Donner du sens à la science

La santé n’est pas étrangère au genre

La santé n’est pas étrangère au genre

21.11.2017, par
Pourquoi une maladie touche-t-elle plutôt l’un ou l’autre sexe ? Pour quelle raison l’autisme est-il mal diagnostiqué chez les femmes? Le sociologue Mathieu Arbogast, chargé de projet à la Mission pour la place des femmes au CNRS, nous explique l'importance des rapports sociaux liés au sexe sur les questions de santé.

Une fois par mois, retrouvez sur notre site les Inédits du CNRS, des analyses scientifiques originales publiées en partenariat avec Libération.

Il y a quelques années, les autorités américaines se sont aperçues que 80 % des médicaments retirés du marché l’avaient été en raison d’effets secondaires sur les femmes. Cela n’a rien de surprenant au demeurant, car les différentes phases d’essais portent en très grande majorité sur des sujets mâles. Considérer le genre dans les recherches sur la santé passe par la prise en compte du sexe des échantillons durant les tests, mais cela va aussi bien au-delà.

S’intéresser au genre (c’est-à-dire aux rapports sociaux liés au sexe, et au masculin et au féminin) permet de découvrir que ce qu’on croyait « naturel » ne l’est pas.  Ainsi, l’anthropologue Priscille Touraille a démontré que les femmes sont devenues progressivement plus petites que les hommes. En se réservant longtemps la nourriture la plus riche, en privilégiant les unions avec des femmes plus petites, les hommes ont profité de leur domination sociale et ont peu à peu construit ces différences de stature et de morphologie.
 

Deux sexes parfaitements définis ?

Une autre évidence battue en brèche par la recherche est la séparation de l’espèce humaine en deux sexes, ni plus ni moins et parfaitement définis. Or, il existe plusieurs manières de définir le sexe (sexe gonadique, hormonal, chromosomique…)1 et pour chacune d’entre elles, on sait désormais qu’il y a plus de deux sexes. Comme l’expliquait une autre célèbre anthropologue, Françoise Héritier, récemment disparue, la bipartition sexuelle structure la société. De sorte que les personnes dites « intersexes », qui représenteraient entre 1 et 2 % de la population, sont généralement opérées au plus jeune âge pour les « assigner » à l’un des deux sexes classiques. Dans de nombreux cas, ne pas correspondre au système de genre binaire2 est ainsi considéré comme une pathologie à traiter et entraîne des interventions chirurgicales ou des traitements hormonaux.

Cancers des femmes, autisme des hommes

Une deuxième question concerne les diagnostics et les traitements. Ilana Löwy, historienne des sciences, raconte comment la lutte contre le cancer s’est d’abord focalisée sur les femmes et les cancers de leurs organes sexuels. Les cancers des hommes ont donc longtemps été négligés et peu soignés. Mais le genre entre en jeu dans de nombreuses autres maladies, au détriment des hommes (l’ostéoporose masculine est moins étudiée et moins recherchée chez les patients âgés)… ou des femmes (les symptômes de crise cardiaque sont différents chez les femmes, et bien moins connus que ceux des hommes).

Le cas de l’autisme est très représentatif. L’autisme est étudié en se calquant sur ce que l’on sait des hommes autistes, ce qui contribue à une moindre détection des femmes concernées. En raison des différences d’éducation, les filles acquièrent plus que les garçons des codes sociaux et développent des stratégies qui les aident à surmonter leurs difficultés de communication. L’une des conséquences est que de nombreuses femmes autistes dites « de haut niveau » se sont elles-mêmes diagnostiquées, quand les professionnels leur attribuaient d’autres affections et proposaient des traitements inadaptés. Fabienne Cazalis, chercheuse en sciences cognitives, montre qu’il faut parfois beaucoup de temps avant que cet autodiagnostic soit confirmé par les professionnels.

 

 

Un rapport genré à la santé

Les rapports de genre ont aussi des conséquences sur la connaissance que les femmes et les hommes ont des maladies, notamment le sida et sa prévention. Des travaux en Afrique sub-saharienne, notamment au Lesotho, montrent que les femmes sont plus informées sur le virus et sur les tests. Les hommes y sont massivement réticents à tester leur sérologie. Ici, le genre est doublement en cause. D’abord, la répartition traditionnelle des rôles fait que les femmes vont plus fréquemment à l’hôpital ou au centre de soin, notamment parce que ce sont elles qui suivent la santé des enfants. Cette fréquentation du milieu médical leur fait aussi acquérir des connaissances supérieures à celles de leurs partenaires. Or, elles partagent peu ces informations avec leur compagnon. C’est le deuxième aspect genré de cette question : il est mal vu qu’une femme parle de sexualité à son partenaire, qui risquerait de la soupçonner de mœurs légères. Ce sont bien les normes de comportements qui sont en cause ici, une organisation de la société dans laquelle les femmes s’occupent des enfants et ne sont pas censées être proactives en matière de sexualité.

Au final, les inégalités de genre sont liées très largement aux questions de santé. En raison de la préférence familiale souvent constatée pour les enfants de sexe masculin, ceux-ci bénéficient de plus de soins que les filles dans de nombreux pays. À l’autre bout du spectre, chez les personnes âgées, on constate que les « aidants » familiaux sont le plus souvent… des aidantes. La santé des aîné.e.s pèse donc plus sur celle des filles que des fils. Un nouvel indicateur utilisé depuis peu rend compte des différences de vieillissement des femmes et des hommes : l’espérance de vie en bonne santé. On sait que les femmes vivent plus longtemps que les hommes. Mais si l’on ne tient compte que des années « en bonne santé », l’écart se réduit fortement : à 65 ans, l’espérance de vie en bonne santé des Françaises ne dépasse celle des Français que d’un an (alors qu’à cet âge, leur espérance de vie tout court est plus longue d’environ quatre ans, selon des chiffres de 2015).

 

 

Santé et violences

Les violences sexuelles sont elles aussi fortement genrées, l’enquête Virage de l’Ined l’a encore confirmé récemment : 14,5 % des femmes de 20 à 69 ans en ont été victimes au cours de leur vie, contre 4 % des hommes. On sait également que beaucoup plus de femmes sont victimes de violences au sein du couple. Ces violences ont des conséquences sur la santé, au point que l’OMS dénonce sans ambages une « urgence de santé publique ». Dépression, douleurs pelviennes, infections génitales et urinaires, impact sur la sexualité, les violences subies ont des effets sur la santé des femmes pour le restant de leur vie. En France, le coût des violences au sein du couple et de leurs conséquences sur les enfants était estimé en 2012 à 3,6 milliards d’euros.
 
Ce ne sont là que quelques exemples des liens extrêmement nombreux entre genre et santé. Pour mieux les mettre en évidence, le CNRS a participé à six vidéos de l’Inserm, courtes et impertinentes, qui attirent l’attention sur l’importance de ces interactions.  Le 23 novembre se tiendra à Paris un colloque important, intitulé « Sexe et genre dans les recherches en santé : une articulation innovante ». Il marquera une étape supplémentaire dans l’indispensable prise de conscience, actuellement à l’œuvre au sein de la communauté scientifique, de l’importance du paramètre « genre ».

  
 
Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

 

Notes
  • 1. L’histoire des « tests de féminité », retracée par la socio-historienne Anaïs Bohuon, en fournit des exemples parlants.
  • 2. L’Allemagne, après le Népal ou l’Australie, reconnait depuis peu un troisième sexe à l’état civil.

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