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Shakespeare au chevet de l’Europe

Shakespeare au chevet de l’Europe

20.12.2016, par
Le « Mask moment », durant les festivités du 400e anniversaire de la mort de Shakespeare à Stratford-Upon-Avon, au centre de l'Angleterre, le 23 avril 2016.
Terrorisme, flux migratoires, montée des nationalismes… Plusieurs pièces de Shakespeare évoquent ces défis contemporains et pourraient nous aider à faire face aux crises que traverse l’Europe. C'est le postulat du programme de recherche « New Faces », lancé cette année pour le 400e anniversaire de la mort du poète. Entretien avec Nathalie Vienne-Guerrin, spécialiste de Shakespeare et initiatrice du projet.

Shakespeare est mort il y a 400 ans, le 23 avril 1616. Exerce-t-il toujours la même fascination à travers la planète ?
Nathalie Vienne-Guerrin1 : Oui. Shakespeare est aujourd’hui l’auteur le plus lu et le plus joué dans le monde. Le Théâtre du Globe, où la plupart de ses pièces ont été créées, vient d’achever une tournée de deux ans au cours de laquelle Hamlet a été joué dans près de 200 pays, dont la Corée du Nord. Un Roi Lear a été monté en 2014 en Jordanie par des réfugiés syriens. Et l’on se souvient que Nelson Mandela, en prison, se récitait ces vers de Jules César  : « Cowards die many times before their deaths ; The valiant never taste of death but once » («  Les lâches meurent mille fois avant de mourir, Le brave ne goûte jamais à la mort qu’une fois » ; trad. J. Hankins). Aucune œuvre dramatique ne peut se targuer d’une telle influence. Il faut aussi avoir conscience de la place de Shakespeare dans la culture populaire. La série Star Strek est truffée d’allusions shakespeariennes, dans House of Cards, le personnage de Frank Underwood est un mélange de Richard III et de Macbeth, Shakespeare a sa figurine Lego…

Représentation de la pièce Hamlet au Théâtre du Globe le 23 avril 2016 à Londres, en présence de Barack Obama. La tournée mondiale entamée par la troupe en 2014 (pour le 450e anniversaire de la naissance du dramaturge) s’est achevée en 2016 (pour le 400e anniversaire de sa mort).
Représentation de la pièce Hamlet au Théâtre du Globe le 23 avril 2016 à Londres, en présence de Barack Obama. La tournée mondiale entamée par la troupe en 2014 (pour le 450e anniversaire de la naissance du dramaturge) s’est achevée en 2016 (pour le 400e anniversaire de sa mort).

 
On a beaucoup utilisé le corpus shakespearien pour réfléchir sur la soif de pouvoir, la frontière entre le bien et le mal, les ressorts de la vengeance… Qu’est-ce qui différencie le projet New Faces (Face à l’Europe en crise : le monde de Shakespeare et les défis d’aujourd’hui) de tous ceux menés jusqu’ici pour montrer que le « Barde » est notre contemporain ?
N. V.-G. : Ce projet est né d’un constat : nombre des principes fondateurs de l’Europe (dignité humaine, liberté, démocratie, égalité, tolérance, solidarité…) sont aujourd’hui battus en brèche et une partie de l’opinion publique perçoit l’Europe comme une source de problèmes économiques, sociaux, politiques, confessionnels, identitaires…

Notre ambition est de montrer non pas ce que l’Europe peut faire pour Shakespeare, mais ce que Shakespeare peut faire pour l’Europe en crise.

L’Europe se trouve par ailleurs confrontée à un afflux de réfugiés sans précédent depuis la Seconde Guerre mondiale, à une vague d’attentats terroristes et à la montée des extrémismes. Face à cette situation, notre objectif est d’inciter des étudiants de niveau master et doctorat en lettres, en langues, en art, en sciences humaines et sociales, à explorer le concept de crise et les moyens de penser et de panser les tensions qui traversent actuellement l’Europe en plaçant l’œuvre et le monde de Shakespeare au cœur de leurs réflexions. New Faces, qui implique sur trois ans 10 universités européennes, 20 enseignants-chercheurs et chercheurs ainsi que 180 étudiants, a pour ambition de montrer non pas ce que l’Europe peut faire pour Shakespeare, mais ce que Shakespeare peut faire pour l’Europe en crise.

 
Mais en quoi la société dans laquelle vivait Shakespeare au tournant des XVIe et XVIIe siècles ressemble-t-elle, de près ou de loin, à la nôtre ?
N. V.-G. : La société élisabéthaine était entre autres minée par des tensions religieuses depuis qu’Henri VIII, le père d’Élisabeth Ire, avait rompu avec Rome en 1534 (parce que le pape refusait d’annuler son mariage avec Catherine d’Aragon), avait été excommunié et s’était proclamé chef de l’Église d’Angleterre. Les affrontements interconfessionnels entre protestants et catholiques qui ont ensanglanté l’Europe pendant des décennies font d’autant plus songer aux menaces terroristes qui frappent actuellement notre continent qu’en 1605, des conjurés catholiques ont tenté de tuer le roi d’Angleterre, Jacques Ier, en essayant de faire sauter le Parlement (une tentative d’assassinat connue sous le nom de Conspiration des poudres).

Selon Nathalie Vienne-Guerrin, les affrontements entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté l’Europe (ici, illustration de l’échec de la Conspiration des poudres en 1605, projet d’attentat contre le roi James I d’Angleterre) font penser aux menaces terroristes actuelles.
Selon Nathalie Vienne-Guerrin, les affrontements entre catholiques et protestants qui ont ensanglanté l’Europe (ici, illustration de l’échec de la Conspiration des poudres en 1605, projet d’attentat contre le roi James I d’Angleterre) font penser aux menaces terroristes actuelles.

Les terroristes qui ont perpétré les attentats de Paris et de Bruxelles haïssaient une Europe qui, pour beaucoup d’entre eux, les avait vus naître et grandir. Quels textes de Shakespeare mobiliser pour penser l’origine de ces actes meurtriers et le travail à mener en amont auprès des plus jeunes et des plus fragiles ?
N. V.-G. : Macbeth, par exemple. Dans cette tragédie, le roi Macbeth attise la rancœur de deux hommes de main pour fomenter l’assassinat de son rival Banquo. Le premier meurtrier dit : « Je suis un homme (…) que les coups bas et les rebuffades du monde ont à ce point exaspéré que je suis prêt à tout, pour braver ce monde. » Le deuxième ajoute : « J’en suis un autre, si fatigué par les revers, si malmené par la Fortune, que je risquerais ma vie sur la moindre chance de l’améliorer, ou de m’en défaire » (trad. J.-M. Déprats). La désespérance de ces deux hommes est telle que, pour eux, vivre ou mourir revient au même. Cela fait étrangement penser aux kamikazes que l’État islamique recrute en surfant sur le sentiment de déclassement d’une partie de la jeunesse européenne. De même, dans Le Roi Lear, à la mort du fou, la société atteint le comble du chaos. Shakespeare nous rappelle que l’irrévérence et l’impertinence sont nécessaires et que s’en prendre à la figure du bouffon, comme les terroristes qui ont attaqué Charlie Hebdo, c’est remettre en cause les fondements de la vie en société.

Et l’actuelle crise migratoire ? Comment l'œuvre de Shakespeare peut-elle éclairer l’Europe du XXIe siècle face à ce drame ?
N. V.-G. : Sir Thomas More, pièce écrite à la fin du XVIe siècle par plusieurs mains, dont celle de Shakespeare, contient un véritable plaidoyer pour l’accueil des réfugiés. Dans un long monologue, Thomas More, le chancelier du roi Henri VIII, exhorte une foule xénophobe à montrer de la compassion envers les migrants et à réapprendre la solidarité. Comment feriez-vous, nous dit le texte, si vous étiez à la place de ces étrangers, rejetés par une nation inhospitalière et barbare ? Le texte dénonce le rejet de l’autre en termes de « monumentale inhumanité » (« mountainish inhumantity »). Sur un mode plus léger, dans Les Joyeuses Commères de Windsor, les Anglais s’insurgent contre la manière dont Caius, médecin français, massacre leur langue. Mais à aucun moment, le droit de vivre et de travailler à Windsor n’est dénié à ce « travailleur immigré ». Cette même comédie est une sorte de ragoût verbal où l’on se régale non seulement de bouchées de français, mais aussi de morceaux de latin, de gorgées d’italien, le tout assaisonné de petites pointes d’accent gallois. Shakespeare nous présente un monde où règne finalement l’hospitalité linguistique, où la langue des autres fait vivre et enrichit sa propre langue.
 
Toutefois, pour une part croissante des Européens, la seule réponse possible à la crise des réfugiés, à la dette, au chômage…, est la sortie de l’Union européenne, comme en témoigne le Brexit. Ça, Shakespeare n’en parle pas…
N. V.-G. : Détrompez-vous. La tentation du repli sur soi est évoquée dans l’une de ses dernières pièces, Cymbeline. Dans cette romance, la Bretagne, au Ier siècle de notre ère, refuse de se soumettre à l’autorité de l’empereur Auguste. Quand l’un des personnages déclare : « La Bretagne est un monde en soi et nous ne paierons plus rien pour arborer le nez qui est le nôtre » (trad. J.-M. Déprats), on croirait entendre Boris Johnson, l’ardent promoteur du Brexit. Mais à la fin de la pièce, après une brève explosion de nationalisme, la Bretagne accepte d’intégrer le giron romain.

Dans la pièce Cymbeline (ici, illustration de l’acte V, Scène II), le refus de la Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) de se soumettre à l’autorité romaine rappelle le Brexit.
Dans la pièce Cymbeline (ici, illustration de l’acte V, Scène II), le refus de la Bretagne (actuelle Grande-Bretagne) de se soumettre à l’autorité romaine rappelle le Brexit.

 

Shakespeare nous pousse à réfléchir aux problèmes dans leur complexité, et non pas sur le mode du manichéisme.

Quels autres textes shakespeariens sont à même d’aider à la compréhension et à la résolution des crises qui assaillent l’Europe ?
N. V.-G. : Une pièce comme Coriolan invite à s’interroger sur la manipulation en politique, Le Marchand de Venise sur les préjugés entre communautés religieuses, Henri VI sur la perte des repères collectifs qui peut amener des fils à tuer leurs pères et des pères à tuer leurs fils, Henri IV sur les ravages de la rumeur à l’heure d’Internet et des réseaux sociaux…
 

Le projet New Faces ne demande-t-il pas trop à Shakespeare ?
N. V.-G. : Je ne crois pas. C’est même presque l’inverse. C’est Shakespeare qui exige beaucoup de nous ! Il nous pousse toujours à réfléchir aux problèmes dans toute leur complexité, et non pas sur le mode du manichéisme. Il propose toujours plusieurs points de vue sur une même question. Les bons, dans son théâtre, ne sont jamais totalement innocents, et les mauvais peuvent être en partie bons. Cela explique qu’il soit joué partout, 400 ans après sa mort. Ma collègue Florence March parle à ce sujet de l’« adaptogénieFermercapacité de s’adapter à de nouveaux contextes. » du texte shakespearien. Nous autres Européens avons donc encore beaucoup à apprendre de cette œuvre, de même que du mouvement des Lumières, dont nous avons bien besoin.

Notes
  • 1. Directrice de l’Institut de recherche sur la Renaissance, l’âge classique et les Lumières (CNRS/Univ. Montpellier 3).
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Auteur

Philippe Testard-Vaillant

Philippe Testard-Vaillant est journaliste. Il vit et travaille dans le Sud-Est de la France. Il est également auteur et coauteur de plusieurs ouvrages, dont Le Guide du Paris savant (éd. Belin), et Mon corps, la première merveille du monde (éd. JC Lattès).

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