Sections

Claude Lorius, une vie sur la glace

Claude Lorius, une vie sur la glace

20.10.2015, par
Mis à jour le 26.04.2016
Claude Lorius
Claude Lorius au milieu des manchots, près de la base de Dumont-d'Urville.
Il a révélé que les glaces antarctiques contenaient la mémoire du climat du passé et mis en évidence le rôle des gaz à effet de serre dans le réchauffement climatique. Retour sur le parcours hors norme de ce pionnier de la glaciologie, héros en 2015 du film "La glace et le ciel", et qui publie ces jours-ci ses mémoires : "Mémoires sauvées des glaces" (Arthaud).

La vie réserve des surprises… Jamais Claude Lorius, lorsqu’il était étudiant en sciences physiques dans son Besançon natal, n’aurait imaginé être un jour le héros d'un film de cinéma ou monter les marches du dernier festival de Cannes à l'âge vénérable de 83 ans. Mais il faut être prêt à tout quand on a le sens de l’aventure ! Et l’aventure, le glaciologue qui totalise près de 20 expéditions en Antarctique – soit l’équivalent de six années passées sur place – en connaît un rayon… Le fondateur de la climatologie moderne, médaille d’or du CNRS en 2002, auquel Luc Jacquet a consacré son film La Glace et le Ciel ne rêvait pourtant pas d’étendues gelées lorsqu’il était adolescent – il voulait devenir footballeur professionnel comme son frère aîné, gardien de but à Sochaux. C’est une petite annonce affichée en 1955 sur les murs de l’université de Besançon qui l’entraîne vers le continent blanc : « On recherche jeunes chercheurs pour participer aux campagnes organisées pour l’Année géophysique internationale. » « C’était la première fois que la recherche s’intéressait aux régions polaires, qui n’avaient jusque-là été parcourues que par des explorateurs, raconte Claude Lorius. On ne savait quasiment rien d’elles… »

Claude Lorius
Les recherches de Claude Lorius ont posé les bases de la climatologie moderne (photo extraite du film La Glace et le Ciel).
Claude Lorius
Les recherches de Claude Lorius ont posé les bases de la climatologie moderne (photo extraite du film La Glace et le Ciel).

Un hivernage à la station Charcot

Pour l’occasion, la France dispose de deux sites d’observation en Antarctique : la base côtière de Dumont-d’Urville, en Terre Adélie, et la station Charcot, fraîchement installée au cœur du continent, à 310 kilomètres de là… Il débarque à Charcot la veille de Noël 1957, après une formation de deux mois au Groenland pour s’initier aux rudiments de la glaciologie et une visite médicale qui l’allège de ses dents de sagesse et de son appendice… « Avec mes deux compagnons, on allait passer une année complètement isolés, on ne pouvait pas se permettre d’avoir une urgence médicale sur place », explique-t-il. Venu là « plus pour l’aventure que pour la science », le jeune homme a néanmoins une mission bien précise : déterminer pourquoi l’Antarctique est si froid. « Je devais mesurer la vitesse du vent, la température de la neige et l’apport énergétique du soleil. » Côté péripéties, lui et ses compagnons sont servis : la tour de 12 mètres destinée à supporter les instruments, les éoliennes et les antennes s’écroule sous la poussée du vent, privant deux mois durant la station d’électricité et de moyens de communication… Des moments difficiles qui n’empêchent pas le jeune homme d’attraper le virus de l’Antarctique, bien au contraire. « Je ne rêvais que d’une chose : revenir ! », confie Claude Lorius.

Durant deux mois, la station Charcot est privée d'électricité et de moyens de communication.

L’occasion lui en est fournie dès 1959 : les Américains veulent entreprendre un raid d’exploration de 2 500 kilomètres sur le continent, le raid Victoria, et cherchent des volontaires aguerris aux milieux polaires. Si l’expédition lui procure la plus grosse frayeur de sa vie – il tombe au fond d’une crevasse de 30 mètres, heureusement sans mal –, elle lui offre surtout la découverte qui déterminera le reste de sa carrière : celle du fameux « thermomètre isotopique », ou comment la glace conserve la mémoire des températures passées. « À chaque étape, on enfonçait un thermomètre à 20 mètres sous la neige. C’est en effet ainsi que l’on obtient la température moyenne du lieu sur l’année, raconte le glaciologue. Moi, je ramassais la neige extraite du trou afin de garder des échantillons. À vue d’œil, on pouvait constater que les grains de neige n’avaient pas la même taille selon qu’ils s’étaient formés en été ou en hiver, comme s’il y avait une sorte de mémoire des saisons… »

video_GlaceCiel_BA

À propos
Fermer
Description: 
En 1957 Claude Lorius par étudier les glaces de l’Antarctique. Il nous raconte l’histoire de notre Terre, de notre avenir, un avenir intimement lié à l’impact de l’homme sur notre planète. Une aventure humaine et scientifique hors du commun, le récit d’une vie passée à traquer au plus profond des glaces les secrets bien gardés du climat.
Année de production: 
2015
Durée: 
1 min 56
Réalisateur: 
Luc Jacquet
Producteur: 
Eskwad, Pathé Production, Wild Touch Productions, Kering, CNRS Images

L’inventeur du « thermomètre isotopique »

Il était loin de se douter du résultat qu’allaient révéler les analyses faites dans les laboratoires de Saclay à son ­retour : non seulement la taille des grains varie, mais les atomes de la molécule de neige (H20) sont déterminés très précisément par la température de l’atmosphère au moment où les cristaux se forment. En clair, les proportions observées entre les isotopesFermerLes isotopes d’un élément sont des atomes ne possédant pas le même nombre de neutrons. de l’hydrogène d’une part (hydrogène de masse 1 et hydrogène de masse 2) et les isotopes de l’oxygène d’autre part (oxygène 16 et oxygène 18), sont directement corrélées à la température de l’air. « Quand on a vu que la courbe épousait parfaitement les variations de température, de – 20 à – 60 °C, on a compris qu’on allait pouvoir reconstituer le climat du passé ! »

Quand on a vu
que la courbe
épousait
les variations
de température,
on a compris qu’on
allait pouvoir
reconstituer le
climat du passé !

Dès lors, Claude Lorius n’a qu’une obsession : extraire des carottes de glace du plus profond de la calotte glaciaire antarctique – un continent qui n’a pas dégelé depuis 40 millions d’années et où l’épaisseur moyenne de la glace atteint 2 kilomètres –, afin de remonter dans le temps. À Dumont-d’Urville, où il effectue plusieurs missions entre 1962 et 1965, notamment en qualité de chef de base, il réussit à forer jusqu’à 200 mètres et constate que les glaces qui s’étaient écoulées depuis l’inlandsis datent du premier âge glaciaire, il y a 20 000 ans. Il soutiendra sa thèse de doctorat sur ces résultats. Surtout, c’est à Dumont-d’Urville qu’il a l’intuition qui donnera naissance à la science climatique moderne. « Un soir, au retour d’un forage, j’ai mis un glaçon vieux de plusieurs milliers d’années dans mon verre de whisky et j’ai vu s’échapper des bulles d’air à mesure que la glace fondait… J’ai imaginé que ce gaz pouvait être un témoin de l’atmosphère du passé. » Il mettra vingt ans à le démontrer.

Pour cela, il faut continuer à chercher des endroits susceptibles de couvrir la plus large période de temps possible. « Ce que nous voulions, c’était faire des forages dans l’inlandsis, au cœur du continent, où la glace est peu mobile », explique le chercheur. Les progrès de la technologie, et notamment les avions américains équipés de radars, permettent de reconstituer le relief du socle rocheux antarctique et d’en déduire les épaisseurs de glace. C’est ainsi que le site du dôme C ou dôme Concorde, est identifié dès 1974. « Là, on parvient à forer jusqu’à 900 mètres, soit l’équivalent de 40 000 années de chutes de neige accumulées ! » Analysées en laboratoire, les carottes confirment la validité de l’hypothèse des archives glaciaires. « Les résultats reproduisent parfaitement le ­passage de la dernière période glaciaire, qui s’est achevée il y a 20 000 ans, à la période chaude que nous connaissons depuis 10 000 ans », s’émerveille encore Claude Lorius.

Des forages toujours plus profonds

La collaboration internationale qui se noue dès les premières années autour de l’Antarctique lui fournit une nouvelle occasion de confirmer ses hypothèses. En 1984, le glaciologue débarque en pleine guerre froide avec des avions de l’US Army à la station russe de Vostok. Vostok, c’est LE rêve de tout chercheur polaire, le lieu mythique de l’Antarctique, et pour cause : c’est le point le plus froid de la Terre, avec une température moyenne de – 50 °C et des minima pouvant atteindre… – 89 °C ! « Les Russes foraient avec l’espoir de trouver du pétrole dans le socle rocheux », se souvient Claude Lorius, qui tombe alors sur un trésor : des centaines de carottes de glace extraites sur 2 000 mètres de profondeur ; soit 160 000 ans d’archives glaciaires ! « Cela voulait dire qu’on allait pouvoir reconstituer un cycle climatique complet – soit la période de 100 000 ans pendant laquelle la Terre se “balade” sur son ellipse autour du Soleil, s’en éloignant (période glaciaire), puis s’en rapprochant légèrement (période interglaciaire). »

Publiés en 1987 dans Nature, les résultats qui associent courbe des températures et composition de l’atmosphère marquent un tournant dans la connaissance de notre planète. Pour la première fois, on montre que le climat est directement lié à la concentration de l’atmosphère en gaz à effet de serre. Problème : si les variations du taux de CO2 sont infimes entre périodes glaciaires et périodes chaudes – et ce durant des centaines de milliers d’années – elles s’envolent depuis le début de l’ère industrielle, ce qui ne laisse aucun doute sur l’origine anthropique de ce CO2.

Claude Lorius à Vostok
A Vostok, Claude Lorius (en bleu) tombe sur un trésor : des carottes glaciaires extraites sur 2000 mètres de profondeur.
Claude Lorius à Vostok
A Vostok, Claude Lorius (en bleu) tombe sur un trésor : des carottes glaciaires extraites sur 2000 mètres de profondeur.

Les forages ultérieurs – qui couvriront 420 000 ans de climat dès 1991, 800 000 ans à ce jour – ne font que confirmer ce triste constat. Et les projections issues de la modélisation présagent mal de la suite de l’histoire : si le taux de CO2 dégagé dans l’atmosphère n’est pas réduit drastiquement, la température moyenne de la Terre pourrait gagner 5 °C d’ici à la fin du XXIe siècle. Pour comparaison, 5 °C, c’est l’écart de température enregistré entre une période glaciaire et une période chaude…

Claude Lorius effectue sa dernière mission scientifique en Antarctique en 1998, à l’âge de 66 ans. Pour autant, il n’en a pas fini avec le continent blanc… Il y revient pour des croisières conférences, des documentaires – notamment celui de Luc Jacquet, tourné entre 2011 et 2014. Si celui qui a fait chanter Frère Jacques à tous les Russes de Vostok se remémore avec nostalgie les expéditions passées, il confie ne pas envier la vie dans les bases d’aujourd’hui : « Où est l’aventure quand tout le monde passe son temps sur Internet ? » Son seul vrai regret : ne plus voir arriver en se dandinant, chaque mois de juin, l’interminable file indienne des manchots empereurs venus s’installer pour l’hiver… « C’est le spectacle le plus étonnant que j’aie jamais vu dans ma vie. »

À voir : La Glace et le Ciel, film réalisé par Luc Jacquet, sortie en salles le 21 octobre
À lire : Claude Lorius, le film de sa vie

Aller plus loin

Auteur

Laure Cailloce

Laure Cailloce est journaliste scientifique pour CNRS Le journal.

À lire / À voir

La Glace et le Ciel, film réalisé par Luc Jacquet, sortie en salles le 21 octobre

Commentaires

0 commentaire
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS