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Sur les traces de communautés juives en Arabie
Dans quel contexte s’inscrivent les récentes découvertes à Dadan1, cité antique en Arabie saoudite ?
Jérôme Rohmer2 Repéré depuis la fin du XIXe siècle par les premiers explorateurs européens de la zone, et d’abord par l’Anglais Charles Doughty, Dadan constitue l’un des plus importants sites oasiens de l’Arabie du Nord-Ouest. Autour de 1910, les voyageurs Antonin Jaussen et Raphaël Savignac, pères dominicains de l’École biblique de Jérusalem, remarquent à leur tour, lors d’une mission archéologique, l’ampleur de ces vestiges et le grand nombre d’inscriptions rupestres qui l’entourent.
En étudiant ces inscriptions (dont la grande majorité relève d’un alphabet et d’une langue propres à l’oasis, le dadanitique), ils démontrent que le site correspond à une oasis luxuriante évoquée dans l’Ancien Testament sous le nom de Dadan et présentée comme l’une des principales cités caravanières de l’Arabie.
On en trouve aussi mention dans les inscriptions et les chroniques de Nabonide, dernier roi de Babylone (556-539 av. J.-C.). Dans le récit de sa conquête de l’Arabie du Nord-Ouest, celui-ci évoque sa rencontre avec un « roi de Dadan », confirmant l’existence d’un royaume oasien centré sur le site à cette époque. Plus tard, dans la seconde moitié du premier millénaire avant notre ère, émergera à Dadan un royaume tribal plus vaste, Lihyan, qui étendra sa domination sur d’autres oasis et qui est mentionné chez les géographes grecs et latins.
Le site, identifié depuis plus d’un siècle, n’a pas fait l’objet de fouilles avant le début des années 2000, à la faveur d’un renouveau de l’activité archéologique en Arabie saoudite, en particulier dans la région d’Al-Ula. Alors qu’une mission franco-saoudienne copilotée par le CNRS commençait l’exploration du site nabatéen de Hégra, dont les belles façades de tombes nabatéennes rappellent Petra, en Jordanie, une mission saoudienne de l’Université de Riyad (KSU) lançait, en 2004, les premières fouilles à Dadan.
Depuis 2020, avec mon collègue saoudien Abdulrahman Alsuhaibani, nous avons repris ces fouilles dans le cadre d’une collaboration entre le CNRS, l’Agence française pour le développement d’Al-Ula (Afalula) et la Commission royale pour Al-Ula (RCU). À l’heure actuelle, malheureusement, la situation internationale nous a contraints à suspendre nos travaux, que nous espérons reprendre à l’automne 2026.
Qu’a révélé cette nouvelle intervention archéologique ?
J. R. Son principal enseignement est que Dadan, jusqu’ici connue pour son importance lors du premier millénaire av. J.-C., a été occupée pendant une période bien plus longue que l’on ne pensait. Son histoire couvre en réalité plus de 3000 ans, de la fin du IIIe millénaire av. J.-C. jusqu’au XIe siècle de notre ère ! Parmi les périodes d’occupation encore méconnues, nous avons notamment découvert un village datant de l’Antiquité tardive (IIIe-VIIe siècles de notre ère), situé en périphérie de la ville.
Comment avez-vous découvert ce village ?
J. R. En 2019, lors d’une reconnaissance préliminaire du site, nous prospectons une zone encore inexplorée, à 1 km au sud du site principal, où nous remarquons plusieurs monticules de pierre indiquant des bâtiments en ruines. Parmi le matériel collecté en surface, nous avons la chance de trouver un tesson orange vif de sigillée africaine (une céramique fine produite en Afrique du Nord et largement exportée dans le monde romano-byzantin), suggérant une occupation de la zone aux Ve-VIe siècles de notre ère.
En 2021, après une interruption des fouilles due au Covid-19, nous sondons le bâtiment le plus important. Fortifié, il dispose d’un puits, un approvisionnement en eau autonome assez rare. Des objets issus du monde romano-byzantin (des outils cosmétiques comme des épingles à cheveux et des cuillères à fard, ou encore des perles…) laissent supposer qu’il s’agit d’une résidence de notables, un « manoir » appartenant à la famille dominante.
Lors des campagnes suivantes, nous découvrons aussi qu’une continuité architecturale, insoupçonnable en surface, existe entre les différents monticules. Il s’agit donc d’un véritable village, couvrant au moins 1 hectare.
En quoi la découverte de ce village est-elle importante ?
J. R. La question de l’occupation du Hedjaz (le nord-ouest de l’actuelle Arabie saoudite) au cours de l’Antiquité tardive a longtemps fait débat. Certaines sources arabes mentionnaient des oasis prospères à la veille de l’Islam, avec des communautés sédentaires, et notamment juives. Mais ces textes, écrits a posteriori, étaient susceptibles de reconstruire le passé, et devaient donc être traités avec prudence. Sur le plan archéologique, il n’en existait quasiment aucune trace. L’hypothèse d’un retour massif au nomadisme a d’ailleurs longtemps prévalu, faute d’éléments archéologiques permettant d’identifier des occupations sédentaires au cours de cette période.
En réalité, nos découvertes – corroborées par des travaux en cours sur d’autres sites de la région, comme Khaybar – montrent que les communautés sédentaires n’ont pas disparu, mais se sont souvent déplacées. À Dadan, la fondation du village tardo-antique suit de peu l’abandon de la ville antique, vers 250 de notre ère.
Les raisons de ce déplacement nous échappent encore. Il ne peut être imputé à un facteur environnemental, puisque le nouveau village n’est situé qu’à une très courte distance. Le délabrement de l’ancienne cité, en déclin, a peut-être simplement incité les habitants à s’installer plus loin pour reconstruire des maisons avec des pierres récupérées.
Comment ces communautés vivaient-elles ?
J. R. Autour du village, on a retrouvé des indices de culture avec, semble-t-il, un système d’irrigation, à propos duquel on s’interroge encore. On sait qu’il existe dans la vallée d’Al-Ula tout un réseau souterrain de canaux hydrauliques, appelés « qanats », dont on n’a pas encore réussi à dater l’apparition et dont on ignore s’ils étaient déjà en usage à cette époque. L’agriculture oasienne de l’Antiquité antérieure semble y perdurer, avec son organisation à trois étages : en haut, des palmiers dattiers qui ombragent des arbres fruitiers au milieu, et sous lesquels sont cultivées des céréales au sol.
Le coton, introduit dans la région quelques siècles auparavant, apparaît aussi sur le site à cette période. L’introduction de cette espèce, utilisée pour l’artisanat textile, témoigne ainsi d’un certain dynamisme agricole. Mais, surtout, en fouillant les grosses « poubelles » alimentaires du bâtiment, on s’est rapidement aperçu qu’on avait affaire à une population particulière. Car on y a trouvé quantité d’os de chèvre et de mouton, mais, étrangement, aucun de dromadaire.
Comment interpréter cette absence du dromadaire ?
J. R. Cette particularité est d’autant plus intrigante qu’à Dadan, le dromadaire a toujours représenté entre 5 et 20 % des restes de faune depuis sa domestication, vers 1000 av. J.-C. L’hypothèse de sa disparition pure et simple paraît peu vraisemblable. Sur le site voisin de Hégra, sa présence est attestée jusqu’au début du Ve siècle de notre ère et, de manière générale, il reste l’animal de bât le plus commun dans tout le Proche-Orient lors de l’Antiquité tardive.
Mais on sait qu’il est entouré d’un tabou. Chez les Juifs, le Lévitique et le Deutéronome (troisième et cinquième livres de la Torah, Ndlr) le citent en premier parmi les animaux impurs, car il n’a pas le sabot fendu. Ce tabou alimentaire sera repris par certains chrétiens au cours de la période byzantine.
Mais, dans la vallée d’Al-Ula, on ne retrouve des inscriptions chrétiennes, en grec, que le long des routes caravanières, probablement laissées par des voyageurs étrangers. Il n’existe donc pas de traces épigraphiques de chrétiens locaux. En revanche, des inscriptions tardives, dans une écriture transitionnelle entre le nabatéen et l’arabe, font effectivement état de juifs locaux. De plus, les récits de la conquête de la péninsule par le Prophète mentionnent des agriculteurs sédentaires juifs dans cette région. Il semble qu’ils aient trouvé, comme souvent, un modus vivendi avec les tribus nomades, auxquelles ils reversaient un pourcentage de leurs récoltes.
D’où viennent ces populations juives ?
J. R. Leur origine est débattue. Sont-elles issues d’une diaspora juive venue de Palestine, par exemple après la destruction du temple de Jérusalem par les Romains, ou s’agit-il de populations locales converties au judaïsme ? Je pencherais plutôt vers la seconde hypothèse, d’autant que la conversion, partielle ou totale, est un phénomène répandu dans le monde antique. Beaucoup de Romains s’y soumettent, certains observant les préceptes du judaïsme sans toutefois franchir le pas de la redoutée circoncision.
La recherche de ces dernières décennies insiste par ailleurs sur l’importance du développement des religions monothéistes en Arabie à la veille de l’Islam, bien que le Coran et de nombreuses sources arabes islamiques présentent à l’inverse la région comme une terre de païens et d’idolâtres à l’arrivée du Prophète.
Aujourd’hui, les islamologues s’accordent sur le fait que le Coran est profondément nourri de références au christianisme et au judaïsme, et qu’il n’a pu naître que dans un milieu largement imprégné de monothéisme. On sait aussi qu’à l’autre extrémité de la péninsule, au Yémen, le royaume juif d’Himyar connaît son apogée autour du Ve siècle de notre ère. Il a pu, depuis le Sud, jouer un rôle dans une expansion du judaïsme dans la région.
Peut-on imaginer, dans le village que vous explorez, la coexistence de plusieurs religions ?
J. R. Comme nous n’avons fouillé qu’un bâtiment, il est encore trop tôt pour savoir si ce village était religieusement homogène, mais il ne faut pas oublier qu’il s’agissait d’une petite agglomération. À Hégra, par exemple, où les inscriptions font état de communautés juives au IVe siècle, on trouve des restes de dromadaire. Cela peut laisser supposer la coexistence de plusieurs communautés religieuses sur le site, ou encore des variations dans l’observance des interdits alimentaires. Il n’existe cependant pas d’indices d’une autre religion pratiquée à cette époque dans l’oasis de Dadan.
Et qu’est-il advenu de cette communauté juive ?
J. R. Le village tardo-antique de Dadan a été abandonné à son tour au début du VIIe siècle, à l’aube de l’Islam, entraînant la construction d’un nouveau village au nord du site – village qui sera occupé pendant trois à quatre siècles. On ignore encore l’identité religieuse de ses habitants, mais plusieurs inscriptions hébraïques d’époque médiévale ont été retrouvées à proximité, suggérant la persistance d’une communauté juive sur le site jusqu’au Xe siècle. Des géographes arabes d’époque abbasside (VIIIe–Xe siècles de notre ère, Ndlr) nous affirment par ailleurs que la région d’Al-Ula – alors appelée Wadi al-Qura – était encore majoritairement peuplée de juifs à cette époque.
Quelles sont désormais vos perspectives de recherche à Dadan ?
J. R. La découverte d’un établissement tardo-antique à Dadan vient combler une lacune entre une période antique florissante, avérée jusqu’au IIIe siècle de notre ère, et une renaissance à l’époque islamique, nuançant le tableau d’un retour massif au nomadisme entre les deux. Mais il ne s’agit là que de l’un des aspects de nos recherches sur Dadan.
Nous remontons désormais dans l’histoire pour étendre le champ chronologique de nos explorations aux périodes formatives de la ville oasienne – les IIe et IIIe millénaires av. J.-C. Car Dadan, oasis déjà prospère à l’âge du bronze, tient sa singularité de sa séquence d’occupation sédentaire, presque sans interruption, de la fin du IIIe millénaire av. J.-C. jusque vers 1100, soit plus de 3000 ans !
Consultez aussi
Cartographier les vestiges du passé pour mieux raconter l’histoire de l’Arabie antique (blog Focus Sciences)
Je vous écris de Mésopotamie, il y a 4000 ans
- 1. Rohmer, J., A. Alsuhaibani, C. Bouchaud, et al., « Bridging the Late Antique Gap in Northwest Arabia: New Archaeological Evidence on the Occupation of Wādī al-Qurā (al-ʿUlā , Saudi Arabia) Between the Third and Seventh Centuries CE », Arabian Archaeology and Epigraphy, 2025 : https://doi.org/10.1111/aae.70009
- 2. Archéologue et codirecteur de la mission archéologique de Dadan, Jérôme Rohmer chargé de recherche laboratoire Orient & Méditerranée (unité CNRS/Collège de France/EPHE-PSL/Sorbonne Université/Université Panthéon-Sorbonne).
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Auteur
Journaliste et scénariste, Sylvie Dauvillier a travaillé pour Radio France, Libération, Le Figaro, Point de vue et Arte, entre autres.











