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Nouveaux regards sur l'origine du conflit

Nouveaux regards sur l'origine du conflit

01.01.2014, par
L'archiduc François-Ferdinand et son épouse avant l'attentat de Sarajevo.
À Sarajevo, le 28 juin 1914, l’archiduc François-Ferdinand et son épouse, quelques instants avant l’attentat qui déclenchera la Grande Guerre, quittent l’hôtel de ville.
Depuis la signature du traité de Versailles, la question de la responsabilité du déclenchement de la Première Guerre mondiale est un sujet sans cesse débattu. Est-ce l’ambition d’expansion territoriale de l’Allemagne qui a conduit à la guerre? Ou bien celle de la Serbie? La France et la Russie n’ont-elles pas elles aussi leur part de responsabilité? Le point sur cent ans de controverse historique.

1919. Traité de Versailles. Article 231 : « Les gouvernements alliés et associés déclarent (…) que l’Allemagne et ses alliés sont responsables pour les avoir causés, de toutes les pertes et de tous les dommages subis par les gouvernements alliés (…) » En pointant un seul et unique responsable du déclenchement de la Grande Guerre, le célèbre traité, signé dans la Galerie des glaces du château de Versailles, propose une interprétation historique du conflit. Mais c’est loin d’être la seule.

« La question des responsabilités de la guerre n’a cessé d’être âprement discutée depuis un siècle », rappelle Nicolas Beaupré enseignant-chercheur à l’université de Clermont-Ferrand. C’est qu’elle est ultrasensible, éminemment politique et lourde de conséquences. Principalement pour cette raison : l’humiliation faite aux Allemands en 1919 a servi de terreau fertile au nazisme et participé à conduire les peuples à la Seconde Guerre mondiale.

L’Allemagne, seule coupable du déclenchement de la guerre ?

Dès les années 1920, le verdict de Versailles est remis en cause. « Les protagonistes se sont livrés à une guerre de documents : chacun des belligérants a publié des recueils d’échanges diplomatiques, explique Nicolas Offenstadt, chercheur au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris1. Ces documents étaient largement mis en scène dans le but d’orienter la lecture, d’atténuer la responsabilité des pays qui en étaient les auteurs et de renforcer celle de l’adversaire. »

Armés de ces sources, pourtant délicates à interpréter, beaucoup d’historiens s’entendent peu ou prou pour dire que tous les belligérants partagent la responsabilité du déclenchement de la guerre en 1914. Jusqu’à ce qu’un historien allemand jette un gros pavé dans la mare. En 1961, Fritz Fischer publie Griff nach der Weltmacht2, un livre choc qui lui attire les foudres de ses pairs, dans lequel il affirme, après consultation de nouveaux documents d’archives, que l’Allemagne est bel et bien la principale responsable des hostilités. « Selon lui, elle a pris le risque de la guerre pour servir l’extension de sa puissance territoriale et économique sur l’Europe, précise Nicolas Offenstadt, et il n’hésite pas à faire un lien entre la WeltpolitikFermerMise en place sous l’impulsion de Guillaume II, la Weltpolitik vise à développer un empire colonial proportionnel à la puissance économique de l’Allemagne. de Guillaume II et le pangermanismeFermerDoctrine qui prône l’union de tous les peuples d’origine germanique en une seule grande nation. d’Hitler. »

La théorie des responsabilités partagées réhabilitée

En France, la question des origines de la Grande Guerre est peu à peu délaissée, car « la recherche en histoire diplomatique a cédé la place à une recherche centrée sur l’histoire sociale et culturelle de l’époque », analyse Nicolas Beaupré. Mais, dans les pays anglo-saxons, elle demeure brûlante. Jugez plutôt : à la fin du XXe siècle, pas moins de 25 000 livres et articles étaient publiés sur le sujet. Au XXIe, l’encre continue de couler : entre 2012 et 2013, trois essais majeurs sur les mécanismes qui ont conduit à la guerre ont été publiés3. De concert, ils déplacent le curseur de la responsabilité vers les pays de l’Entente : la Russie, la Serbie, mais aussi la France.

L’encre continue
de couler : entre
2012 et 2013, trois
essais majeurs
sur les mécanismes
qui ont conduit
à la guerre ont
été publiés.

Les Somnambules, de l’Australien Christopher Clark, sorti en mars 2013 est probablement le plus applaudi de tous. « Clark a la capacité de lire un très grand nombre de langues, dont les langues balkaniques, l’allemand et le russe, salue Nicolas Beaupré, il a donc eu accès à un très grand nombre de sources inédites. » Son étude exhaustive réhabilite la théorie des responsabilités partagées : « Le déclenchement de la guerre de 14-18 n’est pas un roman d’Agatha Christie à la fin duquel nous découvrons le coupable, debout près du cadavre dans le jardin d’hiver, un pistolet encore fumant à la main. Il n’y a pas d’arme du crime dans cette histoire, ou plutôt il y a en a une pour chaque personnage principal. Vu sous cet angle, le déclenchement de la guerre n’a pas été un crime, mais une tragédie », écrit Clark. Pas d’unique coupable donc, mais de multiples responsables. Au premier rang desquels il place néanmoins la Serbie.

L’attentat de Sarajevo, conséquence de la politique d’expansion de la Serbie

Revenons en 1914, à Sarajevo. L’épisode est archi-célèbre : le 28 juin, l’archiduc François-Ferdinand, en visite dans la capitale de la Bosnie-Herzégovine, récemment annexée par l’Empire austro-hongrois, dont il est le futur héritier, est assassiné par le jeune terroriste Gavrilo Princip. Loin de se résumer à un incident ayant servi de prétexte à l’Autriche-Hongrie et à l’Allemagne pour entrer en guerre, cet attentat est, selon Clark, l’aboutissement de décennies d’une politique agressive d’un état obsédé par l’unification de la « Grande Serbie » et noyauté par le terrorisme. À l’aube de la guerre, la Serbie a doublé son territoire lors des deux guerres balkaniques (1912-1913) et son président, Nikola Pašić, n’a aucun contrôle sur la Main noire, le groupuscule extrémiste le plus influent, dont il partage d’ailleurs les idées panserbes.

Si Apis (surnom de Dimitriejević), alors à la tête de la Main noire, fomente l’attentat du 28 juin, c’est parce que l’annexion de la Bosnie-Herzégovine est vécue par les Serbes comme un affront : ce territoire compte des Serbes orthodoxes dans sa population, il doit donc naturellement intégrer la future Grande Serbie. La volonté affichée par François-Ferdinand d’accorder une relative autonomie à la Bosnie ne fait qu’attiser la colère des Serbes : peu de chance en effet que les Bosniaques épousent la cause de la Grande Serbie s’ils deviennent autonomes dans un empire prospère…

Pour Clark, tout porte à croire que Pašić était au courant du complot qui se tramait mais qu’il n’a averti l’Autriche que de façon sibylline, uniquement pour se couvrir et sans que son message puisse être pris au sérieux. Pourquoi ? « Peut-être, écrit l’historien australien, parce qu’il était convaincu que la phase finale de l’expansion historique de la Serbie ne se ferait pas sans une guerre . Seul un conflit de grande ampleur, où les grandes puissances seraient engagées, permettrait de déloger les obstacles formidables qui empêchaient la réunification des Serbes. »

L’illusion d’une guerre de courte durée

Belgrade n’est évidemment pas la seule va-t-en-guerre. La Russie, fragilisée depuis sa défaite contre le Japon en 1908 et inquiète de la montée en puissance de sa voisine l’Allemagne, a de bonnes raisons d’entrer dans un conflit pour rebattre les cartes. D’ailleurs, elle s’y précipite : elle est la première à ordonner la mobilisation générale, dix jours seulement après l’attentat de Sarajevo. D’après Sean McMeekin4, la Russie, en encourageant la Serbie à résister à l’Autriche-Hongrie – qui lui a imposé un ultimatum à la suite de l’attentat –, « engendre l’escalade d’une querelle locale et accélère l’entrée en guerre ».

Que fait la France, alliée et créancière des Russes et des Serbes, pendant ce temps-là ? Au moment de la crise, le président de la République, Raymond Poincaré, est justement en visite à Saint-Pétersbourg. « De récentes études montrent qu’il n'a pas cherché à stopper l’élan guerrier du tsar, note Nicolas Beaupré. D’après l’historien Stefan Schmidt, il l’aurait même encouragé à entrer en action. Selon lui, Poincaré aurait même fait falsifier des documents diplomatiques afin de faire passer l’Allemagne pour l’agresseur. Mais il faut nuancer fortement cette vision : les Français cherchaient avant tout à ne pas se brouiller avec leurs alliés. »

L’Allemagne conserve une réelle part de responsabilité. Fort du développement économique fulgurant de son pays, Guillaume II rêve d’expansion. Ce rêve était jusqu’alors contrarié par la Grande-Bretagne et la France qui, longtemps rivales, venaient de s’allier par l’Entente cordiale en 1904 et entendaient régler seules les conflits résultant du démembrement de l’Empire ottoman. Mais une guerre peut tout changer…

Pourquoi une guerre si terrible pour des lambeaux de territoires ? « Il faut être conscient d’une chose capitale, insiste Nicolas Offenstadt : les protagonistes imaginaient que la guerre serait de courte durée, et bien peu avaient envisagé son ampleur, sa violence inédite. » « S’il y avait de la part de la Serbie et de l’Autriche une véritable volonté de guerre régionale, le conflit s’est généralisé par suite du jeu des alliances et des mauvaises évaluations des risques faites par les différents protagonistes, l’Allemagne pensant que la Russie n’était pas prête à la guerre et que les Britanniques n’y participeraient pas », souligne enfin Antoine Prost, président du conseil scientifique du centenaire de la Grande Guerre, professeur émérite au Centre d’histoire sociale du XXe siècle5.

Aucun des belligérants n’a voulu une guerre de cette ampleur. Selon les termes de Clark : « Hantés par leurs songes et aveugles à la réalité des horreurs qu’ils allaient déclencher, ils marchèrent vers le danger tels des somnambules. »
 

Notes
  • 1. Unité CNRS/Univ. Paris-I.
  • 2. Traduit en français par Les Buts de guerre de l’Allemagne impériale.
  • 3. Les Somnambules de Christopher Clark ; July 1914, Countdown to War de Sean McMeekin ; The War that Ended Peace de Margaret MacMillan.
  • 4. July 1914, Countdown to War, Sean McMeekin.
  • 5. Unité CNRS/Univ. Paris-I.

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