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Pourquoi Baudelaire fascine toujours

Pourquoi Baudelaire fascine toujours

29.09.2017, par
Baudelaire n’était ni du côté des bourgeois bien-pensants, ni du côté des progressistes. Même s'il est devenu très vite une célébrité, ceux qui refusaient de reconnaître son génie étaient donc nombreux...
À l’occasion des 150 ans de la mort de Baudelaire, André Guyaux, historien de la littérature à la Sorbonne, nous explique en quoi le poète est plus que jamais un auteur actuel.

Comment pourrait-on résumer d’un mot qui fut Charles Baudelaire ?
André Guyaux1 : On ne peut pas le résumer d’un mot, mais on peut rappeler qu’il est la grande figure du second romantisme. Il naît en 1821, vingt ans après Victor Hugo, et dans toute son œuvre, il cherchera à trouver sa voie dans ce qui reste à explorer du romantisme. Dès ses premiers ouvrages, qui ne sont pas encore de poésie mais de critique d’art, il s’attache précisément à définir le romantisme. Il en donne cette définition : « Intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini. » Il y voit « l’expression la plus actuelle du beau » et ne fait pas de différence entre le romantisme et l’art moderne. 
 
Il explore aussi les territoires du mal, ce qui ne lui a pas valu un accueil très favorable…
A. G. : Très vite, on reconnaît son importance, mais ses œuvres font polémique et ses poèmes sont très attaqués. Le procès que lui vaudra, en 1857, la publication des Fleurs du Mal ne vient pas d’une irritation soudaine de quelques magistrats, c’est le résultat d’une campagne de presse préméditée, qui dénonce une œuvre « malsaine ». Même si Baudelaire est devenu très vite une célébrité, tous ceux qui refusaient de reconnaître son génie l’ont jugé dangereux. Et ils étaient quelques-uns : Baudelaire n’était ni du côté des bourgeois bien-pensants ni du côté des progressistes.

Misanthrope, dandy, toxicomane, chantre de l’ivresse… : son époque le voit comme l’homme du scandale. L’est-il toujours aujourd’hui ?
A. G. : Ce sont surtout ses écrits libertins, en particulier ses poèmes lesbiens, qui ont provoqué le scandale et le procès. Les aspects sulfureux du personnage ou les paradis artificiels ont suscité moins d’inquiétude. Pourtant, nous devons plus que jamais affirmer sa dimension scandaleuse : Baudelaire est le dissident absolu. Il reste cette figure du poète maudit, difficile à saisir. C’est d’ailleurs ce qui rassemble tous ceux qui continuent à faire des recherches sur son œuvre : ils essaient de comprendre ce qu’il écrit. Il entretenait la contradiction, il avait le goût du paradoxe, de la ligne sinueuse, et nous cherchons des lignes droites. Mais nous sommes tous fascinés par sa profondeur.

Baudelaire est né en 1821, vingt ans après Victor Hugo, et dans toute son œuvre, il a cherché à trouver sa voie dans ce qui restait à explorer du romantisme.
Baudelaire est né en 1821, vingt ans après Victor Hugo, et dans toute son œuvre, il a cherché à trouver sa voie dans ce qui restait à explorer du romantisme.

D’où l’objet du colloque « La pensée de Baudelaire », organisé mi-septembre à Paris2, pour les 150 ans de sa mort ?
A. G. : Oui, nous nous sommes demandé si, derrière le poète, on peut voir un philosophe, si l’on peut trouver chez lui la cohérence d’une pensée. Ce qui fait évidemment débat. Pour certains, le poète est l’homme de la douleur, du rêve, de la contemplation, mais il n’est pas un penseur. Pour d’autres, il est un maître à penser. Lui-même n’a jamais écrit de textes philosophiques au sens strict, mais il est l’auteur de plusieurs essais théoriques, dont un sur le comique. Il appréciait les moralistes du XVIIe siècle et du XVIIIe siècle et il pratiquait volontiers l’aphorisme lui-même. Ce qui en ressort en tout cas, c’est une pensée issue des idéologies du XVIIIsiècle et de Joseph de Maistre, mais une pensée décalée, essentiellement dissidente.

Walter Benjamin, le philosophe et historien d’art allemand du XXe siècle, disait que rien, dans son œuvre, « n’a vieilli ». En effet, son œuvre ne vieillit pas. Si bien qu’on peut toujours se référer à lui pour comprendre le monde.

Joseph de Maistre, qui incarne le courant contre-révolutionnaire dès les années 1790…
A. G. : Oui, Baudelaire le qualifiait de « voyant » et disait de lui qu’avec Edgar Poe, il lui avait « appris à raisonner ». Mais au-delà ou à côté de la fascination que Joseph de Maistre exerce sur lui, Baudelaire dirige l’essentiel de ses critiques contre le progrès. Il est l’anti-progressiste par excellence. Il ne se lasse pas de montrer les dégâts provoqués par l’illusion progressiste, ce qu’il appelle la « religion » du progrès. Il est vrai qu’en l’espace de quelques décennies, on a vu arriver les locomotives et l’éclairage au gaz, il a assisté à l’éventrement de Paris quand on a commencé à percer les grands boulevards. Tout cela l’énervait et le troublait. Pour la première Exposition universelle de Paris, en 1855, Napoléon III voulait des machines partout. Mais ce que ne supportait pas du tout Baudelaire, c’est qu’on applique le progressisme à la création artistique. Pour lui, la beauté ne répond à aucune chronologie : l’artiste est solitaire, « singulier » ; il n’a ni ascendance, ni descendance.
 

Homme de son temps, Baudelaire continue pourtant de susciter de nombreuses recherches. Quelle influence exerce-t-il encore ?
A. G. : Walter Benjamin, le philosophe et historien d’art allemand du XXe siècle, disait que rien, dans son œuvre, « n’a vieilli ». En effet, son œuvre ne vieillit pas. Si bien qu’on peut toujours se référer à lui pour comprendre le monde. Des générations d’écrivains se sont d’ailleurs réclamées de lui : Verlaine et Mallarmé, puis Valéry, Claudel et les surréalistes, jusqu’à Yves Bonnefoy. Plus près de nous, Michel Houellebecq est un grand lecteur de Baudelaire. Lors de notre colloque, nous avions des chercheurs de toutes les générations, mais aussi des universitaires venus d’Italie, d’Allemagne, de Grande-Bretagne, des États-Unis… Et on l’étudie en Chine, au Japon, au Brésil. Baudelaire, le poète parisien par excellence, a une audience mondiale. Il n'y a que la Ville de Paris et ses services culturels qui n'en ont pas encore pris la mesure.

Jugées scandaleuses, "Les Fleurs du Mal" ont fait l'objet d'un procès retentissant entraînant la censure de six poèmes.
Jugées scandaleuses, "Les Fleurs du Mal" ont fait l'objet d'un procès retentissant entraînant la censure de six poèmes.

Peut-on dire que son influence dépasse le simple cercle de la littérature ?
A. G. : Baudelaire n’a cessé de tourner autour de l’idée de modernité. C’est lui d’ailleurs qui a donné tout son sens à ce mot. Il est mort trop tôt pour voir naître l’école impressionniste, mais devant les aquarelles de Constantin Guys, il a cette formule : « La modernité, c’est le transitoire, le fugitif, le contingent, la moitié de l’art, dont l’autre moitié est l’éternel et l’immuable ». Le concept n’est pas facile à expliquer. Pour lui, la modernité est le contrepoint positif du progrès : si l’art est éternel, il se nourrit aussi de tout ce qui nouveau – comme la photographie, que Baudelaire a vu naître. La modernité, ce sont tous ces éléments fugitifs que l’art peut capter.

Baudelaire détestait l'optimisme, c'est aussi cela qui le maintenait en mouvement. Aujourd'hui, il est une sentinelle contre la tentation de naïveté qui nous menace.

Mais elle est aussi complexe, donc difficile d’accès ?
A. G. : Baudelaire parle à des lecteurs venus de tous horizons, parfois très éloignés du monde de la littérature. À quatorze ans, on peut lire L’Albatros et vibrer à ses « ailes de géant » qui « l’empêchent de marcher ». De même pour ses poèmes sur les foules ou sur les transformations des grandes métropoles, un des phénomènes de son époque qu’il a pu toucher concrètement. Il donne à réfléchir à tous ceux qui s’intéressent à la sociologie. Ces textes offrent un tableau social saisissant, malgré leurs ambivalences. Je pense par exemple aux Petites Vieilles : on navigue entre la charité et la cruauté chez Baudelaire, on est toujours dans l’indécidable.

Reste quand même l’image d’un homme qui penche plutôt vers la noirceur, ce qui n’est pas vraiment dans le ton aujourd’hui ?
A. G. : Dans Le Voyage (dans la deuxième édition des Fleurs du Mal), des voyageurs courent le monde pour changer de climat. Mais à chaque étape, ils ne découvrent que « le spectacle ennuyeux de l’immortel péché ». Baudelaire détestait l’optimisme, c’est cela aussi qui le maintenait en mouvement. Il est une sentinelle contre la tentation de naïveté qui nous menace. Au passage, il faut souligner qu’il pourrait être aussi au cœur de débats théologiques. Il croyait au péché originel. Il était convaincu qu’il y avait une origine du mal et que l’homme était marqué à jamais. Le titre Les Fleurs du Mal vient de cette conviction et Baudelaire voulait que le frontispice de son livre s’inspire d’une image de la Chute d'Adam et Eve. ♦
 

Notes
  • 1. Centre d'étude de la langue et des littératures françaises (CNRS/Univ. Paris-Sorbonne).
  • 2. Colloque organisé du 11 au 13 septembre 2017 à l'Institut des études avancées de Paris.

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