Sections

Combien y a-t-il de sexes?

Combien y a-t-il de sexes?

02.08.2016, par
«Hermaphrodite endormi» (palais Massimo alle Terme, Rome, Italie).
La question des tests de « féminité » agite régulièrement les grandes manifestations sportives comme les Jeux olympiques. Mais comment définit-on le sexe biologique ? Et combien y a-t-il de sexes ? Ce sujet complexe fait partie du top 10 des contenus les plus lus sur notre site cette année.

Qu’ils ou elles nagent, courent, lancent, rament, sautent… 10 500 athlètes de 206 pays vont enflammer la planète Sport du 5 au 21 août 2016, Jeux olympiques de Rio obligent. Revers de la médaille, cette olympiade pourrait être ternie par des litiges sur le sexe de compétitrices aux épaules jugées trop larges ou aux hanches considérées comme trop étroites… Au fil des Jeux, la liste est longue, en effet, des sportives dont l’apparence physique bouscule les canons traditionnels de la féminité. Mais qu’est-ce qu’une « vraie » femme, biologiquement parlant ? Cela ne se résume certainement pas à la forme génétique XX et à ses deux chromosomes X…

Confrontées de longue date à cette question épineuse, les instances dirigeantes sportives, estimant qu’aucun des tests de féminité (examen gynécologique, recherche de certains gènes, etc.) mis en place depuis les années 1960 ne donnait satisfaction, ont ni plus ni moins supprimé ce type de contrôle en 2000. Une suppression qui n’en est toutefois pas une puisque le Comité international olympique (CIO) se réserve le droit d’exiger un test hormonal en cas de « doutes visuels ». Et, si ce test révèle une sécrétion jugée excessive d’androgènes (hormones mâles), en particulier de testostérone (ce qui provoque l’apparition de caractères masculins), l’athlète doit y remédier, par exemple en suivant une hormonothérapie, pour pouvoir concourir avec les femmes.

Un mécanisme très complexe

Ce règlement s’appliquera-t-il à Rio ? Pas sûr depuis que la sprinteuse indienne Dutee Chand, après avoir été diagnostiquée « hyperandrogène » à la suite d’un tel test et empêchée de participer aux Jeux du Commonwealth en 2014, a porté son dossier devant le Tribunal arbitral du sport (TAS). « À la demande de cette instance, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) a décidé de suspendre la règlementation sur les tests hormonaux pendant deux ans. Or le CIO s’aligne systématiquement sur les positions de l’IAAF, observe Anaïs Bohuon, maître de conférences à l’UFR Staps de l’université Paris-Sud. De l’avis de nombreux observateurs, se servir du taux de testostérone pour fixer la frontière entre sexe masculin et sexe féminin et imposer aux athlètes qui présentent de l’hyperandrogénie de “normaliser” leurs taux hormonaux est contestable 1. Dutee Chand, qui se sent femme et n’aspire nullement à concourir chez les hommes, produit des taux de testostérone inhabituellement élevés de manière endogène, sans se doper. Dès lors, pourquoi ériger en preuve de non-féminité un avantage naturel comme le sont de grands pieds pour nager ou une haute taille pour sauter ? »

 

Favorite des JO 2016 pour le 800 mètres, l’athlète sud-africaine Caster Semenya (ici, à Rome, le 2 juin 2016), avait fait l’objet d’une enquête sur son identité sexuelle aux championnats du monde 2009 de Berlin.
Favorite des JO 2016 pour le 800 mètres, l’athlète sud-africaine Caster Semenya (ici, à Rome, le 2 juin 2016), avait fait l’objet d’une enquête sur son identité sexuelle aux championnats du monde 2009 de Berlin.

Les personnes intersexesFermerPersonnes chez lesquelles coexistent des caractères sexuels mâles et femelles, et ne manifestant donc pas clairement leur appartenance à l’un ou l’autre sexe. De nombreuses formes d'intersexuation existent, qu’elles aient une origine chromosomique, gonadique, hormonale, etc. comme l’athlète indienne donnent du fil à retordre aux autorités sportives et du grain à moudre aux biologistes. Décrite chez de nombreux mammifères2, l’intersexuation semble concerner de 1 à 2 % des naissances dans l’espèce humaine. C’est que l’hyper-complexité des mécanismes impliqués dans la détermination du sexe biologique provoque infailliblement des couacs.

 

L’intersexuation
semble concerner
de 1 à 2 % des
naissances dans
l’espèce humaine.

Ce qui explique que des millions d’individus ne correspondent pas aux deux formes types illustrées par l’immense majorité de l’humanité. À savoir, la forme femelle type (deux chromosomes X, des ovaires, une anatomie favorisant la grossesse et le développement fœtal, une poitrine…) et la norme mâle (un chromosome X et un Y, un pénis et des testicules, des canaux internes chargés d’assurer le transport de l’urine et du sperme…).

La diversité du développement sexué et des formules atypiques est frappante, que celles-ci soient d’origine chromosomique, hormonale ou environnementale (dues à des produits chimiques perturbateurs endocriniens, à des médicaments pris pendant la grossesse, etc.). « Les manifestations les plus “extrêmes” de désordre du développement sexuel sont ce que l’on appelle “les inversions de sexe” : femmes XY dont les testicules ne se sont pas développés, avec un vagin et un clitoris, et hommes XX avec des testicules et un pénis, explique Francis Poulat, de l’Institut de génétique humaine du CNRS, à Montpellier. Ces personnes, dans tous les cas observés jusqu’ici, sont stériles. Et leurs gonades (ovaires et testicules) ont de forts risques de développer une tumeur (gonadoblastome). Outre ces exemples, il existe nombre d’autres phénotypes intermédiaires où certains des caractères sexuels masculins et féminins cohabitent chez le même sujet. Ainsi, les bébés XX porteurs d’une hyperplasie congénitale des surrénales (une hyperproduction d’androgènes) viennent au monde avec des organes reproducteurs féminins aux structures génitales externes virilisées (clitoris hypertrophié ressemblant à un petit pénis, fusion des grandes lèvres cachant l’entrée du vagin). »

Un nombre quasi illimité de sexes biologiques ?

Autant d’« anomalies », toutes causes confondues, qui montrent que l’intersexuation recouvre un vaste ensemble de réalités biomédicales plus ou moins fréquentes et plus ou moins graves, et amènent à s’interroger sur le nombre précis de sexes biologiques dans l’espèce humaine. De l’avis unanime, la réponse à cette question n’a rien d’une évidence. Si l’on s’en tient à la seule production des cellules reproductrices, deux sexes, et uniquement deux, existent : un sexe femelle, capable de produire de gros gamètes (les ovules), et un sexe mâle, à même d’en fabriquer de petits (les spermatozoïdes).

Mais ce critère gonadique (lié aux glandes reproductives) n’est pas le seul élément servant à définir le sexe biologique. Entrent aussi en ligne de compte le sexe génétique (lié aux chromosomes X et Y), le sexe anatomique (lié à l’aspect des organes génitaux), le sexe hormonal (lié aux hormones prédominantes)… De plus, « chacun de ces paramètres sexuels peut avoir des variants, explique Éric Vilain, du laboratoire Épigénétique, données, politique3. Par exemple, les individus dits ″mosaïques XX/XY″ présentent des gonades constituées à la fois d’ovaires et de testicules. Dès lors, on pourrait en conclure qu’il existe une combinaison infinie de sexes biologiques... Et, par là même, bien plus que les cinq sexes proposés par Anne Fausto-SterlingFermerSelon la dénomination de l’époque, il s’agissait de : hommes, femmes, herms (pour les « hermaphrodites vrais »), ferms (pour les « pseudo-hermaphrodites femelles » qui possèdent des ovaires et certains aspects de l’appareil génital masculin) et merms (pour les « pseudo-hermaphrodites mâles » porteurs de testicules, mais aussi d’organes génitaux externes plus ou moins féminisés). dans les années 1990, car la biologiste américaine se référait à une définition essentiellement gonadique du sexe. »

Alors, existe-t-il réellement un nombre quasi illimité de sexes biologiques ? Pas pour Éric Vilain, en tout cas : « Les états intermédiaires des différents sexes biologiques sont extrêmement rares et souvent associés à une infertilité, ce qui, d’un point de vue évolutif, les condamne à une impasse, argumente le chercheur. Mettre sur le même plan les deux sexes biologiques largement majoritaires, et les sexes intermédiaires très faibles numériquement, n’est pas raisonnable. »

 

Marche du collectif Existrans, «la marche des trans, des intersexes et des personnes qui les soutiennent», le 17 octobre 2015 à Paris.
Marche du collectif Existrans, «la marche des trans, des intersexes et des personnes qui les soutiennent», le 17 octobre 2015 à Paris.

Pour le philosophe des sciences Thierry Hoquet, professeur à l’université Jean-Moulin Lyon 3, il est impossible, bien sûr, de nier « la réalité des “deux sexes” dont témoigne le binarisme des gamètes ». Toutefois, vouloir ranger l’ensemble des humains « dans deux boîtes bien hermétiques (les hommes et les femmes) » apparaît pour le moins réducteur et peu respectueux de ce qu’il en est biologiquement.

Les différents niveaux du sexe biologique ne sont pas tous réalisés à la même période.

Surtout, « la grande leçon philosophique que nous donne l’intersexuation est que le sexe biologique est acquis au cours d’une histoire développementale, poursuit le penseur. Autrement dit, les différents niveaux du sexe biologique ne sont pas tous réalisés à la même période de la vie. Ils se déploient autour de quatre temps forts que sont la fécondation (où se détermine le sexe chromosomique), la vie intra-utérine (où se met en place le sexe gonophorique), la naissance (où est examiné le sexe périnéal qui va décider du sexe d’état civil) et la puberté (où s’épanouit le sexe hormonal), autant d’étapes au cours desquelles peuvent survenir des processus conduisant à une “condition intersexe” ».

Mais comment expliquer que la biologie ait mis un temps fou à concevoir comme normale l’existence d’une pluralité de types sexués ? C’est que l’étude des mécanismes de détermination du sexe a longtemps été influencée par « l’idéologie patriarcale qui imprègne la plupart des sociétés, répond Joëlle Wiels, biologiste, directrice de recherche au CNRS4. De la fin des années 1950 au début des années 1990, la biologie – qui n’est pas, et ne sera jamais, un savoir neutre – s’est focalisée sur les gènes impliqués dans la formation des testicules et a totalement ignoré ceux susceptibles d’intervenir dans le développement des ovaires. L’idée a prévalu, jusque récemment, que l’on naît fille à défaut de posséder certains gènes de masculinité, et que le chromosome Y joue un rôle dominant dans la sexuation ».

Une pluralité qui demeure mal tolérée

Certes, les processus génétiques à l’œuvre dans le développement femelle font l’objet d’un nombre croissant de travaux et la biologie, moins androcentrée, admet de multiples gradations entre la forme femelle typique et la forme mâle typique. Beaucoup, en revanche, continuent de voir dans l’intersexuation une erreur de la nature, voire une monstruosité pathologique.

L’idée a prévalu, jusque récemment, que l’on naît fille à
défaut de posséder
certains gènes
de masculinité.

Malgré la mobilisation de mouvements sociaux (féminisme, mouvement LGBT5…), « cette étrangeté demeure mal tolérée par l’opinion tant la bicatégorisation des sexes (la division de l’humanité en deux sexes bien définis et exclusifs l’un de l’autre) structure l’ordre social depuis des siècles, explique Pascale Molinier, professeure de psychologie sociale à l’université Paris 13, Sorbonne Paris Cité, et directrice de l’Unité transversale de recherche psychogenèse et psychopathologie. Vouloir à tout prix répartir l’humanité en deux sexes explique que de lourds traitements hormonaux et chirurgicaux soient toujours utilisés, dès la petite enfance, pour “corriger” les “ni ceci ni cela” ou les “et ceci et cela”, même si les intersexes adultes et certains médecins critiquent cette politique du bistouri synonyme de changements irréversibles et de souffrances physiques et psychiques ».

Nécessaire quand une malformation des gonades, par exemple, risque de dégénérer en tumeur cancéreuse, « la chirurgie de réassignation sexuelle, dans les cas où la survie du sujet n’est pas en jeu, mutile des corps au nom d’une binarité biologiquement contestable, conclut Pascale Molinier. L’enfer, comme toujours, est pavé de bonnes intentions ».

Notes
  • 1. Selon Anaïs Bohuon, la différence de taux de testostérone est parfois plus importante entre deux hommes qu’entre un homme et une femme, et se servir de ce taux est aussi peu pertinent que les autres tests. Mais d’autres observateurs, comme Éric Vilain, expert consultant auprès du CIO, défendent la pertinence de tests liés au taux de testostérone.
  • 2. Par exemple chez les chats, chiens, chèvres, chevaux, cochons, vaches, etc.
  • 3. Unité CNRS/University of California Los Angeles.
  • 4. Au Laboratoire Signalisation, noyaux et innovations en cancérologie (CNRS/Institut Gustave-Roussy/Univ. Paris-Sud).
  • 5. Acronyme signifiant « lesbiennes, gays, bisexuels et transgenres » auquel on rajoute maintenant souvent le « I » de intersexes.
Aller plus loin

Auteur

Philippe Testard-Vaillant

Philippe Testard-Vaillant est journaliste. Il vit et travaille dans le Sud-Est de la France. Il est également auteur et coauteur de plusieurs ouvrages, dont Le Guide du Paris savant (éd. Belin), et Mon corps, la première merveille du monde (éd. JC Lattès).

À lire / À voir

Des sexes innombrables. Le genre à l’épreuve de la biologie, Thierry Hoquet, Le Seuil, coll. « Science ouverte », 2016. 256 p., 18 €

Mon corps a-t-il un sexe. Sur le genre, dialogues entre biologies et sciences sociales, Évelyne Peyre et Joëlle Wiels (dir.), La Découverte, coll. « Recherches », 2015, 360 p., 32 €

Les Cinq Sexes. Pourquoi mâle et femelle ne suffisent pas, Anne Fausto-Sterling, préface de Pascale Molinier, Payot & Rivages, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 2013, 96 p. 6,60 €

Le Test de féminité dans les compétitions sportives : une histoire classée X ?, Anaïs Bohuon, Éditions iXe, 2012, 192 p., 19 €

Commentaires

5 commentaires

Les "scientifiques" ne savent pas définir exactement ce qu'est la vie ni l'espèce, et je ne vois pas comment ne sachant pas définir ces notions essentielles, ils seraient capables de définir des sous-notions comme le "sexe". Ces mots sont des fabrications culturelles et la "vie" n'en a cure. L'intelligence est une impasse pour la vie puisque l'intelligence (la véritable, la rationaliste) conduit à la compréhension que la vie est absurde et qu'il est inutile, dangereux, tout à fait ignoble, de fabriquer une autre existence.

Il y a 5 siècles, on pouvait reprocher au scientifiques de "ne pas savoir ce qui faisait tourner le monde". Il y a 2 siècles, de "ne pas savoir expliquer l'origine des espèces, ni comment le soleil pouvait-il brûler". Il y a 1 siècle, "de ne pas savoir expliquer la chimie, et les anomalies astronomiques, ni trouver l'âge ou l'origine de l'univers". Et aujourd'hui, on sait tout ça. Et bien plus. Prendre une position de "les scientifiques ne savent pas...", c'est vouloir ignorer qu'il est très possible que "les scientifique sachent..." un jour. Ca prendra un an. Dix ans. Cent ans. Mais ça va très certainement arriver, parce que l'histoire passée a montré qu'avec le processus scentifique, notre ignorance ne fait que reculer, malgré l'obscurantisme et les superstitions. Donc, un peu de patience. On aura cette définition. Du coup, le reste de vos assertions n'est plus d'actualité. :-)

Ce n'est pas tellement que les scientifiques soient incapables de définir la vie ou l'espèce, c'est surtout que ces deux concepts sont des catégorisations humaines arbitraires et que leurs définitions varient en fonction des critères utilisés. Ces deux termes sont parfaitement définis, mais encore faut-il se contenter d'une définition souple, par opposition à stricte. La vie, ou encore l'espèce, sont des continuums.

L'Allemagne a eu l'intelligence de reconnaître un troisième sexe. A défaut de tout savoir sur le sujet, il semble qu'on en sait largement assez pour cesser de maltraiter inutilement toute une partie de la population qui ne veut à mon avis de mal à personne alors que la violence et la haine ont la part belle en ce bas monde. C'est triste de constater cela.
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS