescope de la Nasa. Marianne Lemoine-Goumard, lauréate d’une bourse ERC en 2010, utilise ces données pour explorer les nébuleuses de pulsars.

Résultat ? En dix ans, six lauréats ERC ont reçu le prix Nobel et trois la médaille Fields. À noter que, parmi le trio des Nobels de chimie 2016, le Néerlandais Ben Feringa avait obtenu deux Advanced Grants pour des projets liés aux moteurs chimiques moléculaires. En 2015, la première évaluation de 200 projets ERC terminés concluait à 71 % de percées fondamentales et d’avancées majeures. « Plus que de recherche fondamentale, il convient plutôt de parler de recherche exploratoire puisque 20 % des projets sont de nature technologique ou appliquée », précise Jean-Pierre Bourguignon. On constate d’ailleurs que les chercheurs se tournent spontanément vers des sujets au cœur des préoccupations majeures de l’époque, comme les migrations de population ou l’énergie : « L’ERC finance 125 projets sur le thème de l’énergie, notamment les diverses formes de batteries, pour un total de 250 millions d’euros », informe-t-il.
 

Des recherches approfondies

D’autre part, grâce au programme complémentaire Proof of Concept mis en place par l’ERC, les chercheurs peuvent approfondir une piste applicative. C’est le cas de Valeria Nicolosi (Trinity College, Irlande), qui a vendu à l’industrie des droits sur un modèle de batteries flexibles, prolongement de ses recherches sur le graphène. Autre exemple, Ann Heylighen (University of Leuven, Belgique) réfléchit à une nouvelle façon d’aborder en architecture la question de l’accessibilité des lieux de vie aux personnes handicapées. Elle a imaginé un service de conseil aux architectes basé sur l’expertise des personnes handicapées.

Du côté de la Commission européenne, la mise en place du mode de gouvernance de l’ERC a été un autre tournant majeur. En effet, l’ERC est piloté par un conseil scientifique assisté d’une agence exécutive et non directement par l’administration bruxelloise. Ce qui bien sûr n’exempte pas l’ERC et ses lauréats de devoir satisfaire à certaines des exigences de la Commission en matière de justification des coûts ! Toujours est-il que les 22 scientifiques qui forment le conseil scientifique de l’ERC ont mis en place un mode d’évaluation des projets qui est devenu une référence dans le monde. « Le Conseil scientifique a la responsabilité de choisir les membres des jurys – qui travaillent avec la qualité scientifique pour unique critère de sélection – parmi les meilleurs spécialistes dans leurs domaines », explique Jean-Pierre Bourguignon. L’ERC est également réputé pour son engagement sur les questions d’« Open Access », d’égalité femmes-hommes et d’intégrité scientifique.

Ben Feringa, un des trois prix Nobel de chimie 2016, a travaillé sur cette molécule-voiture dans le cadre de ses projets ERC.
Ben Feringa, un des trois prix Nobel de chimie 2016, a travaillé sur cette molécule-voiture dans le cadre de ses projets ERC.

Un budget à la hausse

Accompagnant le succès du programme, le budget annuel de l’ERC est passé de 300 millions d’euros en 2007 à 1,6 milliard en 2016. « L’agence exécutive emploie aujourd’hui environ 450 personnes pour gérer 5 000 contrats actifs », signale Jean-Pierre Bourguignon.
 

Les chercheurs développent leurs propres idées hors de toute contrainte institutionnelle et cela percute l’ordre établi.

Autre signe fort, le modèle ERC influence l’organisation de la recherche dans plusieurs pays, certains l’ayant dupliqué à l’échelle nationale. Par ailleurs, en France, l’Agence nationale de la recherche (ANR) a récemment créé « Tremplin-ERC », un financement destiné aux chercheurs très bien évalués, mais finalement non financés par l’ERC faute de crédits, afin de les soutenir dans une nouvelle candidature.

Par son impact, l’ERC a bousculé le fonctionnement traditionnel de la recherche. « Les chercheurs développent leurs propres idées hors de toute contrainte institutionnelle et cela percute l’ordre établi, relève Philippe Roussignol2, point de contact national (PCN) de l’ERC en France. N’oublions pas qu’un des objectifs de l’ERC est de faire émerger une nouvelle génération de chercheurs au leadership suffisant pour mener de grands projets scientifiques ». Cette nouvelle donne a pu susciter des critiques sur l’élitisme du programme et, malgré tout, sur un certain formatage qui exclurait des personnalités (moins charismatiques), des recherches plus collectives (en physique des particules, par exemple), voire des pays moins organisés pour accompagner les candidats (au centre et à l’est de l’Europe). De plus, les chercheuses européennes n’obtiennent que 26 % du total des bourses, bien que, depuis 2015, leur taux de succès soit supérieur à celui des hommes (Consolidator et Advanced Grant). Enfin, le projecteur mis sur les porteurs de projet a parfois ravivé la discussion autour de la politique de l’excellence. Pour ce qui est du CNRS, Anne Peyroche tranche la question : « L’ERC est une forme de l’excellence parmi d’autres. Nous avons au CNRS quantité de chercheurs qui se posent des questions de fond, qui peuvent transgresser les limites et faire avancer la science, c’est ce qui importe avant tout ».

Au regard d’un tel bilan, l’avenir de l’ERC pourrait sembler assuré. Pourtant, en 2015, dans le cadre de la mise en place du Plan Juncker, la Commission européenne a tenté de ponctionner le budget de l’ERC. Elle a dû reculer face à la mobilisation de la communauté scientifique, relayée par des organismes comme le CNRS et la Max Planck Gesellschaft. Par ailleurs, des idées ont été avancées pour faire évoluer son statut : organisation intergouvernementale, fondation autonome ou encore structure réintégrant le giron de la Commission européenne, etc. D’où la vigilance du président de l’ERC dans le contexte actuel de révision à mi-parcours des programmes de recherche et de préparation du prochain programme-cadre : « En dix ans, l’ERC est devenu incontournable en Europe, mais pourtant rien n’est acquis. L’objectif est bien sûr de consolider son financement et son indépendance, notamment administrative, afin de le rendre encore plus efficace et d’élargir le socle des chercheurs qui en bénéficient en Europe. »  

 

Retrouvez les points forts de la célébration des 10 ans de l’ERC ainsi que les différents évènements CNRS de « l’ERC Week » en France.
Découvrez également le nouveau site « Le  CNRS et l‘ERC ». Ce portail bilingue présente de nombreux témoignages de lauréats et un accompagnement des chercheurs souhaitant postuler à l‘ERC.

Notes
  • 1. Unité CNRS/Univ. de Lorraine/Inria.
  • 2. Depuis février 2017, la nouvelle coordinatrice du point de contact national est Nadine Cattan, directrice de l’UMR Géographie-cités à Paris.

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du journal CNRS