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France, terre de dinosaures

France, terre de dinosaures

04.07.2018, par
Cruzy, dans l'Hérault, il y a 72 millions d'années. On aperçoit des titanosaures (au fond à gauche), un ankylosaure (devant, à gauche), un groupe de rhabdodons, un couple de Variraptor...
Savez-vous que c’est à Angeac, près d’Angoulême, que l’on a trouvé les ossements de l'un des plus grands dinosaures au monde ? De la Charente au Languedoc, du Jura à la Provence, les paléontologues ont déjà identifié les os, œufs ou empreintes fossiles d’une vingtaine d’espèces de ces « terribles reptiles ».

En cette fin juin 2018, la réserve géologique de la Sainte-Victoire, derrière Aix-en-Provence, est en ébullition : il ne reste que quelques jours avant l’arrêt de la campagne annuelle de fouilles organisée au pied du célèbre massif peint par Cézanne. Le talus d’argile rouge sondé par les paléontologues s’est révélé une vraie mine d’or depuis le début des fouilles, en 2010. En plus des centaines d’œufs de dinosaures exhumés – une spécialité de la région, surnommée « Eggs en Provence » par les chercheurs étrangers ! –, le site vieux de 74 millions d’années a livré plusieurs dizaines d’os de rhabdodon, un dinosaure herbivore de 3 à 4 mètres de long très répandu à la fin du Crétacé FermerLe Crétacé est une période géologique de l'ère mésozoïque ou ère secondaire, qui s'étend de -145 millions d'années à -66 millions d'années et représenté ici par huit individus : la « vache du Crétacé » vivait alors en paisibles troupeaux dans les plaines de ce qui est aujourd’hui le Sud de la France.

Si la zone d’Aix-en-Provence a déjà livré plusieurs milliers d’œufs fossilisés (mais aucun embryon, au grand dam des paléontologues qui aimeraient en savoir plus sur les cycles de croissance des espèces provençales) et de beaux spécimens de dinosaures du Crétacé comme le pyroraptor, une espèce de petit carnivore bipède trouvée suite à un feu de forêt, la Provence n’est pas la seule région de France à avoir été foulée par les « terribles reptiles » (du grec « deinos », terriblement grand, et « sauros », reptile), loin s’en faut.

Ponte de dinosaure découverte en 2000 dans le centre-ville d'Aix-en-Provence.
Ponte de dinosaure découverte en 2000 dans le centre-ville d'Aix-en-Provence.

Près de 1000 sites découverts depuis le XIXe siècle 

« Le grand public l’ignore bien souvent, et les paléontologues français eux-mêmes ont mis du temps à s’y intéresser, mais la France est l’un des pays les plus riches en dinosaures d’Europe, voire du monde », s’enthousiasme Éric Buffetaut, paléontologue au Laboratoire de géologie de l’École normale supérieure1. Depuis que Cuvier a mis la main sur les premiers fossiles de dinosaure, au début du XIXe siècle (sans le savoir, puisque les dinosaures n’ont été nommés et identifiés comme un groupe à part entière qu’à partir de 1842), près de 1 000 sites à dinosaures ont été découverts dans l’Hexagone, en Normandie, Lorraine, dans le Jura, en Provence, dans le Languedoc-Roussillon… « La majorité des sites n’ont livré que quelques ossements à peine, d’autres – dont la plupart ont été fouillés ces vingt dernières années -, jusqu’à plusieurs milliers de fossiles », raconte le scientifique.

La majorité des sites n'ont livré que quelques ossements. D'autres, comme à Angeac en Charente, jusqu'à plusieurs milliers de fossiles.

On dénombre aujourd’hui une demi-douzaine de chantiers de fouille actifs dans l’Hexagone. Parmi eux, Angeac, non loin d’Angoulême en Charente, est LA surprise de la dernière décennie : c’est là qu’ont été exhumés, dans une carrière de sable et de gravier en exploitation, les os du plus gros dinosaure jamais trouvé en France (et parmi les plus grands du monde), une belle bête de plus de 35 mètres de long, dont le fémur à lui seul mesure… 2,20 mètres.

Ce gros sauropode (l’une des sept familles de dinosaures) qui vivait au tout début du Crétacé, il y a 140 millions d’années, était plus imposant que dangereux : c’était en effet un herbivore inoffensif. Il n’était pas seul à parcourir le territoire d’Angeac : en huit années de fouilles, près de 8 000 ossements fossiles ont été retrouvés au fond de la carrière, dans la couche géologique située directement sous le sable et le gravier.

Trouvé à Angeac (Charente) en 2010, ce fémur de 2,20 mètres appartient à l'un des plus grands dinosaures du monde : un géant herbivore de plus de 35 mètres de long.
Trouvé à Angeac (Charente) en 2010, ce fémur de 2,20 mètres appartient à l'un des plus grands dinosaures du monde : un géant herbivore de plus de 35 mètres de long.

« On a mis au jour tout un écosystème de type semi-tropical, raconte Ronan Allain, paléontologue au Muséum national d’histoire naturelle (au CR2P2) qui dirige les fouilles d’Angeac. En plus des dinosaures, on a des tortues, des crocodiles, des mammifères…, mais aussi les plantes qui vont avec, puisqu’on a retrouvé des fougères et un tronc de conifère fossilisé de 10 mètres de long. On est juste avant l’apparition des plantes à fleurs, dans une zone marécageuse où ont été piégés les cadavres des animaux morts, ce qui a facilité leur processus de fossilisation. » Pour qu’un squelette soit fossilisé, il faut en effet qu’il soit protégé des agents destructeurs que sont l’air, le soleil, le vent…

Quatre sauropodes ont déjà été identifiés à Angeac, dont l’espèce doit encore être caractérisée, et près de 50 spécimens d’ornithomimosaures, des « dinosaures autruches » jusqu’alors inconnus des paléontologues. Ces carnivores bipèdes de trois mètres de long environ, dont 1,50 mètre de queue, étaient dotés d’un bec et totalement édentés. Ils appartiennent à la grande famille des théropodes (comme le pyroraptor cité plus haut, mais aussi le redoutable tyrannosaure d’Amérique du Nord), une famille de dinosaures que l’on pensait exclusivement carnivores, mais dont les chercheurs soupçonnent aujourd’hui que certains ont pu devenir omnivores au fil de l’évolution.

Près de 50 spécimens d'ornithomimosaures, des dinosaures carnivores gros comme des autruches, ont été retrouvés à Angeac.
Près de 50 spécimens d'ornithomimosaures, des dinosaures carnivores gros comme des autruches, ont été retrouvés à Angeac.

« En France, on a la chance d’avoir des fossiles de dinosaures sur toute la période où ce groupe a existé, soit 150 millions d’années », souligne Jean le Loeuff, paléontologue et conservateur du Musée des dinosaures d’Esperaza, dans l’Aude. Les plus anciens datent du Trias FermerLe Trias est une période géologique de l'ère mésozoïque ou ère secondaire, qui s'étend de -252 millions d'années à - 201 millions d'années et ont 220 millions d’années – ce sont des platéosaures, les ancêtres des sauropodes, trouvés dans le Jura notamment. Les plus récents ont vécu il y a 66 millions d’années, avant l’extinction massive qui marque la fin du Crétacé et celle des dinosaures (à l’exception notoire des oiseaux qui sont arrivés jusqu’à nous !).
 

A partir du Jurassique, les dinosaures ont évolué dans une Europe archipellisée, la France elle-même étant divisée en plusieurs îles.

« La France et l’Europe telles que nous les connaissons aujourd’hui n’existaient évidemment pas, poursuit Jean le Loeuff. Les premiers dinosaures du Trias vivaient sur la Pangée, l’unique continent de la Terre à cette période. À partir du Jurassique FermerLe Jurassique est une période géologique de l'ère mésozoïque ou ère secondaire, qui s'étend de -201 millions d'années à -145 millions d'années supérieur, ces animaux terrestres ont évolué dans une Europe archipellisée, et la France elle-même était séparée en plusieurs îles. » L’une d’elles regroupait le Massif armoricain et le Massif central, tandis que la Normandie, le Bassin parisien, le Bassin aquitain et le Jura ont passé une bonne partie du Jurassique et du Crétacé sous la mer, avec quelques brèves périodes d’émersion.

C’est d’ailleurs au bord de ce qui était à l’époque une lagune qu’a été retrouvée la plus longue piste de sauropodes au monde. À Plagne, dans le Jura, cette piste de 155 mètres de long a pu être retracée sur un vaste plateau calcaire, et aligne 110 empreintes longues d’un mètre chacune. « Les empreintes ont été laissées dans la vase à la toute fin du Jurassique, il y a 150 millions d’années, par un sauropode de 35 à 40 mètres de long. Elles ont séché au soleil, avant d’être recouvertes à nouveau par la mer, ce qui a favorisé leur minéralisation », raconte Jean-Michel Mazin3, le paléontologue qui a cosigné l’article publié en novembre 2017 par la revue Geobios. (Voir ici notre film réalisé en 2009 lors de la découverte de ces empreintes).

Dans le Jura, cette piste laissée par un titanosaure il y a 150 millions d'années aligne 110 empreintes d'un mètre de long chacune.
Dans le Jura, cette piste laissée par un titanosaure il y a 150 millions d'années aligne 110 empreintes d'un mètre de long chacune.

Longtemps vues comme un amusement d’amateurs, les empreintes sont désormais considérées comme des données scientifiques en tant que telles, complémentaires aux ossements. « Si l’étude des os et des dents permet de déterminer l’anatomie de l’individu, son âge, son type d’alimentation…, les empreintes fossiles nous éclairent sur son mode de locomotion – à quelle vitesse et comment se déplaçait-il – mais aussi sur son comportement social – solitaire ou grégaire –, raconte le chercheur. Dans le cas d’un animal social, on retrouvera plusieurs pistes entrecroisées. »

Des fossiles témoins d'une incroyable diversité

Ossements, empreintes ou œufs… Les nombreux fossiles trouvés dans l’Hexagone témoignent de l’incroyable diversité des dinosaures. « À la fin du Crétacé, on trouve aussi bien des géants de 20 mètres de long que de tout petits spécimens de la taille d’un gros poulet », remarque Éric Buffetaut. Ils sont bipèdes ou quadrupèdes, avec ou sans dents, exhibent de longs cous, des collerettes, des cuirasses…
 

Chaque fois qu'on se met à fouiller sérieusement quelque part, on a du boulot pour des dizaines d'années ! 

Comme tous les dinosaures, les spécimens hexagonaux ont le sang chaud, et des membres verticaux placés sous le corps qui leur permettent de se déplacer en soulevant celui-ci – une locomotion très différente des reptiles actuels. En revanche, les paléontologues français n’ont à ce jour retrouvé aucune trace des plumes dont étaient dotés certains petits dinosaures carnivores ailleurs sur la planète. « Ce n’est probablement qu’une question de temps », espère Ronan Allain.

Car la France est loin d’avoir percé tous les secrets de ses dinosaures. « Chaque fois qu’on fouille sérieusement quelque part, on a du boulot pour des dizaines d’années ! », raconte Jean le Loeuff. Le paléontologue sait de quoi il parle : cela fait 25 ans maintenant qu’il explore Campagne-sur-Aude, un site de la fin du Crétacé âgé de 70 millions d’années, où l’on a notamment trouvé le célèbre ampélosaure ou « dinosaure des vignes », un gros herbivore d'une quinzaine de mètres de long. « J’étais juste venu faire un petit sondage, suite à la découverte fortuite d’un ossement par un chasseur… Aujourd’hui, je comptabilise plus de 7 000 fossiles déterrés ! »

Plusieurs squelettes d'ampélosaures ou "dinosaures des vignes" ont été retrouvés à Campagne-sur-Aude. Celui-ci, en cours de dégagement sur notre photo, est complet à 60%.
Plusieurs squelettes d'ampélosaures ou "dinosaures des vignes" ont été retrouvés à Campagne-sur-Aude. Celui-ci, en cours de dégagement sur notre photo, est complet à 60%.

Même chose sur le chantier de Cruzy, près de Béziers dans l’Hérault, où la grosse pierre avec laquelle un viticulteur calait son tracteur s’est révélée être un… fémur de dinosaure. « Depuis le début des fouilles, en 2008, on a trouvé toute une faune vieille de 72 millions d’années, indique Éric Buffetaut, qui dirige les fouilles. Des titanosaures (sauropodes porteurs de grosses plaques osseuses), des rhabdodons, des ankylosaures (dinosaures cuirassés), des oiseaux, déjà ! mais aussi des tortues, des crocodiles, des lézards… »

Une vingtaine d'espèces décrites

Seul regret des paléontologues : le sous-sol français a livré à ce jour peu de squelettes complets. « C’est lié au mode de conservation des ossements retrouvés, dont la plupart sont tombés dans le lit de rivières ou ont été entraînés au fond de la mer, d’où une inévitable dispersion », pointe Jean-Michel Mazin.

A Cruzy (Hérault), les argiles sableuses du Crétacé supérieur livrent les restes de nombreux dinosaures et de la faune qui les accompagne (poissons, tortues, lézards, crocodiles...).
A Cruzy (Hérault), les argiles sableuses du Crétacé supérieur livrent les restes de nombreux dinosaures et de la faune qui les accompagne (poissons, tortues, lézards, crocodiles...).

À ce jour, une vingtaine d’espèces de dinosaures ont déjà été caractérisées dans l’Hexagone, et autant attendent d’être décrites (et nommées) pour pouvoir rejoindre le millier d’espèces de dinosaures déjà recensées dans le monde. « Les spécialistes des dinosaures manquent en France pour exploiter tout le matériel fossile accumulé », regrette la poignée de « dinosaurologues » hexagonaux, qui regarde avec envie du côté de la Chine où les grands moyens sont déployés depuis quelques années – avoir des dinosaures, c’est aussi un enjeu de puissance !
 
« Les dinosaures sont pourtant de formidables ambassadeurs de la science, plaide Jean le Loeuff. Ce sont les plus grands animaux terrestres qui aient jamais existé sur la Terre et ils sont les témoins de 150 millions d’années d’histoire de notre planète, soit une bonne partie de l’ère secondaire. » Contrairement à l’image d’animaux mal adaptés – parce que trop gros – qu’ils ont longtemps véhiculée, leur belle longévité prouve qu’ils avaient en réalité de remarquables capacités d’adaptation.
 
 
A lire sur notre site : En Charente, sur les traces des dinosaures
Dans le Lot, des empreintes de 150 millions d'années

Pour voir des dinosaures de France… et d’ailleurs :
Le musée des dinosaures, à Esperaza dans l’Aude
Le musée de Cruzy, dans l’Hérault
Le site de fouilles de la Plage aux ptérosaures, à Crayssac dans le Lot
L’exposition « Dinosaures, les géants du vignoble », au muséum de la Rochelle https://museum.larochelle.fr/expositions-temporaires.html
L’exposition « Un T-Rex » à Paris, au Muséum national d’histoire naturelle
 

Notes
  • 1. Unité CNRS/ENS Paris.
  • 2. Centre de recherche sur la paléobiodiversité et les paléoenvironnements (CNRS/MNHN/EPHE/Sorbonne Université).
  • 3. Jean-Michel Mazin se consacre aujourd’hui à un autre site d’empreintes, « la plage aux ptérosaures », située à Crayssac dans le Lot (écouter notre reportage audio sur ce sujet).

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