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La tragédie des communs était un mythe

La tragédie des communs était un mythe

04.01.2018, par
La propriété commune d’une ressource conduit nécessairement à la ruine de celle-ci, concluait en 1968 un biologiste dans la revue Science. Son article, « La tragédie des communs », a façonné les raisonnements économiques et politiques de ces dernières décennies. L’historien Fabien Locher nous expose les enjeux de ce débat et en souligne les limites dans le cadre d’une pensée de l’environnement.

Une fois par mois, retrouvez sur notre site les Inédits du CNRS, des analyses scientifiques originales publiées en partenariat avec Libération.

Décembre 1968 : le biologiste américain Garrett Hardin (1915-2003) publie l’un des articles les plus influents de l’histoire de la pensée environnementale1. Il décrit, dans la revue Science, un mécanisme social et écologique qu’il nomme la « tragédie des communs ». Le concept va rapidement faire florès, tant au sein des cercles académiques que des médias, des milieux écologistes, des administrations, du personnel politique. Les uns et les autres y trouvent une justification scientifique à une gestion étatique ou (surtout) à une privatisation des ressources et des écosystèmes. Or, le recul historique et l’avancée des connaissances nous montrent aujourd’hui ce raisonnement pour ce qu’il est : une vue de l’esprit, déconnectée des réalités concrètes et biaisée par une vision très idéologique du monde social.
 

L’expérience du pâturage

Le raisonnement du biologiste se fonde sur une expérience de pensée. Considérons, dit Hardin, un pâturage possédé en commun par des éleveurs. Chacun y fait paître ses vaches. Que se passe-t-il lorsqu’un éleveur achète une nouvelle bête au marché, et la rajoute sur le pâturage commun ? Et bien une fois engraissée, il peut la vendre et récolter une certaine somme. Il s’enrichit de +1.

Même s’ils sont conscients de la catastrophe à venir, explique Hardin, les éleveurs sont pris dans une logique inexorable, qui les conduit à détruire la ressource qui les fait vivre.

Toutefois, ce n’est pas tout : en ajoutant une vache au pâturage, il exploite un peu plus ses ressources en herbe. Donc chaque vache a un peu moins de nourriture et maigrit un peu. Mais – et c’est le point crucial – cet effet négatif est partagé entre toutes les vaches, alors que la vente de la vache supplémentaire ne profite qu’à son propriétaire. Ce dernier gagne +1 mais perd seulement une fraction de -1. Son bénéfice est toujours supérieur à sa perte. Il a donc toujours intérêt à rajouter une bête.

Mais d’ajout en ajout, le pâturage est surexploité et finalement détruit. Même s’ils sont conscients de la catastrophe à venir, explique Hardin, les éleveurs sont pris dans une logique inexorable, qui les conduit à détruire la ressource qui les fait vivre. Jusqu’au bord de l’abîme, ils ont intérêt à tirer profit de l’ajout d’une nouvelle bête. Si le biologiste a choisi le terme de « tragédie », c’est pour insister sur cette idée d’enchaînement inéluctable, comme dans la tragédie grecque.

La conclusion est sans appel : il y a incompatibilité entre la propriété commune d’une ressource et sa durabilité. Pour éviter la destruction, assène Hardin, il n’y a que deux solutions : soit la diviser en parcelles possédées par des acteurs individuels, soit la faire gérer par une administration supérieure. C’est la propriété privée ou l’État.
 

Selon le raisonnement de Garrett Hardin, la possession en commun d’un pâturage par des éleveurs exploitant individuellement leurs vaches finira toujours par épuiser la ressource naturelle. Le biologiste en déduira deux alternatives : la division en lots privés ou l’appropriation de l'ensemble par l’État.
Selon le raisonnement de Garrett Hardin, la possession en commun d’un pâturage par des éleveurs exploitant individuellement leurs vaches finira toujours par épuiser la ressource naturelle. Le biologiste en déduira deux alternatives : la division en lots privés ou l’appropriation de l'ensemble par l’État.

État contre propriété privée

L’impact de ce raisonnement a été immense. La pensée économique a renforcé cette influence en associant l’expression « tragédie des communs » et l’image du pâturage à des raisonnements analogues, mais plus sophistiqués, relevant de la microéconomie ou de l’économie des « externalités ».
 

Avec l’essor du néolibéralisme, la « tragédie des communs » va être rapidement simplifiée sous la forme d’un plaidoyer pour la seule propriété privée.

L’une des raisons de ce succès tient, au moins au départ, à la conclusion binaire de Hardin. Elle peut en effet être invoquée à la fois par les partisans de l’intervention étatique et par ceux prônant un recours privilégié au marché. Néanmoins, avec l’essor du néolibéralisme comme école de pensée et force sociopolitique, la « tragédie des communs » va être rapidement simplifiée sous la forme d’un plaidoyer pour la seule propriété privée.

 

Dans les années 1980 et 1990, le récit du pâturage hardinien est populaire au sein des administrations américaines, des institutions internationales et des firmes promouvant les privatisations et le « free-market environmentalism ». Le raisonnement est appliqué aux ressources forestières, aux bassins hydriques, aux terres agricoles, mais aussi à l’atmosphère ou aux ressources marines, auxquels il s’agit d’étendre des logiques d’appropriation passant par la privatisation ou la création de marchés de droits d’usage.

Une erreur historique et conceptuelle

Pourtant, ces décennies sont aussi celles d’une profonde remise en cause du raisonnement – qui fut critiqué dès l’origine. D’abord, parce qu’il se fonde sur une modélisation très peu crédible des acteurs. En effet, le raisonnement ne tient que si l’on suppose qu’on a affaire à des éleveurs n’agissant qu’en fonction d’un intérêt individuel étroit, réduit au gain financier. Ces mêmes éleveurs, on les dirait aussi privés de langage, car ils sont incapables de communiquer pour créer des formes d’organisation régulant l’exploitation du pâturage. Cela renvoie à une erreur historique et conceptuelle grossière de Hardin. Il confond en effet ce qu’il appelle des « communs » (commons) avec des situations de libre accès où tout le monde peut se servir à sa guise. Or, le terme de « communs » recouvre tout autre chose : il désigne des institutions grâce auxquelles des communautés ont géré, et gèrent encore aujourd’hui, des ressources communes partout dans le monde, et souvent de façon très durable. Il peut s’agir de pâtures mais aussi de forêts, de champs, de tourbières, de zones humides… souvent indispensables à leur survie.
 
La « tragédie des communs » nie par avance l’efficacité de ces organisations, en assimilant la bonne gestion avec l’État ou la privatisation. Or, depuis les années 1970, les sciences sociales ont documenté empiriquement des centaines de cas de communautés présentes ou passées gérant durablement leurs ressources sous le régime de la propriété commune. La politiste Elinor Ostrom (1933-2012) obtiendra le prix Nobel d’économie, en 2009, pour son étude des systèmes de règles organisant ces communs. Le raisonnement de Hardin appartient aujourd’hui au passé. Ce qui n’empêche pas sa rémanence dans certains discours médiatiques, militants ou politiques.
 

La politiste américaine Elinor Ostrom a reçu le prix Nobel des sciences économiques le 10 décembre 2009, «pour avoir démontré comment les biens communs peuvent être efficacement gérés par des associations d'usagers».
La politiste américaine Elinor Ostrom a reçu le prix Nobel des sciences économiques le 10 décembre 2009, «pour avoir démontré comment les biens communs peuvent être efficacement gérés par des associations d'usagers».

Une pensée malthusienne

Ce qui a aussi été perdu de vue en route, c’est le but que visait Hardin dans son article de 1968. Celui-ci est un biologiste, mais avant tout un militant fervent de la cause néomalthusienne. Son article vise surtout à dénoncer le mécanisme irrépressible qui pousserait les individus à se reproduire sans frein, jusqu’à détruire les ressources naturelles. Dans sa métaphore, les bêtes que les éleveurs rajoutent sans cesse au pâturage, ce sont aussi… les enfants de ces mêmes éleveurs, qui ponctionnent toujours plus les richesses communes. Et c’est pourquoi il recommandait, là aussi, deux solutions : soit un contrôle de l’État sur la reproduction humaine, soit la création de « droits à enfanter » monétisables et échangeables. Un mélange d’État coercitif et d’idéologie de marché caractéristique de cette pensée de guerre froide que fut la (soi-disant) « tragédie des communs ».
 

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.
 

 À lire :
« Les pâturages de la guerre froide. Garrett Hardin et la Tragédie des communs », F. Locher, Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol. 60 (1), 2013 : 7-36.
 

Notes
  • 1. « The tragedy of the commons », G. Hardin, Science, 13 décembre 1968, vol. 162 : 1243-1248.

Commentaires

4 commentaires

Il est quand même bizarre, que dans le milieu scientifique "peuplé", d'éminences "grises", aussi pointues qu'ouvertes d'Esprit. Cette théorie plus que simpliste, ait fait florès, sur le plan économique, de 1968, jusqu'à nos jours. Voire au delà, tant nos gouvernants sur tous les continents, sont gourmands de ce système libéral, voire ultra libéral. Qui broie tout sur son passage. Peut-être devons-nous trouver là, une cabale financière et, capitaliste, orchestrée par, des dits experts économistes, trouvant là, la caution qu'il leur fallait dans leurs exlications, auprès d'un Biologiste ???. en l'occurrence Hardin et sa théorie foireuse. Pour contrer au XXème siècle, l'essor du Communisme. Plus que, Socialiste... Version, un peu plus "digeste". Si j'écris : "... Financière "et", capitaliste..", (mots qui pourraient être, aux yeux de certains un peu coincés du bulbe, un pléonasme), c'est dit, sciemment. Car, l'idée du Capitalisme, ne saurait s'arrêter qu'au gain financier. Loin de là, il peut être aussi, et par essence, pour raison d'efficacité : équitable, généreux, redistributif... Sauf que, cette idée, laissé entre les mains de libéraux, plus où moins (pour ma part je dirais beaucoup plus), âpres aux gains. Fait actuellement d'énormes dégâts tant sur : le plan économique, que sur le plan écologique, que sur le plan humain... Engendrant de ce fait de graves troubles sociaux, voire sociétaux... Echec patent de cette théorie "Hardienne". Car si l'on voulait faire aussi, comme cela a été fait pour le Communisme, ne serait-ce qu'une estimation des morts "silencieuses" dues aux excès du Capitalisme, je crois que sur cette bonne vieille et généreuse planète Terre (matières 1ères en cours d'épuisement) on pourrait les compter en centaines de millions de morts, voire Plus ? . Très loin du décompte faits par d'éminents spécialistes de l'ex URSS, et autres pays communistes. Dont l'estimation oscille entre 100 et 150 millions de décès. Au fait combien en a t-on mis au compte de notre "cher" Napoléon, à la fin du 18è et début du 19è, siècles. Pas beau tout ça.

Article intéressant mais un peu succinct pour se faire une idée sur sa pertinence. > L'auteur nous montre que la « tragédie des communs » est infirmées dans certains cas. Du coup, il en conclue que "Le raisonnement de Hardin appartient aujourd’hui au passé"... Ok. Mais le fait que ce raisonnement soit infirmé dans certains cas le remet-il en cause dans tous les cas et en fait-il pour autant un raisonnement à jeter à la poubelle ? Es-t-il un simple mythe, faux dans tous les cas, ou les choses sont-elles plus complexes, et existe-t-il des contextes dans lesquels ce raisonnement pourrait malgré tout décrire une certaine réalité ? Pour exemple, si je prends le cas des ressources halieutique (bien commun par excellence)...le constat de leur épuisement du fait de la multiplicité des exploitations privées qui en est faite semble quand même assez craint, non ? > Deuxième chose. Je ne vois pas, concernant le dernier paragraphe, le rapport entre le malthusianisme et la « tragédie des communs » ? Le raisonnement de Hardin concernant la « tragédie des communs » est bancale. Hardin était un fervent militant fervent de la cause néomalthusienne. Et ? Qu'est-ce qui est suggéré ? Que du coup le néomalthusianisme serait également une théorie bancale ? Soit je n'ai pas compris où l'auteur veut en venir, soit on nage en plein faux syllogisme...

Dans un entretien accordé à YesMagazine en 2010 E. Olstrom a déclaré: Fran (l'interviewer): So, are you saying that Hardin is sometimes right? (...) Elinor: Yes. People say I disproved him, and I come back and say “No, that’s not right. I’ve not disproved him. I’ve shown that his assertion that common property will always be degraded is wrong.” But he was addressing a problem of considerable significance that we need to take seriously. It’s just that he went too far. He said people could never manage the commons well. Je pense que ceci permet de replacer Hardin dans son contexte. Son papier a été écrit pendant la guerre du Viet Nam, après la crise de Cuba, à un moment où Homo rationalis economicus ou non exemplifié par le secrétaire américain à la défense McNamara triomphait. Respectueusement,

C'est malheureux, mais les scientifiques spécialisés tels les économistes (et pas qu'eux) sont obnubilés par les modes et ce, dans les deux sens: libéral ou égalitariste. A être trop spécialisés, ils ne comprennent pas comment sont construites les "évidences". Ils ne comprennent pas non plus ce qu'elles ont de vrai ou de faux. Faute de pouvoir vérifier sur le terrain par soi-même, on fait confiance et la science relève largement de la croyance. Bien sûr qu'Ostrom a tort pusqu'elle n'a jamais vu les conditions politiques de ses règles de bonne gestion des biens communs. Bien évidemment Hardin a parfois raison quand les aquifères sont taris faute de régulation. Inversement, les titres de propriété ne sont pas une solution dans de nombreux pays. Aussi les parcours communs que j'ai étudiés sont sous-exploités quand, à côté, les parcours privés sont bien mieux exploités. Ni Hardin ni Ostrom l'expliquent. En gros, faut arrêter avec ces théories fumeuses dont le succès est d'abord dû aux croyances des scientifiques spécialisés.
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