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La conscience, un mystère à décoder

La conscience, un mystère à décoder

04.04.2025, par
Temps de lecture : 8 minutes
Bonhomme articulé en bois regardant son reflet dans un miroir © GIOIA Photo / Shutterstock.com
Qu’est-ce que la conscience ? Quand commence-t-elle ? Comment la mesurer ? L’IA en est-elle douée ? À l’occasion de la Journée internationale de la conscience (5 avril), retour sur un phénomène intime, universel mais mystérieux, que les neurosciences commencent tout juste à décrypter.

La conscience : une définition accessible, mais une mesure complexe

D’un point de vue subjectif, la conscience semble être une notion simple : c’est l’état dans lequel nous sommes lorsque nous sommes éveillés. Pourtant, sa nature scientifique reste difficile à cerner. Le principal problème réside dans sa mesurabilité : comment déterminer si un être, humain ou non, est conscient ?

« Si vous me dites que vous êtes conscient, je vous crois. Mais, si j’ai devant moi un organisme incapable de me l’affirmer, ou une intelligence artificielle qui prétend l’être, je ne peux pas en avoir la certitude », explique Catherine Tallon-Baudry, directrice de recherche CNRS au Laboratoire de neurosciences cognitives computationnelles, à Paris.

La conscience est un état subjectif. Elle ne peut pas être observée directement, contrairement à des paramètres biologiques mesurables comme le taux de glucose dans le sang ou l’activité cardiaque.

Un bonobo face à son reflet dans un miroir © Renaud Fulconis / Biosphoto
Un bonobo face à son reflet dans un miroir. Les primates réussissent le test de reconnaissance de soi – y compris les gorilles, que l’on en a cru incapables par le passé.
Un bonobo face à son reflet dans un miroir © Renaud Fulconis / Biosphoto
Un bonobo face à son reflet dans un miroir. Les primates réussissent le test de reconnaissance de soi – y compris les gorilles, que l’on en a cru incapables par le passé.

Qui est conscient ? Et comment le savoir ?

Les humains sont-ils les seuls à être conscients ? Cette question est sujette à débat dans la communauté scientifique. L’intelligence de nombreuses espèces ne fait aucun doute, mais intelligence et conscience ne sont pas synonymes.

Certains primates, les dauphins ou certains oiseaux présentent des signes de conscience de soi1, car ils semblent se reconnaître dans un miroir. Mais l’interprétation de ce test demeure délicate. Des animaux échouent à ce test alors qu’ils adoptent des comportements suggérant une forme de conscience2.

Des tests en laboratoire explorent la « vision au seuil de conscience » : on expose brièvement des images à un individu pour déterminer à quel moment elles deviennent perceptibles consciemment.

Les neurosciences proposent une autre approche : étudier l’activité cérébrale associée à la conscience3. Des tests en laboratoire explorent, par exemple, la « vision au seuil de conscience » : on expose brièvement des images à un individu pour déterminer à quel moment elles deviennent perceptibles consciemment. Il s’agit, en analysant comment le cerveau traite l’information, d’établir des marqueurs cérébraux de conscience. Ces mêmes marqueurs sont ensuite mesurés chez des patients ne communiquant plus avec le monde extérieur à la suite d’un coma, pour déceler d’éventuelles présences de conscience résiduelle4.

L’affaire Vincent Lambert5, par exemple, illustre les difficultés à déterminer si une personne est consciente lorsqu’elle est incapable de communiquer. Mais qu’en est-il des animaux ? Les protocoles expérimentaux, souvent fondés sur des récompenses, soulèvent des questions : leurs réponses reflètent-elles une véritable conscience ou un apprentissage mécanique ?

Le cerveau, seul maître à bord ?

La conscience réside-t-elle uniquement dans notre cerveau ? « C’est un organisme entier qui est conscient, pas seulement 1,2 kg de matière cérébrale », rappelle Catherine Tallon-Baudry. Elle soutient l’idée que la conscience résulte d’une interaction complexe entre le cerveau et le corps – un aspect souvent négligé par les théories classiques. À travers de nombreux travaux6, elle a notamment démontré que les connexions entre le cœur et le cerveau permettent de prédire aussi bien la conscience de soi que celle du monde extérieur.

Combinant les neurosciences et la psychologie expérimentale, les recherches de Nathan Faivre, directeur de recherche CNRS au Laboratoire de psychologie et de neurocognition7, renforcent cette théorie. Ses travaux8 ont montré que les perturbations corporelles, telles que les altérations de la perception du corps, influencent de manière significative notre conscience de soi et notre capacité à traiter l’information sensorielle. Ils soulignent que des modifications corporelles peuvent affecter notre interaction avec l’environnement et altérer l’ensemble de notre expérience consciente.

Une théorie universelle de la conscience : mission impossible ?

Si la science progresse, elle reste prudente. « Nous avons des hypothèses, mais parler de théorie serait prématuré », tempère Catherine Tallon-Baudry. L’étude de la conscience est un domaine encore jeune, et le phénomène lui-même est d’une grande complexité.

Un enfant jouant devant un miroir © JCDH / shutterstock.com
Un bébé joue avec des boules en plastique colorées devant un miroir. L’acquisition de la conscience de soi est une étape clé du développement de l’enfant. Mais il reste difficile de définir avec précision quand elle s’opère.
Un enfant jouant devant un miroir © JCDH / shutterstock.com
Un bébé joue avec des boules en plastique colorées devant un miroir. L’acquisition de la conscience de soi est une étape clé du développement de l’enfant. Mais il reste difficile de définir avec précision quand elle s’opère.

Plutôt que de chercher une explication globale, la recherche actuelle s’oriente vers l’identification de différentes composantes de la conscience et des mécanismes biologiques associés. C’est en décortiquant ce mystère en plusieurs éléments plus accessibles que les scientifiques espèrent désormais avancer.

Les interprétations philosophiques ou religieuses de la conscience échappent au champ de la science. Catherine Tallon-Baudry, qui se revendique matérialiste, considère que la recherche doit s’en tenir à ce qui peut être étudié et mesuré.

L’intelligence artificielle peut-elle accéder à la conscience ?

Pourtant, des questions subsistent : une intelligence artificielle (IA) pourrait-elle, à terme, être consciente ? Si l’on définit la conscience uniquement par la capacité à traiter l’information et à raisonner, certaines intelligences artificielles pourraient déjà être considérées comme conscientes. Mais si la conscience implique nécessairement une dimension organique, subjective et sensible, alors les machines en sont encore très loin.

Les recherches « suggèrent que les structures de base, cognitives et neuronales, qui permettent la conscience sont déjà en place très tôt, peut-être dès la naissance ».

Jean-Rémy Hochmann, directeur de recherche CNRS à l’Institut des sciences cognitives Marc-Jeannerod9, explore les origines développementales des capacités humaines uniques telles que le langage et la logique, en étudiant la cognition chez les nourrissons : « Si vous demandez à une maman si son bébé de 8 mois est conscient, elle vous dira sûrement oui ! En effet, son bébé se déplace, sourit, rit, interagit et commence même à babiller. Mais qu’en est-il d’un nourrisson de 5 mois ? de 3 mois ? d’un nouveau-né de quelques minutes ou heures de vie ? Là, le comportement est bien moins contrôlé, mais nos recherches, ainsi que celles de Ghislaine Dehaene-Lambertz10 et Sid Kouider11, suggèrent que les structures de base, cognitives et neuronales, qui permettent la conscience sont déjà en place très tôt, peut-être dès la naissance. Toutefois, nous avons montré que ces structures fonctionnent plus lentement chez le nourrisson, jusqu’à 6 ou 7 fois plus lentement que chez l’adulte pour un bébé de 5 mois. »

Vision, personnage joué par Paul Bettany - Collection ChristopheL © Marvel Entertainment / Marvel Studios / Studio Babelsberg
Dans le film « Captain America : civil war » (2016), Vision, interprété par Paul Bettany, est un assistant numérique devenu une entité autonome douée de conscience.
Vision, personnage joué par Paul Bettany - Collection ChristopheL © Marvel Entertainment / Marvel Studios / Studio Babelsberg
Dans le film « Captain America : civil war » (2016), Vision, interprété par Paul Bettany, est un assistant numérique devenu une entité autonome douée de conscience.

Dans un monde où les intelligences artificielles gagnent en puissance et affinent leurs capacités de raisonnement, on pourrait presque y voir un écho à l’évolution de JARVIS, l’assistant numérique de Tony Stark dans les comics Marvel, devenu Vision, une entité autonome dotée d’une conscience propre. De simple exécutant, il se transforme en un être capable de penser et de ressentir. Pure science-fiction ? Peut-être. Mais cette métamorphose soulève une question bien réelle : une intelligence artificielle pourrait-elle un jour devenir consciente ?

La conscience reste l’un des plus grands mystères de la science moderne. Aujourd’hui, les chercheurs tentent d’en décrypter les rouages en l’explorant sous différents prismes : perception sensorielle, représentation de soi, états émotionnels… Un véritable puzzle dont chaque pièce nous rapproche un peu plus de la réponse à cette question millénaire : qu’est-ce qui fait que nous sommes conscients ?

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Notes
  • 1. « Animal consciousness », EFSA supporting publication, 2017. https://doi.org/10.2903/sp.efsa.2017.EN-1196
  • 2. « The Scientific Study of Consciousness Cannot and Should Not Be Morally Neutral », Perspectives on Psychological Science, 18(3), 535-543. https://doi.org/10.1177/17456916221110222
  • 3. « Neural correlates of consciousness: progress and problems », Nature Review Neuroscience 17, 307–321 (2016). https://doi.org/10.1038/nrn.2016.22
  • 4. « Neural responses to heartbeats detect residual signs of consciousness during resting state in comatose patients », Journal of Neuroscience, 2021, 41(24) 5251:5262. https://doi.org/10.1523/JNEUROSCI.1740-20.2021
  • 5. L’affaire Vincent Lambert, en France, illustre les enjeux éthiques et médicaux liés à la conscience. Ce patient, en état de conscience minimale, a suscité un débat national sur la fin de vie, mettant en lumière la difficulté de définir la frontière entre conscience et absence de conscience, ainsi que les implications de cette distinction pour les décisions médicales et juridiques.
  • 6. « Interoceptive rhythms in the brain », Nature Neuroscience 26, 2023, 1670-1684 ; « Visceral signals shape brain dynamics and cognition », Trends in Cognitive Science, 23 (6), 2019, 488-509. https://doi.org/10.1016/j.tics.2019.03.007
  • 7. LPNC (unité CNRS/Université Grenoble Alpes/Université Savoie Mont Blanc).
  • 8. « Visual consciousness and bodily self-consciousness », Current Opinion in Neurology 28(1):p 23-28, 2015. https://doi.org/10.1097/wco.0000000000000160
  • 9. ISC-MJ, unité CNRS/Université Claude Bernard Lyon 1.
  • 10. Directrice de recherche CNRS au laboratoire Neuroimagerie du langage et développement du cerveau (Unicog, unité CNRS/CEA/Inserm/Université Paris-Saclay).
  • 11. Directeur de recherche CNRS au Laboratoire de sciences cognitives et psycholinguistique (LSCP, unité CNRS/EHESS/ENS-PSL).