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Sur un air de musique antique

Sur un air de musique antique

28.11.2017, par
Les musiciens sont omniprésents dans la vie collective des sociétés antiques. Ils accompagnent le rite ou les grands événements liés au pouvoir (détail de fresque dans une tombe de Thèbes, 1425 avant notre ère).
Des harpes égyptiennes aux trompes romaines, des chants mésopotamiens aux hymnes grecs, sans oublier les inscriptions sur papyrus, tablettes d’argile ou tombes, le musée du Louvre-Lens tend l’oreille du côté des civilisations anciennes dans la plus grande exposition jamais conçue à ce jour sur le sujet. « Musiques ! Échos de l’Antiquité » témoigne de la place prépondérante de la musique dans les sociétés antiques.

À quoi ressemblait la musique de l’Antiquité ? Quelle place tenait-elle dans la vie des sociétés égyptiennes, mésopotamiennes, grecques ou encore romaines ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles se propose de répondre l’exposition « Musiques ! Échos de l’Antiquité » qui se tient au Louvre-Lens jusqu’au 15 janvier 20181. Une première mondiale, car jamais exposition aussi complète sur la musique de l’Antiquité n’avait encore été organisée, en France ou à l’étranger. Quand on envisage la liste des musées prêteurs – pas moins de 22, au nombre desquels le Louvre, le Metropolitan Museum of Art, le British Museum –, on comprend toute la difficulté de l’entreprise ! « Les objets rassemblés pour l’exposition sont peu connus des amateurs de musique, en réalité. Ils ne sont pas présents dans les musées d’instruments de musique, car le choix a été fait au XIXe siècle de les placer dans les musées archéologiques, au milieu de tous les autres vestiges, précise l’égyptologue Sibylle Emerit2, l’une des huit commissaires de l’exposition. Et pourtant, c’est une sacrée émotion de se retrouver face à une harpe égyptienne quasi intacte ! »

Instrument fétiche des pharaons, la harpe a traversé les 3000 ans d'histoire égyptienne. À gauche, un joueur de harpe devant Rê-Horakhty ; à droite, une harpe angulaire (1000-800 avant notre ère).
Instrument fétiche des pharaons, la harpe a traversé les 3000 ans d'histoire égyptienne. À gauche, un joueur de harpe devant Rê-Horakhty ; à droite, une harpe angulaire (1000-800 avant notre ère).

Le climat exceptionnellement sec de l’Égypte a permis d’y retrouver près de 600 vestiges d’instruments antiques, des harpes aux flûtes en passant par les sistres (hochets à grelots) ou les lyres – un véritable butin si l’on considère la relative rareté des instruments issus des autres civilisations de l’Antiquité. Pourtant, si les plus vieilles percussions sont bien égyptiennes – des claquoirs (sortes de castagnettes) datant de l’époque thinite, 3 000 ans avant notre ère –, les plus anciens instruments à cordes sont, eux, mésopotamiens. Ce sont les fameuses lyres d’Ur, mises au jour dans les années 1920 par le Britannique Leonard Woolley sur le sol de l’actuel Irak. « Ces lyres qui datent de 2500 avant notre ère ont été trouvées dans les tombes de la famille royale d’Ur, raconte Nele Ziegler, historienne spécialiste de la Mésopotamie et co-commissaire de l’exposition3. C’est une chance que ces instruments décorés de pierres précieuses et d’or existent, car en réalité le bois qui les constituait s’est totalement décomposé. C’est grâce à l’ingéniosité de Woolley, qui a eu l’idée de couler du plâtre dans l’espace laissé par celui-ci, qu’on peut aujourd’hui les admirer. »

Le plus vieux chant connu

Si la Mésopotamie est relativement pauvre en vestiges archéologiques d’instruments de musique, du fait d’un climat défavorable, elle regorge en revanche d’archives inscrites sur des tablettes d’argile qui documentent parfois jusque dans les moindres détails la place des musiciens dans les cités-États de la région. Les plus remarquables ont été trouvées lors des fouilles du palais de Mari, dans l’actuelle Syrie. « Ces 20 000 textes en écriture cunéiforme représentent 20 années de la vie du palais, avant qu’il ne soit détruit par le roi Hammourabi de Babylone en 1759 avant notre ère, relate Nele Ziegler. Parmi ces textes, la correspondance que les musiciens entretenaient avec le roi montre qu’ils étaient très présents dans la vie de la cité : ils intervenaient dans le culte, lors des festivités données lorsque le roi revenait de la guerre… La plupart des musiciens du palais étaient des fonctionnaires, qui s’occupaient également d’enseigner la musique aux jeunes femmes du palais. »

Vieux de 3800 ans, l’hymne mésopotamien d’Ugarit est le plus ancien chant du monde connu à ce jour.
Vieux de 3800 ans, l’hymne mésopotamien d’Ugarit est le plus ancien chant du monde connu à ce jour.

Hymne d'Ugarit, reconstitué et enregistré par Joan Borrell

À propos
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Le site d’Ugarit (importante cité commerçante du XIV° siècle av. J.-C.) a livré plusieurs dizaines de tablettes avec indications musicales. Les originaux sont au Musée national de Damas. La particularité de ces textes est leur division en trois parties : dans la première, on trouve les paroles du chant. Dans la deuxième, les indications de jeu. Et enfin l’échelle ou le mode dans lequel on devait jouer et les cadres à faire résonner, ainsi que le nom du scribe. La tablette (dont un moulage en plâtre est présentée dans l’exposition du Louvre-Lens) RS 15.30 est entière. Plusieurs chercheurs et musiciens ont essayé de jouer et de chanter cet hymne, dont la version à l’écoute dans le fichier. Il s’agit de la prière expiatoire d’une femme anonyme espérant une grossesse.
2017

C’est aussi sur des tablettes d’argile qu’a été inscrit le plus vieux chant connu à ce jour : l’hymne d’Ugarit, trouvé dans l’actuelle Syrie et daté de 1400 avant notre ère. Ce chant est un hymne à la déesse Nikkal réputée favoriser les grossesses. Le texte est accompagné d’indications musicales spécifiant les intervalles à jouer, mais aussi le mode utilisé… « Avec la Grèce antique, la Mésopotamie est le seul endroit où l’on a retrouvé des notations musicales, souligne Nele Ziegler. On a identifié des partitions, sortes de tablatures, à partir de 1800 avant notre ère, mais aussi des textes précisant le nom de chaque corde et la façon d’accorder les instruments. » De là à imaginer jouer aujourd’hui les airs de l’antique Mésopotamie… « On est en réduit à des interprétations, confie Nele Ziegler. Car si l’on connaît le nom des notes et les intervalles entre celles-ci, on ne sait pas à quelle hauteur chaque note correspond. Est-ce un mi ? Un la ? »

Parmi les partitions de l’Antiquité qui sont parvenues entières jusqu’à nous, deux hymnes de Delphes trouvés en 1893 sur le mur du Trésor des Athéniens retiennent l’attention. « Ces hymnes à Apollon écrits en 128 avant notre ère étaient destinés à accompagner une “pythaïde“, un pèlerinage que les Athéniens faisaient à Delphes lors d’occasions particulières. Ils étaient interprétés par une cinquantaine de musiciens (dont une quarantaine de choristes), lors de la procession qui menait à l’autel d’Apollon où était effectué le sacrifice », raconte Sylvain Perrot, spécialiste de la Grèce antique4 et co-commissaire de l’exposition. Les partitions grecques se révèlent d’une grande complexité, puisqu’elles combinent trois notations différentes dérivées de l’alphabet grec : la première pour la musique vocale, la deuxième pour la musique instrumentale, la troisième pour indiquer le rythme. « Cette notation est trop compliquée pour être déchiffrée à vue, et n’était pas conçue pour être un support de l’interprétation, précise Sylvain Perrot. L’hypothèse la plus vraisemblable est que les Grecs l’ont inventée pour fixer les mélodies pour la postérité. »

Joueurs de lyre (Étrurie, Italie, vers 560-550 avant J.-C.).
Joueurs de lyre (Étrurie, Italie, vers 560-550 avant J.-C.).

À défaut de partitions, l’Égypte jouit, elle, d’une iconographie extrêmement riche qui montre les instrumentistes en situation de jeu dès l’Ancien Empire, soit 2700 ans avant notre ère. « On retrouve par exemple sur les parois des tombes le thème récurrent du concert pour le défunt, raconte Sibylle Emerit. On y voit figurés de petits groupes de musiciens composés d’un harpiste, d’un flûtiste et/ou d’un clarinettiste et d’un chanteur. » Au fil du temps, de nouveaux instruments apparaissent dans les ensembles musicaux : la lyre venue d’Orient à partir du Moyen Empire (2000 avant notre ère), le luth et le double hautbois à partir du Nouvel Empire (1500 avant notre ère), sans oublier la fameuse trompette retrouvée dans la tombe de Toutânkhamon. Mais la harpe reste l’instrument de prédilection de l’Égypte pharaonique et est omniprésente durant les trois millénaires de son histoire. « Elle est partout dans l’iconographie des tombeaux, des temples, et on a la chance d’en avoir près de 70 exemplaires conservés dans les musées archéologiques. Certains de ces instruments sont des harpes angulaires (appelées aussi trigones) comme la magnifique harpe recouverte de cuir vert présentée dans l’exposition et datée de 1000-800 avant notre ère, mais on possède également quelques harpes arquées attestées sur un temps très court au début du Nouvel Empire », détaille Sibylle Emerit.
 

Le statut des musiciens diverge fortement entre l’Égypte et l’Orient, où ils sont considérés comme de simples artisans, et la Grèce et la Rome antiques, où certains sont véritablement adulés pour leur talent.

En Égypte, en Orient, mais aussi en Grèce et dans la Rome antique, les musiciens sont omniprésents dans la vie collective. Ils accompagnent le rite et permettent d’attirer l’attention des dieux, ils sont présents lors des grands événements liés au pouvoir, mais aussi sur les champs de bataille où ils donnent le signal de l’assaut, ou lors des grandes parades triomphales. Leur statut diverge pourtant fortement entre l’Égypte et la Mésopotamie, où ils sont considérés comme de simples artisans et où seul le service qu’ils rendent importe, et la Grèce et la Rome antiques, où certains sont véritablement adulés pour leur talent. « Il y a une compétition permanente entre les cités grecques, où sont notamment organisés des concours musicaux d’aulosFermersorte de double hautbois (auloi, au pluriel)  et de cithare qui confèrent aux citoyens qui les remportent une grande notoriété », raconte Sylvain Perrot.

« À Rome, où l’usage des concours se poursuit, certains musiciens gagnent beaucoup d’argent, sont considérés comme des stars et suscitent une véritable adulation, complète Alexandre Vincent, spécialiste d’histoire romaine5 et l’un des huit commissaires de l’exposition. Les musiciens les plus sérieux qui ne veulent pas céder à la tentation de la chair, réputée gâcher la voix, vont jusqu’à pratiquer l’infibulation : une épingle est introduite dans le sexe, qui les conduit à l’abstinence forcée. » L’épreuve reine du concours, réputée la plus difficile, est l’épreuve de la cithare accompagnée de chant. « L’empereur Néron en personne, qui se piquait d’être musicien professionnel, a cherché à s’y distinguer, indique l’historien. Il a fait une tournée triomphale sur le sol grec en 66-67 de notre ère, où – sans surprise – il a remporté tous les prix ! »

Retrouver les sonorités antiques

Les cornua romains rythmaient les combats de gladiateurs dans l’amphithéâtre.
Les cornua romains rythmaient les combats de gladiateurs dans l’amphithéâtre.

Parmi les autres instruments romains qui sont parvenus jusqu’à nous, figurent des tibiaeFermersortes de hautbois, équivalents des auloi grecs (au singulier, tibia) – ces instruments omniprésents dans la musique romaine accompagnaient notamment les sacrifices effectués pour communiquer avec les dieux6 – mais aussi plusieurs cornuaFermer cornu, au singulier impressionnants par leur taille. Ces trompes recourbées de près de quatre mètres de long, utilisées notamment dans l’amphithéâtre pendant les processions (pompae) et les combats de gladiateurs, font pour la première fois entendre leur puissante sonorité dans l’exposition grâce à une collaboration avec l’Ircam7. « Hormis quelques percussions en métal, la plupart des instruments anciens sont trop fragiles ou abîmés pour pouvoir les faire “sonner“, regrette Sibylle Emerit. À moins d’en faire des copies, ce qui a par exemple été fait pour une harpe égyptienne, il est donc impossible de savoir quel son en sortait. » Grâce au logiciel de synthèse sonore Modalys développé par l’Ircam, la longueur du tuyau mais aussi son diamètre ou la taille de l’embouchure du cornu exposé au Louvre-Lens (et trouvé lors des fouilles de Pompéi) permettent de donner une bonne idée du son qu’il produisait… Et de réaliser un vieux fantasme d’archéologue. Tintez sistres et sonnez trompes de l’Antiquité !
 

Notes
  • 1. Après le Louvre-Lens, l’exposition voyagera jusqu’à Madrid et Barcelone.
  • 2. Laboratoire Histoire et sources des mondes antiques (Unité CNRS/Univ. Jean-Monnet/Univ. Lumière Lyon 2/ENS Lyon/Univ. Jean-Moulin).
  • 3. Laboratoire Proche-Orient, Caucase : langues, archéologie, cultures (Unité CNRS/Collège de France/EPHE).
  • 4. Professeur agrégé, chargé de cours en histoire grecque à l’université de Strasbourg.
  • 5. Laboratoire hellénisation et romanisation dans le monde antique (Université de Poitiers).
  • 6. Magnifiquement illustrés dans l’exposition par deux autels sculptés d’époque impériale.
  • 7. Collaboration entre l’École française de Rome, le Centre de recherche et de restauration des musées de France et l’Ircam.
Aller plus loin

Auteur

Laure Cailloce

Laure Cailloce est journaliste scientifique pour CNRS Le journal.

À lire / À voir

La revue Terrain consacrée à l’anthropologie et aux sciences humaines revient plus largement sur « L’emprise des sons » dans son numéro d’octobre.

 

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