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Quand le geste libère la parole

Quand le geste libère la parole

11.07.2016, par
Chez le jeune enfant, l’apparition des premiers gestes de pointage sans parole permettrait de prédire avec précision à quel moment il commencera à parler.
Et si les gestes que nous faisons lorsque nous parlons ne servaient pas seulement à souligner notre propos, mais facilitaient aussi notre expression orale ? Convaincues que le geste et la parole sont intimement connectés, deux chercheuses ont monté un projet pour aider les personnes souffrant de trisomie 21 à mieux s’exprimer.

Faites l’expérience, ça marche à tous les coups. Entrez dans une boulangerie et, au moment de passer commande, dites à la vendeuse : « C’est ce gâteau que je veux » en pointant du doigt l’objet du délit. Vous constaterez un timing absolument parfait entre le moment où le doigt termine sa course et la prononciation du mot « gâteau ». Mieux : quelle que soit la langue considérée, français, portugais, anglais…, c’est très précisément sur la syllabe accentuée du mot que le geste de désignation s’achève.

Autre exemple pour le moins troublant : les deux mouvements de mâchoire nécessaires au redoublement de la syllabe « pa » ou « ma » dans les mots « papa » ou « maman » correspondent exactement au temps que le petit enfant met à accomplir le geste de pointage vers son parent. « Ce sont des exemples qui montrent que les systèmes moteur qui contrôlent d’un côté, la parole, de l’autre, la gestuelle, ne sont pas indépendants, mais sont au contraire fortement interconnectés », indique Amélie Rochet-Capellan, spécialiste du contrôle moteur au Gipsa-lab (Grenoble images parole signal automatique)1. Dans le cas du petit enfant, l’apparition des premiers gestes de pointage sans parole permettrait d’ailleurs de prédire exactement à quel moment l’enfant va se mettre à parler.

Un support au langage parlé

« Le geste n’est pas à côté du langage, pas plus qu’il ne représente un système alternatif de communication, il est une aide et un support au langage parlé », précise Marion Dohen, chercheuse spécialisée dans la communication multimodale au sein du même laboratoire. Les deux scientifiques en sont convaincues : en entraînant le contrôle moteur du bras, on améliore le contrôle moteur de la parole.

Le projet Com’Ens a choisi d’étudier le lien entre gestuelle et parole chez les personnes trisomiques.
Le projet Com’Ens a choisi d’étudier le lien entre gestuelle et parole chez les personnes trisomiques.
 

Du fait de
caractéristiques
anatomiques,
les personnes avec
trisomie ont
plus de mal avec
le langage parlé
que les personnes ‘ordinaires’.

Pour le vérifier, elles ont mis sur pied un projet de recherche avec une population particulièrement affectée par des troubles de la communication : les personnes souffrant de trisomie 21. « Du fait de caractéristiques anatomiques qui n’ont rien à voir avec leur déficience intellectuelle, les personnes avec trisomie ont plus de mal avec le langage parlé que les personnes “ordinaires”, explique Amélie Rochet-Capellan. Une langue plus grosse par rapport au conduit vocal, un manque de sensibilité dans la bouche, une déformation du palais, le tout associé à des problèmes de respiration, les empêchent de former correctement les syllabes et handicapent leur communication verbale. »

Utiliser ses mains pour libérer la parole ? Cette hypothèse ne vient pas de nulle part : aux États-Unis et au Canada, notamment, des systèmes gestuels comme le Makaton (une version simplifiée du langage des signes qui couvre quelques centaines de mots de la vie quotidienne) sont déjà utilisés avec succès pour aider les personnes trisomiques à mieux communiquer. « Mais c’est purement empirique. Il manquait un corpus scientifique démontrant la validité de ces pratiques », explique Marion Dohen, qui ajoute : « En France, en plus du nécessaire travail sur l’articulation, certains orthophonistes recourent aux gestes, notamment au Makaton, pour aider à la communication verbale. Mais ils rencontrent régulièrement l’opposition de parents qui craignent que le geste ne se substitue à la parole et que son usage marginalise un peu plus encore leur enfant trisomique. » 

Des résultats encourageants

Démarré il y a trois ans à Grenoble, en partenariat avec une association locale d’insertion de personnes trisomiques, le projet ComEns (« Communiquons ensemble ») porté par les deux chercheuses commence à porter ses fruits. Un premier volet de la recherche consiste à établir un diagnostic précis des difficultés de communication rencontrées par les personnes trisomiques, mais aussi de leur recours spontané à la gestuelle, en les filmant lors de conversations avec des personnes « ordinaires » avec lesquelles elles n’avaient jamais interagi auparavant. « Au-delà des difficultés liées au problème d’articulation et de structuration du discours propres aux individus avec trisomie, on a remarqué que la personne qui s’adresse à une personne trisomique a tendance à être très directive et lui laisse peu d’opportunités de prise de parole, indique Amélie Rochet-Capellan. Cette dernière, de son côté, fait peu de “back channel”, c’est-à-dire qu’elle ne réagit pas à ce qu’on lui dit en faisant des hochements de tête ou en prononçant des petits mots comme “humm”, “ah”, “OK”… C’est une piste intéressante à travailler, en plus de la gestualité manuelle. »
 

 

Le projet ComEns sur le terrain (Film réalisé dans le cadre de la troisième Rencontre Handicap, Recherche et Citoyenneté de la FIRAH)
     

La gestuelle aide
non seulement
à trouver ses mots,
mais elle permet de
mieux structurer
son discours.

Un autre volet, mené avec des enfants cette fois, consiste à associer des gestes à de petits personnages de formes et de couleurs différentes imaginés par les chercheuses. « Pour chaque personnage, on a inventé un pseudo-mot, un mot plausible qui sonne “français” mais qui n’existe pas pour éviter tout biais durant l’expérience, expliquent les chercheuses. Durant l’exercice, on demande à l’enfant de prononcer le nom de chaque personnage, soit en y associant un geste, soit sans l’aide de ses mains. » Les premiers résultats sont encourageants : associer un mot à un geste permet non seulement de mieux le mémoriser, mais aussi de mieux le dire.

Les chercheuses vont même plus loin : « Quand on entraîne une personne à mieux impliquer son corps lorsqu’elle parle, la gestuelle aide non seulement à trouver ses mots, mais elle permet de mieux structurer son discours. » Des résultats qui pourraient intéresser d’autres populations ayant des difficultés avec le langage parlé, comme les enfants souffrant de troubles spécifiques du langage ou les personnes atteintes d’Alzheimer.

 

Notes
  • 1. Unité CNRS/Grenoble INP/UJF/Univ. Grenoble Alpes.

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