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Écrivains sans frontières

Écrivains sans frontières

28.10.2021, par
Dîner inaugural du PEN Club. Sa co-fondatrice, l'écrivaine Catharine Amy Dawson Scott, est assise en bas à droite et regarde l'objectif.
Depuis 100 ans, le PEN Club, la plus importante organisation mondiale d’écrivains, défend et soutient les auteurs victimes de répression. Explications avec Laetitia Zecchini, co-auteure d'un ouvrage qui retrace son histoire au travers de plus de 500 documents issus d’archives aux quatre coins du monde, et traduit simultanément en huit langues.

Dans quelles circonstances le PEN Club a-t-il vu le jour il y a tout juste 100 ans ?
Laetitia Zecchini1. Le PEN, dont les trois lettres représentaient à l’origine les mots « Poets », « Essayists » et « Novelists », mais qui englobe aujourd’hui aussi des traducteurs, des éditeurs, des journalistes, des blogueurs…, autrement dit des hommes et des femmes qui contribuent à la promotion de la littérature, au sens le plus large du terme, a été fondé à Londres en 1921 à l’initiative de l’écrivaine féministe d’origine galloise Catharine Amy Dawson Scott. Il s’agissait d’abord d’un « club » permettant aux écrivains et écrivaines de se rencontrer, avant de devenir un idéal de communauté et d’amitié né du traumatisme de la Première Guerre mondiale et du mouvement pacifiste entre les deux guerres. L’idéalisme des fondateurs du PEN, dont l’ambition était de servir la cause de la paix et le rapprochement entre les peuples en facilitant la libre circulation des œuvres et la compréhension entre écrivains du monde entier, se reflète dans les principes fondateurs de la charte adoptée en 1927. L’article premier stipule que « la littérature, quoique d’origine nationale, ne connaît pas de frontières et devrait rester la devise commune entre les nations en dépit des bouleversements politiques et internationaux ». C’est un article qui restera inchangé jusqu’en 2003 où l’expression « quoique d’origine nationale » sera supprimée, et « entre les nations » remplacée par « entre tous les peuples ». 

La charte du PEN Club, adoptée en 1927, en pose les principes fondateurs.
La charte du PEN Club, adoptée en 1927, en pose les principes fondateurs.

Des PEN Club ont-ils éclos rapidement ailleurs qu’en Europe ?
L. Z. Oui, le PEN a rapidement cherché à étendre sa liste d’adhérents hors de l’Europe et à unir les écrivains au-delà des frontières de leur propre pays, dans une communauté qui se voulait vraiment mondiale. Le premier PEN non européen a été fondé à Mexico en 1923. D’autres centres ont suivi dans les années 1920 et 1930, à Johannesburg, Buenos Aires, Pékin, Bagdad, Bombay, Tokyo… Et le PEN organise chaque année son congrès dans une ville différente du monde, illustrant ainsi l’idéal internationaliste et fédéraliste de l’organisation. 
 
Dans les années 1930, comment le PEN a-t-il réagi face à la montée de l’extrême droite en Allemagne, en Italie et en Espagne ?
L. Z. Soulignons d’abord que l’organisation n’a cessé d’adapter et de redéfinir sa mission, qu’elle a toujours été traversée par des débats et des tensions parfois très vives sur la nature et les frontières de la littérature, de la liberté d’expression, de la politique ou de l’engagement. À l’origine, le PEN défendait un apolitisme de principe. La montée du fascisme et du nazisme va le contraindre à se positionner de manière plus claire et à s’éloigner de l’idéalisme apolitique de ses débuts. Un document bouleversant figure dans l’ouvrage : c’est le discours de l’écrivain communiste juif allemand, Ernst Toller, qui prend la parole en 1933 au congrès du PEN à Dubrovnik (Croatie), au nom de tous les écrivains exilés, de tous ceux qui n’ont plus de voix. Il dénonce les autodafés en Allemagne, la persécution des écrivains dont il égrène un à un les noms, et plus largement le nationalisme fanatique et la « haine raciale brutale » qui étaient à l’œuvre au sein même du centre allemand, dont Toller avait été expulsé.

Le cœur de la mission du PEN : défendre et soutenir les écrivains en butte à la terreur et à la censure.

La nazification du PEN Allemagne a d’ailleurs conduit à l’exclusion de ce centre de l’organisation quelques mois plus tard. Le PEN n’était plus compatible avec un gouvernement totalitaire. Les écrivains victimes de la tyrannie devaient bénéficier de la protection du PEN, pas ceux qui en étaient les instruments. C’est une position sur laquelle l’organisation ne reviendra pas et qu’on verra se renforcer pendant la guerre froide. 

Voici le cœur de la mission du PEN : défendre et soutenir les écrivains en butte à la terreur et à la censure, qu’il s’agisse des écrivains juifs dans l’Allemagne nazie, du Russe Boris Pasternak, du Nigérian Wole Soyinka, du Cubain Ángel Cuadra, de l’Iranienne Mahvash Sabet, de la Turque Asli Erdogan et tant d’autres encore, célèbres ou moins célèbres.
 
De quelle manière le PEN vient-il en aide aux écrivains qui ont dû fuir leur pays ? 
L. Z. À travers les centres du PEN en exil, d’abord. Le premier, basé à Londres et fondé en 1934, regroupait justement les écrivains allemands qui avaient fui le nazisme. Bien d’autres centres du PEN en exil, au fil des années, ont apporté leur aide à des écrivains vietnamiens, chinois, iraniens, cubains, nord-coréens, ouïghours, érythréens… Ces centres fonctionnent comme des réseaux d’entraide, pour unir les écrivains dispersés et coordonner le soutien matériel et éditorial qui leur est apporté, y compris à travers la promotion et la traduction de leurs écrits. Ils leur servent également de tribunes ou de plateformes à partir desquelles ils peuvent dénoncer la répression dans leur propre pays. En 2006, est né le réseau international des villes refuges (Icorn) qui offre l’hospitalité à des écrivains exilés et regroupe aujourd’hui plus de 70 villes dans le monde. 

L’activiste et traductrice Rahima Mahmout (à gauche) et Aziz Isa Elkun (à droite), secrétaire général du PEN ouïghour, à une manifestation à Londres (Angleterre) devant l'ambassade de Chine, en 2019. Il soutiennent tous les intellectuels et scientifiques ouïghours emprisonnés par le régime chinois.
L’activiste et traductrice Rahima Mahmout (à gauche) et Aziz Isa Elkun (à droite), secrétaire général du PEN ouïghour, à une manifestation à Londres (Angleterre) devant l'ambassade de Chine, en 2019. Il soutiennent tous les intellectuels et scientifiques ouïghours emprisonnés par le régime chinois.

Quel est le premier écrivain emprisonné dont le PEN Club a réclamé la libération ?
L. Z. Le poète haïtien Jacques Roumain, emprisonné au milieu des années 1930 pour s’être opposé à l’occupation de son pays par les États-Unis. Chaque année depuis 1960, le PEN publie une « liste de cas » qui recense les violations commises à l’encontre d’écrivains.

Les centres PEN du monde entier commencent dès les années 1960 à accueillir en tant que membres d’honneur des écrivains étrangers emprisonnés, et s’engagent à les soutenir jusqu’à leur libération.

De même, une chaise vide est placée à l’avant-scène des assemblées du PEN pour que celui ou celle qui est privé(e) de sa liberté préside symboliquement la séance. C’est un rituel qui permet de conjurer l’effacement des écrivains que les gouvernements répressifs cherchent à faire disparaître, à faire oublier. Comme l’explique Marian Botsford Fraser qui fut présidente du comité des écrivains en prison, le PEN est d’abord une organisation constituée d’écrivains qui « travaillent au service d’autres écrivains. Le pire qui pourrait nous arriver, c’est que nous redevenions des statistiques sans visage, des prisonniers oubliés ».

Cette solidarité d’écrivain à écrivain est au cœur de l’organisation. Ainsi, les centres PEN du monde entier commencent dès les années 1960 à accueillir en tant que membres d’honneur des écrivains étrangers emprisonnés, et s’engagent à les soutenir jusqu’à leur libération.

L’éditeur originaire du Bangladesh Ahmedur Rashid Chowdhury (alias Tutul) derrière une sculpture d’Antony Gormley représentant la « Chaise vide », le jour où il s’est vu attribuer le prix PEN Pinter International, après avoir dû fuir son pays (octobre 2015).
L’éditeur originaire du Bangladesh Ahmedur Rashid Chowdhury (alias Tutul) derrière une sculpture d’Antony Gormley représentant la « Chaise vide », le jour où il s’est vu attribuer le prix PEN Pinter International, après avoir dû fuir son pays (octobre 2015).

Ce qui est remarquable aussi, c’est que nombre d’écrivains défendus par le PEN s’engagent ensuite activement, une fois libérés ou de retour chez eux, au sein de l’organisation, mettant leur notoriété et leur visibilité au service d’écrivains moins connus. On pense à Salman Rushdie, d’origine indienne, qui est devenu président du PEN Amérique après avoir quitté la clandestinité, ou à Svetlana Alexievich, devenue présidente du PEN biélorusse.  
 
Pourquoi le PEN Club attache-t-il tant d’importance à la sauvegarde de la diversité linguistique ?
L. Z. Le PEN s’est dès l’origine donné pour mission d’œuvrer à une meilleure compréhension entre les peuples et les cultures. Celle-ci ne peut donc se faire sans le respect et même la promotion des différences, y compris linguistiques. Par ailleurs, si la liberté d’expression et la littérature sont indissociables, la liberté d’expression est également indissociable de la liberté linguistique, du droit à écrire, à publier et à être reconnu dans sa propre langue. Et ce droit va de pair avec la promotion de la traduction. Les langues sont moins minoritaires qu’elles ne sont minorées ou marginalisées, notamment en raison de leur accès limité à la traduction. Le PEN stipule que toutes les littératures et toutes les langues sont d’égale valeur, et a joué un rôle primordial dans l’élaboration, en 1996, avec le soutien de l’Unesco, de la Déclaration universelle des droits linguistiques qui a contribué à fonder la notion de « communauté linguistique ». 

Festival littéraire organisé par le PEN Sénégal avec des poétesses sénégalaises, guinéennes et mauritaniennes. Au centre, Zeinab Koumanthio Diallo, présidente de PEN Sénégal, et à droite Khady Mint Cheikhna, présidente du PEN Mauritanie (Dakar, Sénégal, 2016).
Festival littéraire organisé par le PEN Sénégal avec des poétesses sénégalaises, guinéennes et mauritaniennes. Au centre, Zeinab Koumanthio Diallo, présidente de PEN Sénégal, et à droite Khady Mint Cheikhna, présidente du PEN Mauritanie (Dakar, Sénégal, 2016).

En 2021, le PEN est-il toujours un outil efficace pour permettre aux écrivains de pouvoir écrire, publier et lire librement ? 
L. Z. Aujourd’hui, le PEN coordonne les activités de plus de 145 centres répartis sur les cinq continents et compte environ 40 000 membres. Mais il n’est pas toujours évident de démontrer l’efficacité d’une organisation. Par exemple, qu’est-ce qui pousse un gouvernement à libérer un écrivain ? Les facteurs et les acteurs sont multiples, sans aucun doute.

Sans le PEN, la liberté d’expression serait plus fragile et nombre d’écrivains dans le monde plus isolés, plus vulnérables encore.

Et il faut savoir que beaucoup des initiatives du PEN ont lieu en coulisse. Ses présidents et secrétaires successifs insistent à la fois sur la force de l’organisation qui peut mobiliser tous les Prix Nobel de littérature et les présidents des centres du PEN à travers le monde, comme ses réseaux auprès d’autres ONG et des Nations unies (auprès desquelles le PEN a un statut consultatif), mais aussi sur sa fragilité. Le PEN a bien sûr connu des échecs terribles, comme l’exécution de l’écrivain nigérian Ken Saro-Wiwa, en 1995, ou la mort après une longue captivité du Prix Nobel de la paix, Lu Xiaobo. 

Mais pour vous répondre plus directement, et au regard des missions de l’organisation et des nombreux écrivains pour lesquels le PEN a fait campagne sans relâche, je dirais, oui, sans hésitation. Sans le PEN, la liberté d’expression serait plus fragile et nombre d’écrivains dans le monde plus isolés, plus vulnérables encore.

L’une des plus importantes missions récentes du PEN, en 2017, à la prison de Silivri (près d’Istanbul, Turquie). Sur la photo figurent les quatre présidents successifs de l’organisation et des délégués du monde entier appelant à la libération de plus de 150 journalistes emprisonnés.
L’une des plus importantes missions récentes du PEN, en 2017, à la prison de Silivri (près d’Istanbul, Turquie). Sur la photo figurent les quatre présidents successifs de l’organisation et des délégués du monde entier appelant à la libération de plus de 150 journalistes emprisonnés.

L’ouvrage que vous avez co-écrit2 ne prouve-t-il pas que la littérature se trouve presque toujours au cœur des enjeux de pouvoir ?  
L. Z. Absolument. Cet ouvrage montre à quel point la littérature est au cœur des tumultes du monde et des enjeux de pouvoir et de surveillance. Elle n’a jamais été un domaine à part, « superflu », « inoffensif » ou considéré comme tel. D’ailleurs, aucun régime autoritaire ne s’y est trompé. Les menaces qui ont constamment pesé sur les écrivains, partout dans le monde, prouvent à quel point la littérature a toujours une portée politique, est politique. La répression et la censure confirment en quelque sorte de manière rétroactive le pouvoir des mots, le pouvoir de la littérature. 

Pour en savoir plus sur le PEN :
https://pen-international.org/fr

À Lire
PEN International. An Illustrated History, C. Torner, J. Martens, G. Avalle, J. Clement, P. McDonald, R. Potter et L. Zecchini, Thames & Hudson, 2021.
Pen International. Une histoire illustrée, Actes Sud, (coll. Beaux-Arts), 2021. 

L'ouvrage vient de recevoir le Kiran and Pramod Kappor Prize du Meilleur livre de l'année à la foire de Francfort.

À voir
La vidéo de présentation de l’ouvrage sous-titrée en français et en espagnol :
https://www.youtube.com/watch?v=Pdm_jKLNgu4

 

Notes
  • 1. Chargée de recherche au CNRS au sein de l’unité Théorie et histoire des arts et des littératures de la modernité (CNRS/Université Sorbonne Nouvelle).
  • 2. Cet ouvrage est l’un des aboutissements du projet « Writers and free expression ».

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