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Frankenstein, une œuvre féministe?

Frankenstein, une œuvre féministe?

07.08.2018, par
Dans le biopic de la réalisatrice Haifaa Al-Mansour, Elle Fanning prête son allure diaphane à Mary Shelley, célèbre auteure de « Frankenstein ou le Prométhée moderne ».
Auteure de « Frankenstein », premier roman de science-fiction devenu mythe universel, Mary Shelley fait l'objet d'un biopic qui sort ce mercredi au cinéma. Ce film fait-il d'elle à l'excès une héroïne féministe ? Nous avons posé la question à Christine Berthin, spécialiste de littérature anglaise.

Le film de Haifaa Al-Mansour, qui sort ce mercredi au cinéma, montre une Mary Shelley éprise de liberté et volontaire, que ce soit en amour ou pour conquérir un terrain jusqu’alors majoritairement réservé aux hommes : la littérature. Cette image vous semble-t-elle fidèle ?
Christine Berthin1 : Globalement le film est très proche de la vérité historique. Mais je pense que le tempérament de la jeune Mary (née Wollstonecraft Godwin) a subi une légère modernisation dans ce portrait qui emprunte sans doute certains de ses traits au féminisme d'aujourd'hui. Elle s’est effectivement enfuie en juillet 1814, à dix-sept ans à peine2, avec Percy Bysshe Shelley, jeune poète de presque vingt-deux ans3, déjà marié et père de famille, bravant la morale pour vivre « selon ses désirs », comme dit dans le film. Mais elle n'avait pas une personnalité aussi affirmée que dans ce biopic. C’était une gamine qui n’a pas mesuré les conséquences de ses actes, exactement comme Victor Frankenstein4 quand il a donné vie à sa créature… Certes, elle est exaltée à seize ans, mais à dix-huit elle l’est déjà beaucoup moins. Après le scandale, elle n’a en fait qu’une hâte, c’est de réintégrer la société et être acceptée. Elle le sera d’ailleurs bien plus dans son rôle de veuve – Percy Shelley qu’elle a épousé en 1816 s’étant noyé à vingt-neuf ans – que lorsqu’elle vivait avec lui. Et en vieillissant, elle est devenue presque victorienne !
 
 
Dans une scène, elle tient tête à Lord Byron sur la façon de traiter sexuellement les femmes, prenant la défense de Claire Clairmont (fille de la seconde épouse du père de Mary Shelley). Cela sonne-t-il juste selon vous ?
C.B. : Je ne pense pas que cette scène soit plausible historiquement. Je crois que Mary Shelley a surtout été relativement débordée dans sa relation avec Percy Shelley. Elle le suit par amour mais subit rapidement les inconvénients du mode de vie libertaire qu’il prône, notamment parce qu’il a plusieurs maîtresses, alors qu’elle ne voulait vraisemblablement pas d’autre amant et lui sera, il me semble, fidèle.
 

  
 
Mary Shelley s’est débattue à une époque conservatrice où la critique regretta qu’elle ait oublié la « douceur inhérente à son sexe »...
Le simple fait d’écrire un tel roman en 1816, à dix-huit ans, ne suffit-il pas à faire d'elle une féministe avant l’heure ?
C.B. : Ce n’est pas exactement cela. Écrire lui est naturel parce ses parents sont des progressistes cultivés. Sa mère, Mary Wollstonecraft, a en particulier publié en 1792 un essai proto-féministe, Défense des droits de la femme, dans lequel elle exprime un besoin de reconnaissance des femmes, du point de vue de l’éducation principalement, pour que celle-ci ne soit pas limitée au chant et à la couture. Mais on ne peut pas vraiment parler de féminisme au sens moderne du terme : dans sa pensée, les femmes ne revendiquent pas l’égalité avec les hommes, elles réclament simplement une place qui ne les relègue pas forcement à la maison, isolées et totalement dépendantes financièrement, socialement et intellectuellement de leur époux. Pour sa fille, Mary Shelley, c’est la même chose mais avec une approche plus subtile : elle « enfante » d'un roman d’un genre nouveau, qui émerge du gothiqueFermerGenre littéraire, précurseur du roman noir, dont le récit, souvent enchâssé, met en scène des personnages terrifiants (fantômes, monstres, etc.) menaçant généralement une femme ou une jeune fille dans un lieu effrayant. Il connaît son apogée dans l’Angleterre du XVIIIe siècle. Le Château d’Otrante, de Horace Walpole, paru en 1764, est considéré comme le premier du genre. (réservé à la gent féminine) et le dépasse, un roman dans lequel un monstre, privé d’éducation, réclame justement sa place…
 
 
Comment ces thèmes – le droit à l’éducation et à une place dans la société – sont-ils abordés dans le roman par exemple ?
C.B. : Le monstre, rejeté par son « père », Victor Frankenstein, doit apprendre seul, par lui-même, ou en regardant par un trou dans le mur de la cabane où il se cache. Il est le double négatif de Mary Shelley qui a eu la chance d’avoir une éducation au grand jour et dans des domaines bien plus étendus que les autres jeunes filles de l’époque. Exclu, pourchassé, incompris, le monstre est aussi l’incarnation et la voix de toutes les femmes du récit, qui sont des êtres marginalisés et dépourvus d’espace pour s’exprimer.

Mary Shelley porte une vision lucide sur l'époque romantique quand elle suggère ainsi l’idée que les femmes sont reléguées dans les marges de l’histoire.

Par exemple, Margaret Saville (« M.S. » comme Mary Shelley…), sœur de Walton (l’explorateur), ne parle jamais. Elle est la femme laissée en dehors, à qui on écrit pour raconter ses aventures. Et Elizabeth, la sœur adoptive de Victor, principalement destinée à devenir son épouse, sera tuée. Mary Shelley porte une vision lucide sur l'époque romantique quand elle suggère ainsi l’idée que les femmes sont reléguées dans les marges de l’histoire. Le roman est donc une habile critique de la société, de la façon dont le monde est partagé et de la volonté masculine de tout s’approprier : la création artistique, les voyages et les découvertes, la science, etc.

Au XVIIIe siècle, la poésie et ses « grands romantiques », dont Percy Shelley, est un genre presque exclusivement masculin, tandis que le roman gothique, avec ses fantômes et ses créatures meurtrières, est dominé par les femmes. Pourquoi est-ce ce genre littéraire qui leur a permis de devenir écrivains, parfois à succès, comme Ann Radcliffe5 ?
C.B. : C’est en effet une tradition féminine, mais pas forcément féministe. Le courant gothique, « roman de gare » de l’époque, correspondait à l’expérience féminine par excellence : le récit est une métaphore du chemin pour « apprendre à grandir », pour passer de la maison du père à la maison du mari, avec toute la terreur que cela peut engendrer. L’intrigue gothique type met en scène une jeune fille pure, virginale et éthérée, mise en danger par des villains (méchants) qui en veulent à sa vie, à sa vertu, à sa fortune, etc. Le lieu, en général un couvent, une crypte ou un château hanté, est une distorsion de la maison. L’héroïne erre de pièce en pièce pour échapper aux villains et survivre. À la fin, toutes les terreurs sont dissipées et, après les ténèbres, la lumière se fait enfin : la jeune femme peut intégrer la société et épouser l’homme qu’il lui faut. C’est le seul registre dans lequel il était ouvertement possible d’écrire pour une femme.

Mary Shelley (Elle Fanning) et Percy Bysshe Shelley (Douglas Booth). Elle le suit par amour mais subit rapidement les inconvénients du mode de vie libertaire prôné par le jeune poète...
Mary Shelley (Elle Fanning) et Percy Bysshe Shelley (Douglas Booth). Elle le suit par amour mais subit rapidement les inconvénients du mode de vie libertaire prôné par le jeune poète...

 
Or Frankenstein, publié il y a deux cents ans en 1818, même s’il est parfois considéré comme l'un des derniers romans gothiques, est surtout le premier roman de science-fiction…
C.B. : En lisant le manuscrit, les éditeurs voient tout de suite que malgré son atmosphère terrifiante, sa créature meurtrière et son récit enchâsséFermerHistoire dans laquelle est racontée une autre histoire, dans laquelle peut aussi en être racontée une autre encore, etc., typique du style gothique, Frankenstein appartient à une toute autre veine. En fait de jeune fille fragile poursuivie par des villains, Victor Frankenstein est un homme maître de son destin. Certes il est poursuivi, mais au final on ne sait plus qui, de lui ou de la créature qu’il a créée, traque l’autre. Ni qui est la victime ou le bourreau… Surtout, alors que le surnaturel, les miracles et la magie sont les ressorts essentiels du récit gothique, Mary Shelley invente le roman de science-fiction en les remplaçant par la science : c’est en particulier grâce à l’électricité que Victor donne vie à sa créature.

(...) alors que le surnaturel, les miracles et la magie sont les ressorts essentiels du récit gothique, Mary Shelley invente le roman de science-fiction en les remplaçant par la science.

En ce début de siècle, certains savants envisageaient sérieusement la possibilité de réanimer un cadavre suite aux travaux sur l’électricité, dans les années 1780, de l’italien Luigi Galvani, médecin et physicien. Mary s'y est intéressée et elle a participé à d’intenses discussions philosophiques à ce sujet entre Percy Shelley et Lord Byron. Comme on le voit dans une scène du film, ils ont bien assisté à une démonstration de galvanisme qui permettait de faire se contracter les muscles d’animaux morts grâce à des décharges électriques. La veine futuriste qu’elle a créée sera encore plus évidente dans The Last Man (Le Dernier homme), publié en 1826.

Dans la mesure où Frankenstein n’est pas du gothique « pur », les éditeurs refusent de le publier sous la signature de Mary Shelley, une femme…
C.B. : La seule façon d’être publiées à l’époque pour les femmes était d’écrire un roman franchement gothique. Sinon, l’ouvrage était anonyme, parfois avec des initiales. En 1818, Mary Shelley se résout donc à une édition anonyme et ne signera son œuvre qu’en 1823.

La seule façon d’être publiées à l’époque pour les femmes était d’écrire un roman franchement gothique. Sinon, l’ouvrage était anonyme, parfois avec des initiales. En 1818, Mary Shelley se résout donc à une édition anonyme.

Dans l’édition de 1831, enfin, elle écrira une nouvelle préface (Percy Shelley avait écrit celle de la première édition, ce qui entretint le doute de sa paternité sur le roman). Avec cette préface, Mary Shelley demande qu'on la laisse au moins enfanter de son texte et être responsable de ses monstres : « c'est mon enfant…», écrit-elle. Cette revendication très forte s'adresse à la société mais aussi au monde des sciences, alors que la médecine, exercée par des hommes, commençait justement à usurper le rôle des femmes dans la conception et dans l’enfantement. Cette responsabilité s'exerçait auparavant de manière si grande que de nombreux textes d'avant le siècle des Lumières prétendaient que si une femme enceinte voyait ou rêvait d’un être hirsute, elle donnerait naissance à un enfant tout aussi monstrueux !

L'idée de la créature, à laquelle un savant donne vie, vient à Mary Shelley un soir d'orage en 1816, dans la maison louée par Lord Byron où ils sont souvent invités. Dans le film, les jeunes protagonistes ne savent pas pourquoi leur ciel d’été s’est changé en ténèbres…
C.B. : Oui les faits sont bien restitués dans le biopic. Les deux amants, Percy et Mary, accompagnés de Claire Clairmont, passent de nombreuses soirées à la maison Diodati louée par Lord Byron au bord du lac Léman, à Genève, durant l'été sombre et orageux de 1816. Cette « année sans été » est la conséquence de l’éruption du mont Tambora6, en Indonésie, qui a impacté le climat partout dans le monde, mais, comme le reste de leurs contemporains, ils l'ignoraient7. Ils se sont retrouvés coincés à la maison, souvent dans une obscurité presque complète, avec une impression de fin du monde, peut-être parce que l’espèce humaine a « déréglé » la nature... Dans cette ambiance post-apocalyptique, Lord Byron propose à ses invités de se distraire avec un concours d'écriture : chacun devra rédiger une ghost story (histoire de revenants). Il est fascinant de noter que cette année-là a donné naissance aux deux plus grands mythes littéraires du XIXe siècle : le monstre de Victor Frankenstein et le Vampire, dont la première incarnation romanesque notable est le roman de John Polidori, invité dans la maison Diodati le même été.

Dans la villa qu'il a loué en Suisse, Lord Byron (interprété par Tom Sturridge, au centre) propose à ses invités un concours pour tromper l'ennui dans l'ambiance post-apocalyptique de l'été 1816 : chacun devra écrire une « ghost story »...
Dans la villa qu'il a loué en Suisse, Lord Byron (interprété par Tom Sturridge, au centre) propose à ses invités un concours pour tromper l'ennui dans l'ambiance post-apocalyptique de l'été 1816 : chacun devra écrire une « ghost story »...

Les dérives de la science, le savant démiurge victime d'un progrès technique qui le dépasse, la transgression et l’hubrisFermerChez les Grecs, tout ce qui, dans la conduite des mortels, est considéré par les dieux comme démesure, orgueil, et devant appeler leur vengeance. sont les thèmes les plus commentés du livre, notamment ces dernières années dans la critique du transhumanismeFermerMouvement international prônant l'usage des sciences et des techniques, comme l’intelligence artificielle et la génétique, ainsi que de croyances spirituelles, afin d'améliorer les caractéristiques physiques et mentales des êtres humains. Il suscite de violentes critiques, notamment de la part de philosophes et de biologistes, qui le qualifient de résurgence de la pensée eugéniste.. Victor Frankenstein représente tout cela mais... il est aussi l’incarnation d’une personne très proche de Mary Shelley, n'est-ce pas ?
C.B. : Oui Victor Frankenstein cristallise toutes ces peurs et ces questionnements qui gagnent Mary Shelley et certains de ses contemporains. Je parlais de la place des femmes tout à l’heure, mais bien entendu le roman questionne la place de l’humain en général, à un moment charnière de l’histoire où pour la première fois la science n’est plus vue uniquement comme source de progrès et où l’on craint que l’ombre n’émerge des Lumières. Que se passera-t-il si l’être humain parvient à contrôler la vie et la mort ? S'il dépasse sa condition, se croyant tout puissant grâce à une science sans limite, et s’arrogeant une place à l’égal de Dieu dans la Création ?

Victor Frankenstein est l’incarnation de Percy Shelley et de son narcissisme effréné, celui qui la maltraite et lui cause les sombres sentiments de rejet et de solitude portés par le monstre.

Le mythe créé par Mary Shelley est si riche qu’il a pu ensuite incarner les angoisses d’autres époques, en particulier grâce à ses maintes réinterprétations au théâtre puis au cinéma. Comme précisé par le sous-titre du livre, Frankenstein n’est-il pas le « ProméthéeFermerTitan de la mythologie grecque ayant dérobé le feu aux dieux de l'Olympe pour le donner aux êtres humains. Il fut condamné par Zeus à être attaché à un rocher où son foie était dévoré chaque jour par un aigle, l'organe repoussant perpétuellement. moderne » ? Bien sûr, à titre plus personnel, il est clair que pour l’auteure, Victor Frankenstein est l’incarnation de Percy Shelley et de son narcissisme effréné, celui qui la maltraite et lui cause les sombres sentiments de rejet et de solitude portés par le monstre. C’est clairement mis en scène dans le biopic, quand, en jetant son manuscrit sur la table, elle demande à Percy : « Reconnais-tu Victor Frankenstein ? »

Les thèmes de la perte, de l’abandon, de la solitude et de la mort, très forts dans sa vie comme dans le roman, sont-ils assez présents dans le biopic ?
C.B. : Il y a eu davantage de décès autour d’elle que ne le montre le film. Rappelons que sa mère est morte juste après sa naissance des suites de ses couches et qu'elle-même perd un premier enfant en 1815, une fille née prématurée deux semaines plus tôt. Jusque-là, le lien avec la mort, et peut-être le désir de ressusciter sont assez bien montrés dans le film. Mais ensuite, les deux décès – sans doute deux suicides – de sa demi-sœur Fanny Imlay et de l’épouse de Percy Shelley, Harriet, en 1816, puis la mort de sa deuxième fille, Clara, à un an, en 1818, sont un peu escamotés. Après la période sur laquelle se centre le film, sa vie sera encore jalonnée de drames : elle perd un autre enfant, William, en 1819, et Percy Shelley se noie en 1822. Seul son fils Florence atteindra l'âge adulte et vivra à ses côtés jusqu’à la fin, à cinquante-trois ans. Elle n’a pas eu une vie très gaie…

Notes
  • 1. Enseignant-chercheur à l'université Paris-Nanterre.
  • 2. Née le 30 août 1797, elle a seize ans et onze mois à ce moment précis.
  • 3. Né le 4 août 1792, il aura vingt-deux ans quelques jours plus tard.
  • 4. Dans le livre de Mary Shelley, Victor Frankenstein crée un monstre. Mais dans de nombreuses adaptations, au cinéma notamment, c'est le monstre lui-même qui est désigné par le nom de « Frankenstein ».
  • 5. Pour « The Mysteries of Udolpho », publié en 1794, Ann Radcliffe a reçu une somme alors jamais égalée, même par des auteurs masculins connus à son époque. Mais on ne peut pas dire qu'elle vivait de sa plume car, mariée, elle n'était pas complètement indépendante financièrement.
  • 6. Voir Gillen D'Arcy Wood, « L'Année sans été. Tambora, 1816, le volcan qui a changé le cours de l'histoire », traduit de l'anglais par Philippe Pignarre, Paris, La Découverte, 2016.
  • 7. L'influence de l'éruption du mont Tambora sur le climat et sur l'été 1816 en Europe ne sera mise en évidence qu'une soixantaine d'années plus tard, à l'occasion d'une autre éruption, celle du Krakatoa en 1883 (source : cf. note 6).
Aller plus loin

Auteur

Charline Zeitoun

Journaliste scientifique, auteure jeunesse et directrice de collection, Charline Zeitoun est actuellement Rédactrice en chef adjointe de CNRS Le journal et de Carnets de science.

Elle a été rédactrice à Science & Vie Junior et à Ciel & Espace, puis ponctuellement Chef d'édition à Science & Vie Édition spéciale...

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