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Le royaume oublié des Nabatéens

Le royaume oublié des Nabatéens

15.04.2015, par
Tombeaux à Hégra
Tombeaux à Hégra.
Depuis la redécouverte de Pétra en 1812, la civilisation nabatéenne n’a cessé de fasciner voyageurs et archéologues. À l’occasion de la diffusion sur Arte d’un documentaire, samedi 18 avril, à 20 h 50, Laïla Nehmé nous présente les découvertes des dernières campagnes de fouille à Pétra, en Jordanie, et à Hégra, en Arabie Saoudite.

Qu’ont de particulier les cités de Pétra et Hégra ?
Laïla Nehmé1 :
Elles appartenaient toutes les deux au royaume nabatéen, une entité politique qui, aux premiers siècles avant et après J.-C., contrôlait une vaste région couvrant le sud de la Syrie, la Jordanie, la région du Hijâz au nord-ouest de l’Arabie Saoudite, le Negev et, sans doute, le Sinaï. Indépendant jusqu’en 106 après J.-C., le royaume a été annexé par l’empereur Trajan qui en a fait une nouvelle province romaine, celle d’Arabie. Pétra, qui se trouve au sud de la Jordanie actuelle, en était la capitale. La cité est organisée autour d’un centre urbain monumental où se dressent de nombreux bâtiments publics, des temples et des maisons aux murs recouverts de peintures qui rappellent celles de Pompéi. Autour de ce centre, on trouve des centaines de monuments, principalement funéraires, taillés dans le grès des falaises, dont les plus grands mesurent près de 50 mètres de haut. Pétra est inscrite sur la liste du Patrimoine mondial de l’Unesco depuis 1985, et le site attire chaque année des dizaines de milliers de touristes. Hégra (aujourd’hui Madâin Sâlih, à 300 kilomètres au nord-ouest de Médine), était une grande ville provinciale située à la frontière sud du royaume nabatéen, à la fois poste militaire et station caravanière. Les tombeaux y sont comparables à ceux de Pétra, mais le centre urbain était construit en brique crue.

Les villes de Pétra et d’Hégra sont séparées de 500 kilomètres. Comment sait-on qu’elles faisaient partie du même royaume ?
L. N. :
Tout d’abord, les sources littéraires parlent de ces deux villes comme ayant appartenu aux Nabatéens. Une incertitude demeure pour Hégra, car le géographe Strabon parle d’un village de « bord de mer » nommé Hégra, qui aurait appartenu au roi nabatéen Obodas III juste avant l’ère chrétienne. Or le site de Hégra se trouve à 165 kilomètres de la mer. Toutefois, les nombreux objets mis au jour sur les deux sites archéologiques portent sans aucun doute possible la signature nabatéenne. En effet, les Nabatéens avaient leur propre écriture, ils battaient leurs propres monnaies à l’effigie de leurs rois et de leurs reines, ils produisaient une céramique fine très particulière et ils taillaient des monuments rupestres dans un style tout à fait original.

Inscription nabatéenne gravée sur un des tombeaux de Hégra.
Inscription nabatéenne gravée sur un des tombeaux de Hégra. Elle précise que le tombeau a été fait par un homme qui l’a donné à son épouse « pour qu’elle en fasse tout ce qu’elle voudra ». Le texte est daté de 16 ap. J.-C.
Inscription nabatéenne gravée sur un des tombeaux de Hégra.
Inscription nabatéenne gravée sur un des tombeaux de Hégra. Elle précise que le tombeau a été fait par un homme qui l’a donné à son épouse « pour qu’elle en fasse tout ce qu’elle voudra ». Le texte est daté de 16 ap. J.-C.

Qui sont les Nabatéens ? Sait-on de quelle région ils sont originaires ?
L. N. : Les Nabatéens apparaissent dans les sources lorsque l’historien grec Diodore de Sicile mentionne une expédition menée contre eux à la fin du IVe siècle avant J.-C. Les Nabatéens, nous dit-il, utilisaient comme refuge une « roche » parfois identifiée avec Pétra. Diodore les décrit comme des Arabes nomades qui s’étaient enrichis en prenant part au commerce caravanier à longue distance dont ils avaient réussi à devenir les intermédiaires obligés grâce à leur connaissance du désert et de ses ressources en eau. De fait, ils contrôlaient les routes terrestres par lesquelles l’encens, la myrrhe et les aromates étaient acheminés depuis l’Arabie du Sud jusqu’aux ports de la Méditerranée. Ce monopole leur procurait d’importants revenus, notamment grâce au prélèvement de taxes. Du point de vue archéologique, l’exploration des monuments funéraires les plus anciens de Pétra, menée par Michel Mouton2, a montré des parallèles à la fois architecturaux et conceptuels avec les traditions de communautés qui se sont sédentarisées dans l’Arabie centrale à Qaryat al-Fau et à Mleiha dans la région des Émirats arabes unis, au plus tard au début du IIIe siècle av. J.-C. Ces communautés, de culture apparentée, participaient au commerce caravanier transarabique dont ils contrôlaient les principaux itinéraires.

Des fouilles ont régulièrement lieu à Pétra depuis 1929. Hégra en revanche est fouillée depuis 1986 seulement. Qu’y a-t-on trouvé ?
L. N. :
Après les premières campagnes de fouille limitées menées à Hégra par les archéologues saoudiens à la fin des années 1980, un programme de fouille franco-saoudien a été mis en place en 2008, année où le site a été inscrit sur la liste du Patrimoine mondial. Cette fouille est placée sous l’égide du ministère des Affaires étrangères et de la Saudi Commission for Tourism and Antiquities. Elle est dirigée par Daifallah al-Talhi3 côté saoudien et par François Villeneuve4 et Laïla Nehmé côté français. Les découvertes réalisées depuis 2008 ont permis de revisiter complètement la chronologie du site, dont l’occupation s’étend du Ve siècle avant J.-C., bien avant l’arrivée des Nabatéens, jusqu’au Ve siècle après J.-C., bien après la disparition du royaume nabatéen. Les fouilles ont permis de dessiner le tracé du rempart de la ville et de découvrir l’une de ses portes, couverte d’inscriptions en nabatéen, en grec et en latin. Elles ont également mis au jour un sanctuaire nabatéen de la fin du Ier siècle av. J.-C., peut-être consacré à une divinité solaire. La fouille de plusieurs structures domestiques a révélé les techniques de construction des Nabatéens tandis que les recherches entreprises dans plusieurs tombeaux ont, pour la première fois, permis de restituer entièrement la manière dont les Nabatéens étaient inhumés dans leurs tombeaux rupestres.

Fouilles à Hégra
Fouilles à Hégra.
Fouilles à Hégra
Fouilles à Hégra.

Comment se passent les fouilles en Arabie Saoudite ?
L. N. :
Il s’agit d’une fouille conjointe, franco-saoudienne, dont plusieurs membres sont des archéologues de la Commission saoudienne pour le tourisme et les antiquités. Mais la mission comprend également des chercheurs venant d’autres pays européens, notamment de Suisse et de Finlande. Elle participe à la formation de jeunes chercheurs saoudiens, activité facilitée par le fait que plusieurs de ses membres européens parlent couramment l’arabe. Le travail se fait en commun, les données sont exploitées et les rapports sont rédigés collectivement dans la langue partagée par tous, l’anglais. On peut donc dire que les fouilles se passent très bien, leur exploitation scientifique aussi, d’autant que le site est protégé par une clôture, qu’il ne souffre pas de fouilles clandestines et qu’il ne reçoit pas (encore) beaucoup de touristes. Enfin, et c’est important, nous pouvons aisément, moyennant des autorisations, exporter des échantillons pour les faire analyser, par exemple pour obtenir des datations au carbone 14. Nous exportons aussi une partie des restes végétaux prélevés dans les sédiments archéologiques.

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À propos
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Description: 
Pétra fut la capitale d'un richissime royaume, celui des Nabatéens, aux confins des déserts d'Arabie, de Syrie et du Néguev. À l'aube de l'ère chrétienne, Pétra fut pourtant absorbée par l'Empire romain, avant d'être livrée aux pillages des Bédouins et de disparaître de la mémoire des hommes. Les secrets de Pétra sont peu à peu révélés grâce à un travail de fouille titanesque...
Année de production: 
2014
Durée: 
2 min 33
Réalisateur: 
Olivier Julien et Gary Glassman
Producteur: 
ARTE France, ZED, CNRS Images, Providence Pictures, Nova WGBH

Pourquoi étudier les restes végétaux ?
L. N. :
L’étude des macro-restes végétaux permet de reconstruire l’environnement ancien du site et de déterminer quelles stratégies agricoles ont été mises en place pour assurer la subsistance d’une population de plusieurs milliers d’habitants dans un milieu hyperaride (il pleut moins de 50 millimètres par an à Hégra). Responsable de ce volet, Charlène Bouchaud, post-doctorante, a ainsi mis en évidence l’existence d’un agrosystème de type oasien, fondé sur la culture du palmier-dattier, où l’ensemble des productions était irrigué. Elle a montré que trois groupes de plantes cultivées sur place ont été consommés à Hégra : les céréales (blé et orge), les légumineuses (lentilles, pois et luzerne) et les fruits (olivier, grenadier, vigne et figuier), en quantités qui couvraient les besoins de la population locale. La découverte de graines de coton, qui est une nouveauté dans cette partie du Proche-Orient, montre peut-être, par ailleurs, le passage partiel à une économie productive. Le coton est une plante qui exige beaucoup d’eau, or on a découvert 130 puits à Hégra, sans doute associés à des fermes. Outre les restes végétaux, les membres de la mission étudient les ossements animaux, la céramique, les monnaies, les textiles et les cuirs mis au jour dans les tombeaux, etc.

Que sont devenus les Nabatéens après l’annexion de leur royaume en 106 ap. J.-C. ?
L. N. :
Les Nabatéens n’ont bien sûr pas disparu du jour au lendemain. Ils ont perdu leur indépendance politique, et ont cessé par exemple de battre monnaie, mais la population de Pétra n’a pas radicalement changé au début du IIe siècle après J.-C. D’ailleurs, des personnes portant des noms nabatéens, par exemple Obodianos, qui est dérivé du nom du roi nabatéen Obodas, sont mentionnées dans des papyrus grecs découverts en 1993 dans une église de Pétra et datés du VIe siècle après J.-C. On fabrique de la céramique de type nabatéen, certes de moins bonne qualité, jusqu’au VIe siècle également. Enfin, il ne faut pas oublier que l’écriture nabatéenne est l’ancêtre de l’écriture arabe. La postérité des Nabatéens est donc assurée pour longtemps.
 

Carte du royaume nabatéen.
Carte du royaume nabatéen.
Carte du royaume nabatéen.
Carte du royaume nabatéen.

À voir :
« Pétra, capitale du désert », réalisé par Olivier Julien et Gary Glassman,
coll. « Monuments éternels », sur Arte le samedi 18 avril à 20 h 50.

À lire :

Pétra. Atlas archéologique et épigraphique,
Laïla Nehmé, avec Joseph T. Milik et René Saupin,
Académie des inscriptions et belles-lettres,
coll. « Épigraphie et archéologie », 2012, 320 p., 50
 

Men on the Rocks. The Formation of Nabataean Petra,
Michel Mouton et Stephan G. Schmid (dir.),
Logos, 2013, 362 p., 73
 

Sur le même sujet :
« À la découverte des trésors de Pétra »
« Pétra. Le dessous des cartes », CNRS Le journal, n° 272, mai-juin 2013, pp. 14-16.

 

Notes
  • 1. Laboratoire Orient et Méditerranée (CNRS/Univ. Paris-Sorbonne/Univ. Paris-I Panthéon-Sorbonne/EPHE/Collège de France).
  • 2. Centre français d’archéologie et de sciences sociales (CNRS/Ministère des Affaires étrangères).
  • 3. Univ. de Hâil.
  • 4. Archéologies et sciences de l’Antiquité (CNRS/Univ. Paris Ouest/Univ. Panthéon-Sorbonne Paris-I/MCC).
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Auteur

Meryem Tizniti

Meryem Tizniti est étudiante en journalisme scientifique à l’université Paris-Diderot et diplômée en physique.

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