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Les métamorphoses du football

Les métamorphoses du football

22.05.2018, par
Coupe du monde 2014 au stade Maracanã, à Rio (Brésil). En quelques décennies, le football s'est profondément transformé dans ses pratiques et son audience.
Sport le plus populaire au monde, le football n’intéresse pas que les supporters : il est aussi étudié par les chercheurs en sciences sociales. Parmi eux, l’ethnologue Christian Bromberger, qui revient, à quelques semaines de la Coupe du monde, sur les transformations de ce sport au cours des dernières décennies.

Vous interveniez la semaine dernière à Paris dans une conférence sur le football et les sciences sociales. En quoi ce sport a-t-il changé depuis les années 1980 ?
Christian Bromberger1 : L’issue des matchs est moins incertaine. Une équipe dotée de millions d’euros de budget l’emporte contre les moins bien loties dans l’écrasante majorité des cas. Les dirigeants de petits clubs peuvent bien déborder d’intelligence tactique ou d’imagination, ça n’a que peu de poids face au pouvoir de l’argent. L’incertitude ne demeure que pour des affrontements entre équipes de même niveau, des clubs de taille intermédiaires ou lors des phases finales de grands tournois par exemple. Dans les coupes nationales, les matchs à élimination directe créent parfois de petits miracles, « David » l’emportant contre « Goliath ». Mais ces compétitions sont boudées par les grands clubs et les organismes européens, précisément parce que l’incertitude y est trop importante et qu’ils y ont beaucoup à perdre. C’est d’ailleurs pour cette raison que des systèmes de poule de qualification ont été introduits dans la Coupe des champions – qui deviendra la Ligue – au début des années 1990. Faute d’élimination directe, les chances qu’une petite équipe crée la surprise s’amoindrissent. C’est une évolution regrettable, car l’un des ressorts dramatiques du spectacle sportif, son piment émotionnel, est lié à l’incertitude du résultat. Contrairement aux films ou pièces de théâtre, l’histoire n’est pas construite avant la représentation mais s’élabore sous les yeux des spectateurs.
 
Comment est-il devenu un « sport business », selon l’expression consacrée ?
C. B. : Jusqu’aux années 1980, les clubs étaient gérés par des associations à but non lucratif. Une série de lois a permis d’en faire des sociétés anonymes sportives professionnelles, dotées des mêmes prérogatives que d’autres structures commerciales. Des investisseurs se sont engouffrés dans la brèche et les budgets ont explosé : un million d’euros de recettes pour la première division française en 1970, un milliard en 2011 ! Cette augmentation est notamment liée à celle, tout aussi considérable, des droits de diffusion télévisés durant cette période. Ils ne représentaient que 1 % du budget des clubs en 1980, contre 44 % en moyenne aujourd’hui.
 

Jusqu’aux années 1980, les clubs étaient gérés par des associations à but non lucratif.

Or, les équipes sont loin d’être également loties en la matière : celles qui accumulent le plus de succès sont davantage diffusées, touchent plus d’argent et entrent dans un cercle vertueux, tandis que les autres se retrouvent rapidement bloquées si elles n’ont pas bénéficié d’entrée de jeu de bons résultats. L’écart de budget entre deux clubs, qui était au plus de 6 ou 7 pour 1 il y a une trentaine d’années, peut aujourd’hui être de 25.

Cette évolution aurait cependant eu moins d’impact si le marché des joueurs ne s’était pas libéralisé et globalisé dans le même temps. Jusqu’à la fin des années 1990, une équipe européenne pouvait recruter quatre extra-Européens au maximum. Cette limite a sauté, encourageant l’essor d’un marché mondial débridé. Pour rester dans la course, les clubs doivent désormais recruter des stars internationales au coût exorbitant.
 
Les supporters sont-ils toujours autant attachés à leur équipe ?
C. B. : Ces évolutions n’ont pas entamé la ferveur populaire, mais les choses ont totalement changé de nature. L’identification à un club était autrefois perçue comme le signe d’un mode spécifique d’existence, qu’étaient supposés incarner le jeu et le style d’une équipe. L’AS Saint-Étienne se distinguait par sa pugnacité et son courage, l’Olympique de Marseille par son panache, son côté fantasque et sa virtuosité spectaculaire, la Juventus de Turin était réputée pour sa discipline rigoureuse… Ces stéréotypes étaient largement fantasmés, mais les supporters se plaisaient à raconter ainsi le jeu de leur équipe et à en faire la marque de leur culture locale. Pour les plus jeunes, aller au stade était une façon de s’initier aux valeurs et à l’histoire de leur ville. De façon connexe, les présidents de clubs étaient souvent des magnats locaux, des industriels par exemple ; les joueurs étaient aussi des gars du coin, à l’image des « minots » de Marseille, qui assurèrent la résurrection de leur club au début des années 1980, ou des ouvriers d’origine polonaise à Lens, dans les années 1970. Aujourd’hui – faut-il le rappeler ? – les présidents et actionnaires n’ont plus aucun lien avec l’histoire locale. Des investisseurs du monde entier misent sur de grosses équipes et y intègrent des joueurs venus d’un peu partout. Cette déterritorialisation s’illustre jusque dans les noms des stades : Matmut Atlantique a remplacé le Chaban-Delmas à Bordeaux, Orange Vélodrome au Vélodrome de Marseille, etc. Même les équipes nationales n’ont plus de style propre, puisque les joueurs circulent et s’entraînent tout au long de l’année aux quatre coins de la planète.

Selon l'ethnologue, la déterritorialisation du football s’illustre jusque dans les noms des stades : ici, l’ancien «vélodrome de Marseille» a désormais pour nom «Orange Vélodrome».
Selon l'ethnologue, la déterritorialisation du football s’illustre jusque dans les noms des stades : ici, l’ancien «vélodrome de Marseille» a désormais pour nom «Orange Vélodrome».

 
Quel sens y a-t-il à soutenir une équipe locale à l’heure de la mondialisation ?
C. B. : Notre époque se caractérise par deux tendances apparemment contradictoires : d’un côté une dissolution des identités collectives, dans le cadre de la globalisation notamment, et de l’autre un maintien voire une poussée des affirmations identitaires. L’évolution du foot comme d’autres phénomènes sociaux en témoignent. Les supporters voient leur identité territoriale s’étioler et se tournent en conséquence vers des clubs prestigieux, même situés à des centaines de milliers de kilomètres de chez eux.
 

Le foot illustre une grande tendance contemporaine : la montée de l’individualisme. On célèbre davantage les prouesses des joueurs que celles de leurs équipes.

De façon connexe, certains soutiennent deux équipes : celle de leur lieu de naissance et un grand club rayonnant à travers le monde, ce qui est une façon de concilier une identité donnée et une identité rêvée. Une raison prosaïque est aussi l’envie de prendre plus de plaisir aux matchs, car il faut être partisan pour pleinement apprécier une compétition. Mais comment choisir son club, si ce n’est en se fondant sur une communauté d’appartenance ?

Le foot illustre une autre grande tendance contemporaine : la montée de l’individualisme. On célèbre davantage les prouesses des joueurs que celles de leurs équipes. Jusqu’aux années 1990 d’ailleurs, les noms n’apparaissaient généralement pas sur les maillots, les supporters qui s’en procuraient marquaient leur adhésion à une communauté et à un groupe. Aujourd’hui, la célébration de l’entre-soi a cédé le pas à un show de vedettes réunies sous les mêmes couleurs.

La libéralisation des clubs et du marché des joueurs ont profondément modifié la donne : pour rester au niveau dans la compétition mondiale, les clubs doivent recruter des stars internationales. Ici, le footballeur brésilien Neymar a signé un contrat de 5 ans avec le PSG pour 222 millions d'euros.
La libéralisation des clubs et du marché des joueurs ont profondément modifié la donne : pour rester au niveau dans la compétition mondiale, les clubs doivent recruter des stars internationales. Ici, le footballeur brésilien Neymar a signé un contrat de 5 ans avec le PSG pour 222 millions d'euros.

 
Quel est l’impact de ces évolutions sur le grand public, au-delà des aficionados ?
C. B. : L’affluence moyenne aux matchs a doublé en France : 10 000 spectateurs en moyenne en 1980, contre plus de 20 000 en 2017. L’effet coupe du monde 1998 et l’Euro 2016 ont entraîné une modernisation et une amélioration du confort des stades, et plus généralement une légitimation de l’intérêt pour le football dans les classes supérieures. Jadis populaire, ce sport s’est ainsi gentrifié lui aussi : les enceintes sportives tendent à s’équiper de magasins, d’installations pour les enfants ou encore à proposer aux plus aisés d’y fêter leur mariage. Certains stades restent populaires, comme à Marseille, mais ce phénomène d’« élitisation des tribunes » – selon l’expression de Roger Besson – est avéré. Cette métamorphose s’accompagne d’un changement d’ambiance : aux chants et aux chorégraphies des supporters se substitue progressivement une atmosphère plus feutrée et bon enfant, orchestrée par de la musique enregistrée et un animateur à la voix chaleureuse. Dans le même temps, une politique de lutte contre les supporters les plus démonstratifs, les « ultras » notamment, a été mise en œuvre à partir des années 1990. Réprimer la violence est bien évidemment légitime, mais ces lois ont en partie pesé sur le « supportérisme » festif et carnavalesque : le contrôle préalable de tout matériel destiné à être brandi, le risque d’encourir des sanctions pénales en cas de slogan trop virulent… Tout cela n’encourage pas l’expression d’un zeste de folie durant le match.
 
L’arbitrage vidéo a récemment été adopté pour des gestes litigieux. Quelle évolution cela peut-il induire dans le foot à l’avenir ?
C. B. : Cette technicisation du spectacle pose autant de problèmes qu’elle en résout. La vidéo isole, décontextualise et même déréalise la situation qui prête à discussion. Au ralenti, une main qui frotte un visage devient une claque, un pied qui effleure la jambe une agression… L’intentionnalité de la faute est difficilement appréciable, et l’arbitre paraît tout autant sujet à l’erreur que sans vidéo. Par ailleurs, une telle innovation me semble porter atteinte à la philosophie du jeu et du spectacle : « Le foot ne se joue pas au ralenti mais à vitesse réelle », ironisait le directeur de la rédaction de France Football, Gérard Ejnès. L’esprit du jeu devrait nous conduire à tolérer ou sanctionner une action litigieuse selon le cours global de la partie, le comportement des joueurs ou de précédents rappels à l’ordre par exemple. Et plus généralement, voulons-nous vraiment de matchs bien rangés et sans aspérité ? Le spectacle du football a déjà perdu en densité et en significations. Il demeure néanmoins une vision ludique et caricaturale du monde contemporain, où se conjuguent sur le chemin de la réussite le mérite individuel et le travail d’équipe, mais aussi la chance, la tricherie et une justice – celle de l’arbitre – plus ou moins discutable. Le match devrait continuer de symboliser ainsi les ressorts contradictoires du succès dans le monde contemporain.
 
 
À lire :
Le match de football. Ethnologie d'une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Christian Bromberger, Alain Hayot, Jean-Marc Mariottini, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, janvier 1995, 408 p., 28 €

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- « Le ballon rond à l’épreuve des probabilités »
- « Dans l'Antiquité, on criait déjà "Allez les verts !" »
- « Quand les maths se mêlent de sport »
 

Notes
  • 1. Christian Bromberger est ethnologue, professeur émérite à Aix-Marseille Université, chercheur à l’Idhemec, Institut d’ethnologie méditerranéenne, européenne et comparative (CNRS/Aix-Marseille Université). Il est également membre senior de l’Institut universitaire de France.
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Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.

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