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« Les peuples de l’Arctique tiennent à leur héritage »

« Les peuples de l’Arctique tiennent à leur héritage »

20.01.2016, par
Inuits du Groenland
Ce chasseur d'Ammassalik (Groenland oriental) utilise toujours le traîneau à chiens, moins bruyant pour le gibier que la motoneige, mais celle-ci est de plus en plus utilisée dans cette région.
Sédentarisation, réchauffement climatique… En cinquante ans, les conditions de vie des populations de l’Arctique ont radicalement changé. Décryptage avec l'anthropologue Joëlle Robert-Lamblin, qui les a rencontrées au cours de nombreuses missions.

« Mon bureau actuel est un peu sommaire, c’est parce que je laisse aux jeunes les bureaux les plus prisés ; moi, je suis à la retraite ! » Au mur du petit espace de travail de Joëlle Robert-Lamblin, directrice de recherche honoraire associée à l’unité du CNRS Dynamique de l’évolution humaine, des photos d’Inuits du Groenland, d’éleveurs de rennes de Sibérie, d’étendues glacées. « Là, c’est une image du détroit de Béring du côté sibérien que j’ai prise d’hélicoptère, lance-t-elle fièrement en désignant une image du chenal mythique, enveloppé de brume. J’ai toujours été attirée par ces endroits de bout du monde. » Le bout septentrional, plus exactement.
Depuis 1966, l’anthropologue a centré ses recherches sur l’adaptation des petites populations humaines de l’Arctique à un environnement spécifique. Pour les mener à bien, elle a effectué une vingtaine de missions de terrain entre 1967 et 2007. Elle est allée à la rencontre des Inuits du Groenland, principalement sur la côte est, à Ammassalik et au Scoresbysund (actuellement appelé Ittoqqortoormiit), au gré d’une douzaine de missions. Elle a également séjourné avec les Aléoutes, dans l’archipel américain des îles Aléoutiennes, et avec les Évènes du Kamtchatka, une péninsule située en Extrême-Orient russe. Enfin, au cours de cinq missions, elle a côtoyé de près les peuples Yakoutes, Youkaghirs, Évènes, Eskimos Yupiks et Tchouktches du Grand Nord sibérien.
Avec toujours, le même objectif : comprendre quelles évolutions démographiques, sociales, économiques et culturelles ont accompagné leur occidentalisation et leur sédentarisation tout au long du XXe siècle. Aujourd’hui, ces mêmes peuples sont confrontés à un autre bouleversement majeur : celui du réchauffement climatique.

Tasiilaq, Groenland
La ville constitue un pôle d’attraction. Tasiilaq ne cesse de s’étendre (Groenland été 2007).
Tasiilaq, Groenland
La ville constitue un pôle d’attraction. Tasiilaq ne cesse de s’étendre (Groenland été 2007).

Lors de vos nombreuses missions, vous avez été le témoin d’une tendance forte : tous les peuples autochtones du Groenland, de l’Alaska, du Grand Nord sibérien, s’occidentalisent peu à peu…
Joëlle Robert-Lamblin :
Traditionnellement, ces peuples sont des nomades. Ils se sont adaptés à un environnement très rude (au nord de la Sibérie, le thermomètre peut descendre jusqu’à – 70 °C) en exploitant les ressources de la nature : les peuples de Sibérie sont essentiellement des éleveurs de rennes tandis que les Inuits chassent les mammifères marins. Jusqu’au XXe siècle, nombre de ces groupes constituaient ce que l’on appelle des isolats : ils vivaient en autarcie, totalement coupés du monde et ne pouvaient compter que sur eux-mêmes et sur leurs ressources naturelles : le phoque par exemple, grâce à sa chair, sa graisse, mais aussi sa peau, son squelette, etc., pouvait assurer la survie des familles dispersées1 ; par ailleurs, une baleine capturée pouvait subvenir aux besoins de toute une communauté pendant une année. Certains de ces isolats ont subsisté jusqu’à la fin du XIXe siècle : ce n’est qu’en 1884 que, parvenant à traverser la banquise, le Danois Gustav Holm est allé pour la première fois à la rencontre des Inuits du Groenland oriental. Le mode de vie des « petits peuples » de l’Arctique a été bouleversé par l’arrivée progressive d’Occidentaux au cours du XXe siècle, notamment pendant et après la Seconde Guerre mondiale. J’en ai en effet été le témoin direct dans la mesure où j’ai effectué mes premières missions dès les années 1960, au moment de leur mutation. Je les ai vus se sédentariser. J’ai vu les petites communautés isolées devenir village, les villages devenir de petites villes. Ces villes ont rapidement constitué des pôles attractifs, surtout pour les jeunes, et les femmes. En outre, les régions arctiques restées jusque-là très à l’écart se sont ouvertes au monde extérieur avec le développement de l’aviation.

Quels bouleversements sociaux la sédentarisation a-t-elle occasionnés ?
J. R.-L. : Au fil de mes séjours, je notais scrupuleusement l’évolution de certaines traditions. Ainsi, peu à peu, au Groenland oriental notamment, le canot à moteur a remplacé le kayak, la motoneige s’est partiellement substituée au traîneau. Ces indices forts d’une occidentalisation allaient de pair avec des changements beaucoup plus profonds : désormais regroupés dans de gros villages ou des villes, les autochtones étaient bien trop nombreux sur un même territoire de chasse pour tous pratiquer cette activité. Dès lors, ils ont été de plus en plus nombreux à occuper des postes salariés, d’abord dans l’administration mise en place par le gouvernement du Groenland (qui a obtenu son autonomie interne par rapport au Danemark en 1979), ensuite dans les services ou la construction.

Vivent-ils désormais à l’occidentale, dans des maisons individuelles ?
J. R.-L. :
Oui, le modèle de la grande maison regroupant plusieurs familles et plusieurs générations a laissé la place à celui de la maison individuelle n’abritant qu’une seule famille. J’ai eu l’occasion d’observer cette tendance notamment lors de mes missions dans la région d’Ittoqqortoormiit, dans l’immense fjord de Scoresbysund, au nord de la côte orientale du Groenland. Là-bas, en 1968, vivait une communauté de 410 habitants originaire d’Ammassalik, qui avait accepté, en 1925, la proposition des Danois d’être déplacée vers le Nord. En étendant ainsi le peuplement autochtone du Groenland, les Danois gardaient, face aux Norvégiens, la mainmise sur les territoires de chasse de la région. À Ittoqqortoormiit, les populations ont été logées dans des maisons individuelles, à l’occidentale. Parce que ce groupe comprenait aussi certaines familles venues de la côte ouest (en processus d’occidentalisation depuis bien plus longtemps que ne l’était l’est), son mode de vie ainsi que son langage avaient évolué. Certains m’ont même fait remarquer, à moi qui avais appris leur langue à Ammassalik, que je « parlais comme leur grand-mère ». De l’ensemble de ces missions, j’ai puisé le matériau qui a constitué ma thèse de 3e cycle, soutenue en 19702, des publications ultérieures, ainsi que ma thèse de doctorat d’État3, soutenue en 1983.

Eleveur de rennes dans le Grand nord sibérien
Les peuples du nord sibérien, où le thermomètre peut descendre jusqu’à – 70 °C, sont essentiellement des éleveurs de rennes. Ici, Mikhail Tataiev, Evène de la toundra d'Andriouchkino (Sibérie 1993).
Eleveur de rennes dans le Grand nord sibérien
Les peuples du nord sibérien, où le thermomètre peut descendre jusqu’à – 70 °C, sont essentiellement des éleveurs de rennes. Ici, Mikhail Tataiev, Evène de la toundra d'Andriouchkino (Sibérie 1993).

En ville,
non seulement
il faut partager le
territoire de chasse
avec des dizaines
de famille, mais il
n’y a pas de travail
salarié pour tout
le monde.

Les peuples de l’Arctique sont-ils désormais adaptés à cette urbanisation ?
J. R.-L. :
Pas tous, loin de là. En ville, non seulement il faut partager le territoire de chasse avec des dizaines de famille, ce qui limite l’activité, mais il n’y a pas de travail salarié pour tout le monde… Certains se retrouvent donc au chômage et plongent dans l’alcoolisme. Des problèmes de violence surviennent. Pour continuer leur activité traditionnelle tout en résidant en ville, certains chasseurs traquent le phoque en motoneige, afin d’étendre leur territoire de chasse, mais ce moyen de transport est décrié, car il perturbe le gibier. Certains ont tenté l’aventure de quitter leur région pour le Danemark, mais nombreux en reviennent très déçus. Même s’ils ont adopté certains aspects du mode de vie à l’occidentale, ces populations restent très attachées à leur culture, très étroitement liées à leur environnement polaire.

Un environnement dont l’équilibre devient de plus en plus précaire. Quel est à ce jour l’impact du réchauffement climatique sur l’Arctique et ses populations ?
J. R.-L. :
On note déjà de nombreux effets. En Sibérie, par exemple, en raison d’étés parfois très chauds, des feux ravagent la toundra, où paissent les rennes, ce qui oblige les éleveurs à se déplacer plus souvent en quête de nouveaux pâturages. Ces fortes chaleurs entraînent par ailleurs une augmentation du nombre d’insectes nuisibles, porteurs de maladies. Les éleveurs se plaignent aussi d’un climat devenu chaotique. Des périodes de redoux soudain, qui précèdent un nouvel épisode de gel, engendrent la formation d’une couche de glace superficielle plus dure qu’auparavant, que les rennes ne parviennent pas à casser pour brouter le lichen. Dans cette région de l’extrême nord de la Russie, on observe aussi une fonte du pergélisol. Ce sol gelé depuis des milliers d’années s’effondre par endroits. Les déplacements en traîneau ou en motoneige deviennent dangereux, les fondations des bâtiments ne sont plus sûres. Les populations s’adaptent déjà, notamment en utilisant des matériaux de construction mieux ancrés dans le sol. En Alaska, les tempêtes, de plus en plus nombreuses, ont érodé les côtes et les bords de rivière, ce qui menace certains villages. À Shishmaref, par exemple, où des maisons tombent littéralement dans la mer, les habitants vont devoir être déplacés. Mais l’effet le plus remarquable du réchauffement climatique concerne la banquise.

Dégel dans un village du Grand nord sibérien
Dégel dans un village du Grand nord sibérien (Kolymskoe, Sibérie 1997).
Dégel dans un village du Grand nord sibérien
Dégel dans un village du Grand nord sibérien (Kolymskoe, Sibérie 1997).

Pourquoi les effets du réchauffement sur la banquise sont-ils si néfastes aux populations arctiques ?
J. R.-L. : On le sait, la banquise se forme à présent de plus en plus tard en hiver et fond de plus en plus tôt au printemps. Or c’est lorsque les phoques ou les ours blancs se trouvent sur la banquise que les autochtones peuvent les chasser. À mesure qu’elle s’amenuise, les proies se raréfient. Ceux, encore nombreux, qui souhaitent conserver une activité traditionnelle pour se nourrir ont la possibilité de se tourner vers la pêche à la morue, au saumon, au flétan… C’est une activité que ces populations ont déjà pratiquée, sous l’impulsion des Danois. En effet, au début du XXe siècle, un courant marin chaud a provoqué un soudain afflux de morues près du littoral. Une manne qui a poussé une partie des autochtones à changer ses habitudes, son mode de vie. Mais certains Inuits sont peu enclins à cette reconversion : dans leur culture, le statut de pêcheur est bien moins valorisé que celui de chasseur ! De surcroît, pour les Inuits, seul le phoque constitue la « vraie » nourriture. On serait tenté de penser que le réchauffement climatique est une « aubaine » pour des populations vivant dans des conditions de froid extrême. Mais ce n’est pas le cas. Tous ceux à qui j’ai parlé de ce problème tiennent à leur héritage et souhaitent que leur écosystème demeure froid, car ils savent le maîtriser. C’est également le message que les représentants des peuples de l’Arctique font entendre lors des différentes conférences climat auxquelles ils participent.

Les peuples de
l’Arctique tiennent
à leur héritage
et souhaitent que
leur écosystème
demeure froid,
car ils savent
le maîtriser.

Le réchauffement climatique, par la fonte des glaces qu’il induit, rend-il les ressources du sous-sol plus accessibles ?
J. R.-L. :
En effet. Les demandes de prospection et d’exploitation de pétrole, gaz et minerais divers dans la région se multiplient. Si les populations locales bénéficieront sans doute des retombées économiques de ces gisements, elles risquent aussi d’en subir les conséquences néfastes sur leur environnement. À Kvanefjeld, par exemple, au sud du Groenland, le gouvernement s’apprête à autoriser l’extraction, par une compagnie australienne, de terres rares (servant à la fabrication des composants informatiques) et d’uranium. Une mine d’uranium à ciel ouvert, située à 7 kilomètres de la petite ville de Narsaq, pourrait donc bientôt y voir le jour. Les déchets radioactifs seront stockés dans un lac environnant, non loin du littoral où l’on chasse et pêche et à côté de fermes où l’on élève des moutons…

Inuits, chasse aux phoques
Retour de chasse avec trois phoques à Kap Hope (Scoresbysund, Groenland 1968). Pour les Inuits, seul le phoque constitue la « vraie » nourriture.
Inuits, chasse aux phoques
Retour de chasse avec trois phoques à Kap Hope (Scoresbysund, Groenland 1968). Pour les Inuits, seul le phoque constitue la « vraie » nourriture.

Par le passé, les peuples de l’Arctique ont-ils déjà dû faire face à des changements climatiques brutaux ?
J. R.-L. : Bien sûr ! Et c’est leur remarquable faculté d’adaptation qui a permis à ces peuples, ou du moins à certains de ces peuples, de survivre jusqu’à l’époque moderne ! Et ce malgré leurs faibles effectifs. Une illustration : quand le Danois Gustav Holm débarque à Ammassalik en 1884, il rencontre une population d’Inuits, totalement isolée du reste du monde, de seulement 413 individus ! (la région, renommée Tasiilaq, compte actuellement près de 3 000 habitants). Parmi les grandes tendances climatiques, on note un fort refroidissement, vers 200 avant notre ère, qui correspond justement à une période où le Groenland n’était pas habité, les populations ayant dû migrer vers des régions plus clémentes, avant de s’y établir à nouveau, ou bien de disparaître définitivement. Nous savons aussi que, vers l’an 1 000, à la faveur d’un réchauffement et de l’ouverture de la banquise, les Eskimos thuléens (ancêtres des Inuits), chasseurs de baleine, ont effectué une grande migration par bateau (l’oumiak) depuis l’Alaska jusqu’à l’Arctique canadien et le Groenland.

Vous avez écrit ou coécrit six ouvrages et près d’une centaine d’articles sur les populations de l’Arctique, en particulier sur leur adaptation à l’occidentalisation. Maintenant que la plupart sont sédentarisés, quel type de travail ethnologique et anthropologique reste-t-il à faire sur ces peuples ?
J. R.-L. :
Celui sur leur adaptation au changement climatique, qui ne fait que commencer. Il faut recueillir auprès des populations locales tous les témoignages sur les moindres changements environnementaux (tel glacier qui a reculé, tel changement de comportements du gibier…) et analyser sur le long terme le processus d’adaptation des hommes (changement d’habitat, d’activités, de pratiques pour se nourrir, pour se vêtir, etc.) et l’impact démographique, économique et social qu’il implique. Il y a beaucoup de travail en perspective !

À voir :
Cette vidéo du débat "Les pôles, sentinelles du réchauffement climatique" qui s'est tenu au Forum du CNRS le 13 novembre 2015 et auquel a participé Joëlle Robert-Lamblin.

Notes
  • 1. La Civilisation du phoque, P.-É. Victor et J. Robert-Lamblin, t. I : « Jeux, gestes et techniques des Eskimo d’Ammassalik », A. Collin/R. Chabaud, 1989, et t. II : « Légendes, rites et croyances des Eskimo d’Ammassalik », R. Chabaud, 1993.
  • 2. « Les Ammassilimiut émigrés au Scoresbysund. Étude démographique et socio-économique de leur adaptation », 1971, voir : www.evolhum.cnrs.fr/lamblin
  • 3. « Ammassalik, est Groenland : fin ou persistance d’un isolat ? », 1986, voir : www.evolhum.cnrs.fr/lamblin

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