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«Dans l'Antiquité, on criait déjà "Allez les verts !"»

«Dans l'Antiquité, on criait déjà "Allez les verts !"»

04.08.2016, par
Course de char , jeux olympiques dans l'Antiquité
Un aurige (conducteur de char). Dans l’Antiquité, il y avait beaucoup moins de disciplines que dans les Jeux actuels : des courses hippiques et des épreuves athlétiques pour l’essentiel et aucun sport collectif.
En cette période olympique, l’historien Jean-Paul Thuillier revient sur les origines des Jeux dans la civilisation gréco-romaine.

Peut-on dire que les Jeux olympiques actuels ont été inventés dans la Grèce antique ?
Jean-Paul Thuillier1 : C’est ce que laisse penser leur nom, mais ils n’ont pratiquement rien en commun avec les « concours » ou « rassemblements » (agônes) qui étaient organisés à Olympie à partir du VIIIe siècle avant notre ère. Lorsque Pierre de Coubertin invente les Jeux modernes, entre 1894 et 1896, l’idée est de démocratiser le sport en l’internationalisant. Or les notions de sport amateur et d’État-nation n’existaient tout simplement pas dans l’Antiquité. Outre ce point capital, il y avait beaucoup moins de disciplines : des courses hippiques et des épreuves athlétiques pour l’essentiel, et aucun sport collectif. Les anciens Grecs jouaient parfois au ballon, mais jamais dans le cadre des compétitions olympiques. Enfin, il faut rappeler que ces concours étaient dédiés aux dieux et s’inscrivaient dans toute une série de manifestations rituelles : processions, prières, sacrifices… Ce qui n’est évidemment pas le cas aujourd’hui. Bref, on décrit deux réalités très différentes. Le fait que les premiers Jeux modernes se sont déroulés à Athènes et non à Olympie me paraît d’ailleurs révélateur. En 2004, le Comité organisateur a organisé l’épreuve de lancer de poids dans le stade d’Olympie, pour le symbole : j’ai trouvé cela amusant dans la mesure où ce sport n’existait pas dans l’Antiquité !

jeux olympiques dans l'Antiquité
Athlètes grecs à l'entraînement (Ve siècle av. J.-C.). A partir du IVe siècle av. J.-C. et sous l’Empire romain, les concours se sont multipliés autour de la Méditerranée : en Turquie, en Tunisie, en Egypte, en Italie…
jeux olympiques dans l'Antiquité
Athlètes grecs à l'entraînement (Ve siècle av. J.-C.). A partir du IVe siècle av. J.-C. et sous l’Empire romain, les concours se sont multipliés autour de la Méditerranée : en Turquie, en Tunisie, en Egypte, en Italie…

D’autres compétitions similaires ont-elles été organisées dans le reste du monde antique ?
J.-P. T. : Effectivement, le sport n’est pas né en Grèce, contrairement à une idée reçue. Des pratiques plus anciennes ont été recensées en Égypte ou dans la civilisation sumérienne par exemple. Ce qui est vrai, en revanche, c’est qu’il prend une importance considérable et relativement inédite dans le monde grec. La « gymnastique », soit l’entraînement physique au gymnase, fait pleinement partie de la formation de l’élite de la population, au même titre que l’éducation intellectuelle. D’autre part, les compétitions organisées à Olympie deviennent les plus grands rassemblements que la Grèce connaisse : 50 000 spectateurs viennent assister au spectacle, ce qui est considérable pour l’époque.

Les compétitions
organisées
à Olympie
deviennent
les plus grands
rassemblements
que la Grèce
connaisse.

À partir des IVe et IIIe siècles avant notre ère, et sous l’Empire romain, des concours se multiplient tout autour de la Méditerranée : en Turquie, en Tunisie, en Égypte, en Italie… Et c’est dans le monde romain, je crois, qu’a alors été inventé ce que l’on appelle aujourd’hui « le sport spectacle ». Les fameux Jeux du cirque – qui, je tiens à le préciser, ne comportaient pas de combat de gladiateurs… – rassemblent jusqu’à 150 000 spectateurs. C’est resté le plus grand rassemblement sportif jusqu’à une période très récente : le stade Maracanã, construit en 1950 au Brésil, a battu le record en proposant d’accueillir jusqu’à 200 000 spectateurs, avant de revenir à des dimensions plus modestes.

 

Quelles étaient les spécificités des Jeux romains par rapport aux Olympiades grecques ?
J.-P. T. : Les athlètes grecs sont des aristocrates motivés, pour l’essentiel, par l’envie de gagner et d’être auréolés de gloire. Les champions sont considérés avec la même estime qu’un chef militaire qui aurait sauvé sa patrie. Pour autant, ils reçoivent pour toute récompense une couronne d’olivier à Olympie, et éventuellement des biens matériels ou de l’argent lorsqu’ils reviennent dans leurs cités. À Rome, les choses sont complètement différentes : les aristocrates ne se donnent jamais en spectacle ; c’est vu comme une sorte d’infamie. Les participants aux jeux sont donc des gens de basse condition, souvent des esclaves, qui participent dans l’espoir de gagner de l’argent, d’améliorer leur condition ou d’être affranchis. Les plus grands champions de l’épreuve phare, la course de chars, gagnent une immense fortune : on sait qu’un certain Dioclès a remporté 35 millions de sesterces, quand la fortune minimum d’un sénateur romain – le plus haut statut de l’époque – devait être d’un million seulement. Cela a donné lieu aux premiers grands débats sur le « sport business » et la rémunération des champions : des intellectuels comme Juvenal ou Martial étaient scandalisés et dénonçaient cette « dérive » dans leurs poèmes.

Il y avait moins d’enjeux d’argent en Grèce qu’à Rome ?
J.-P. T. : Les courses de char du cirque romain sont à beaucoup d’égards l’équivalent du football contemporain : les cochers peuvent brasser des sommes considérables et suscitent un engouement inégalé dans l’histoire de l’Antiquité.

Les courses de char
du cirque romain
sont à beaucoup
d’égards
l’équivalent
du football
contemporain.

Même les autres épreuves des Jeux du cirque – des sports de combat et de l’athlétisme pour l’essentiel – ne bénéficient pas d’une telle popularité. En Grèce, les courses hippiques étaient réservées à l’élite et aux plus riches, et il y avait donc moins d’enjeux d’argent. On observe tout au plus un début de professionnalisation à partir du IVe siècle avant notre ère : les compétitions se sont multipliées dans le monde méditerranéen, et des sommes d’argent ont été de plus en plus souvent proposées en guise de récompense. Certains athlètes pouvaient ainsi aller de compétition en compétition et gagner leur vie. Mais c’est un phénomène tardif et qui reste à la marge de ce que l’on appelle « les concours panhelléniques ».

Ces manifestations jouaient-elles un rôle politique ou social ?
J.-P. T. : Oui, déjà parce qu’elles rassemblent des foules très importantes. En Grèce, on se rend au sanctuaire d’Olympie comme d’autres iront plus tard en pèlerinage à la Mecque. Beaucoup viennent assister au spectacle, participer à l’événement, mais pas seulement. C’était aussi un lieu de rencontres, l’occasion pour des hommes politiques, des orateurs ou des philosophes d’échanger et de se faire connaître. À Rome, surtout à l’époque républicaine, les Jeux sont un instrument du pouvoir. Les magistrats chargés de les organiser – les « édiles » – sont assurés de faire une belle carrière politique s’ils organisent une manifestation somptueuse. L’empereur peut également en tirer un prestige immense – ce que dénonce, là encore, l’écrivain Juvenal, lorsqu’il déplore : « Rome est tout entière au cirque. » Le succès populaire des jeux est tel que les rues sont désertes pendant les courses de chars, d’ailleurs les voleurs s’en donnent à cœur joie. Les supporters sont galvanisés dans les gradins et débattent sans cesse pour savoir qui est le meilleur cocher. Dans le Satyricon, de l’écrivain Pétrone, on voit même un maître se disputer sur ce sujet avec ses domestiques. Cela créait des échanges entre des gens très différents, et donc une certaine forme de cohésion sociale.

 jeux olympiques dans l'Antiquité
Le stade d'Olympie (192 mètres de long) et sa ligne de départ. Des athlètes venus de toute la Grèce s'y sont mesurés pendant près de mille ans.
 jeux olympiques dans l'Antiquité
Le stade d'Olympie (192 mètres de long) et sa ligne de départ. Des athlètes venus de toute la Grèce s'y sont mesurés pendant près de mille ans.

Les supporters qui assistaient aux Jeux étaient-ils très différents de ceux d’aujourd’hui ?
J.-P. T. : Ils se comportaient peu ou prou comme les tifosi ou les fans du PSG. À Rome, on vendait déjà des produits dérivés : des médaillons de lampe en terre cuite qui représentaient les cochers, des statuettes, des petits couteaux pliants en os, avec les noms des champions et des chevaux gravés dessus… Il faut savoir que les factions de cochers étaient au nombre de quatre et identifiées par des couleurs différentes. Sur les gradins du cirque, on criait « allez les verts ! », « allez les blancs ! ». Pour l’anecdote, on a même découvert une épitaphe sur une tombe de l’époque, qui indiquait « venetianus », qu’on peut traduire par : « Il était partisan des bleus. » C’est comme si vous lisiez pour toute biographie sur la stèle d’un fan de foot : « Il a toujours supporté l’OM. » Et cela existe aujourd’hui : j’ai déjà vu un ballon de foot gravé sur la tombe d’un inconnu, et je pense que la pratique est fréquente dans les pays d’Amérique latine par exemple. Les manifestations sportives antiques suscitaient les mêmes émotions qu’aujourd’hui. Les spectateurs vibraient avec leur champion, ils applaudissaient les performances et sifflaient les adversaires. Bien sûr, les choses étaient très différentes, du point de vue religieux et politique notamment. Mais quand le cocher favori franchissait la ligne d’arrivée en vainqueur, et que la foule hurlait de joie, cette dimension spirituelle n’avait à mon avis plus grande importance.

Notes
  • 1. Professeur émérite d’histoire de l’Antiquité à l’École normale supérieure, Laboratoire Archéologie et philologie d’Orient et d’Occident (CNRS/ENS/EPHE).
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Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.

À lire / À voir

Le Sport dans l’Antiquité. Égypte, Grèce et Rome, Wolfgang Decker et Jean-Paul Thuillier, Antiqua Picard, Paris, 2004

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