Donner du sens à la science

Sherlock Holmes, un héros rassurant ?

Sherlock Holmes, un héros rassurant ?

04.05.2016, par
À l’occasion de la sortie de « Mr. Holmes » aujourd’hui dans les salles, Nathalie Jaëck, professeure de littérature, analyse le succès de ce héros intemporel et figure éminemment rassurante pour notre époque troublée...

Sherlock Holmes a la vie dure, comme son créateur Conan Doyle en a fait très tôt la paradoxale expérience… Excédé par son encombrant personnage, qui lui volait la vedette et le détournait d’entreprises littéraires qu’il jugeait plus sérieuses, Doyle a bien essayé de le faire disparaître prématurément en le précipitant du haut des chutes du Reichenbach en même temps que son ennemi juré, Moriarty, après à peine sept ans d’existence.

Il a pourtant dû se rendre à l’insistance menaçante du public londonien, qui le noya sous les lettres de protestation et d’insultes : il tint bon dix ans puis finit par ressusciter le détective, illustrant avec brio que rien n’est impossible pour la fiction, et que le personnage semble destiné à faire inlassablement retour. Cent trente ans après son entrée remarquée sur la scène londonienne, le détective est aujourd’hui plus vivant que jamais : le 4 mai, il débarque à nouveau sur les écrans, incarné cette fois par Ian Mc Kellen dans le film Mr. Holmes, réalisé par Bill Condon. Même à la retraite, Holmes enquête encore, dans une énième reprise de service ; même vieux, même diminué, même privé de Watson, son souffre-douleur préféré, il déclenche sans coup férir l’engouement habituel et les avant-première font, sans surprise, salle comble.

Ian Mc Kellen dans le film « Mr. Holmes », réalisé par Bill Condon et qui sort ce mercredi. Même à la retraite, diminué et privé de Watson, le célèbre détective enquête encore, dans une énième reprise de service.
Ian Mc Kellen dans le film « Mr. Holmes », réalisé par Bill Condon et qui sort ce mercredi. Même à la retraite, diminué et privé de Watson, le célèbre détective enquête encore, dans une énième reprise de service.

La britannique Sherlock et l’américaine Elementary se partagent prix et louanges

Si le personnage suscite depuis toujours cette compulsion de réécriture, il semble que la tendance s’intensifie encore depuis une dizaine d’années et que l’on assiste à un véritable phénomène : les films de Guy Ritchie, Sherlock Holmes et Sherlock Holmes II : Jeux d’ombre ont donné le ton en 2009 et en 2011, proposant avec Jude Law un Watson joli cœur, séducteur, blagueur capable de tenir la dragée haute à un Robert Downey Jr très borderline – un troisième opus est en préparation et réjouit par avance un public conquis.

La télévision n’a pas traîné pour proposer aux afficionados deux séries quasiment simultanées : Anglais contre Américains, Steven Moffat/Mark Gatiss contre Robert Doherty (N.D.L.R. : les créateurs des deux séries), Londres contre New York, Benedict Cumberbatch contre Jonny Lee Miller (N.D.L.R. : les acteurs qui interprètent Holmes), Martin Freeman contre Lucy Liu (N.D.L.R. : les acteurs qui interprètent Watson). Sherlock d’un côté pour la BBC, Elementary de l’autre pour CBS – loin de se faire de l’ombre, les deux séries se font en réalité écho, elles se fertilisent l’une l’autre. Elles se partagent les prix et les louanges – avec peut-être une courte tête d’avance pour Sherlock, les débats passionnés sur leurs choix respectifs alimentent aussi bien les blogs geeks que les colloques universitaires, et les deux programmes se portent à merveille : 4e saison en tournage pour Sherlock, dont la diffusion en Angleterre d’un épisode spécial de Noël le 1er janvier dernier (N.D.LR. : le 19 mai prochain en France), étrennes cathodiques, a donné lieu a un teasing spectaculaire dans les médias et a battu tous les records d’audience, tandis que Elementary vient d’annoncer une 5e saison.

Sherlock Holmes
Dans « Elementary », c’est Lucy Liu qui incarne le Dr Watson. La série américaine souligne ainsi toute l’ambiguïté du personnage de Sherlock Holmes et de ses relations avec son fidèle acolyte.
Sherlock Holmes
Dans « Elementary », c’est Lucy Liu qui incarne le Dr Watson. La série américaine souligne ainsi toute l’ambiguïté du personnage de Sherlock Holmes et de ses relations avec son fidèle acolyte.

Pourquoi alors, pourquoi maintenant ? On l’a dit, le phénomène n’est pas neuf, et Adrian Doyle, le fils du créateur, produisit dès la mort de son père les premières histoires additionnelles et apocryphes –  et ce ne fut que le début d’un flot ininterrompu de parodies : BD, films, séries télé, dessins animés s’enchaînent, en Grande-Bretagne comme à l’étranger – les studios Disney ne s’y trompent pas qui misent en 1986 sur l’internationalité du personnage pour en faire la source de leur souris détective, Basil, flanquée de la fameuse casquette identifiable au premier coup d’œil dans le monde entier.

Conan Doyle, précurseur de la série, forme reine d’aujourd'hui

Une première raison de cet engouement contemporain semble être liée à la forme même de la série : la série est sans doute la forme émergente de notre époque, une forme reine qui attire à la fois les meilleurs scénaristes mondiaux et le public le plus nombreux, et Sherlock Holmes se prête particulièrement bien à cette forme sérielle, puisque Doyle est un précurseur en la matière.

L’écrivain a mis
Holmes en scène
dans 56
épisodes
(nouvelles)
et 4
numéros
spéciaux (romans)
.

Il invente à la fin du XIXe siècle une forme très aboutie de sérialité, en proposant 56 épisodes (56 nouvelles) et 4 numéros spéciaux (4 romans, plus longs) des aventures du détective, répétant de fois en fois les éléments caractéristiques que l’on a plaisir à reconnaître et à retrouver, et qui créent un phénomène de manque et d’addiction dont les scénaristes contemporains exploitent les ressorts : tension de l’épisode suivant, plaisir de la répétition, satisfaction intense et manque aigu, sitôt l’épisode terminé. Le détective cocaïnomane, addict de la détection, en manque perpétuel de cas à résoudre, est après tout une figure idéale pour incarner la pathologie du spectateur lui-même, en attente fébrile de son shoot périodique.

Benedict Cumberbatch et Martin Freeman dans la série britannique Sherlock. L’épisode spécial de Noël diffusé le 1er janvier dernier en Angleterre est (très) attendu le 19 mai prochain sur France 4.
Benedict Cumberbatch et Martin Freeman dans la série britannique Sherlock. L’épisode spécial de Noël diffusé le 1er janvier dernier en Angleterre est (très) attendu le 19 mai prochain sur France 4.

Holmes est une sorte de Google avant l’heure, un moteur de recherche super performant

Dans le même sens, on peut ajouter que notre époque voit une résurgence de nombreuses figures mythiques, et que Sherlock Holmes prend rang dans ce phénomène : la série Jekyll par exemple est inspirée du Dr. Jekyll et Mr. Hyde de Robert Louis Stevenson, contemporain de Sherlock Holmes. On peut dire aussi que Sherlock Holmes fusionne également deux types de personnages très en vogue : le détective, chouchou des séries télé, et le super-héros, qui colonise littéralement les écrans – témoin cette semaine encore, l’excellente version de Captain America : Civil War. Il ne serait pas faux de dire que Sherlock Holmes est l’un des tout premiers super-héros, auquel ne manque même pas la cape : doté de super pouvoirs de déduction, justicier de la ville, il sauve le monde à tour de bras, il est le saint auquel se voue une police de Scotland Yard invariablement dépassée par les événements.

Là où les citoyens
«normaux» ne voient que désordre,
incompréhension
et danger, il remet
de l’ordre et
du sens grâce
à sa connaissance
supérieure
du monde.

Mais on peut aussi chercher les raisons de cet engouement du côté sociétal : même si une telle entreprise est risquée, on peut avancer quelques possibilités. Sherlock Holmes fait incontestablement écho à la fascination de notre époque pour la mise en réseau des informations,  pour le système, pour la toile : défini par Watson comme une araignée qui tisse dans Londres une toile aux filaments ultra-sensibles capables de détecter le moindre mouvement des criminels en puissance, Holmes est une sorte de Google avant l’heure, un moteur de recherche extrêmement performant, qui s’efforce d’enregistrer toutes les informations pertinentes en ce qui concerne le crime – la série Sherlock ne s’y trompe pas, qui assimile régulièrement le détective à un ordinateur, en incrustant sur l’écran le déroulé de son programme de recherche. En plus d’être un détective et un super-héros, Holmes est donc à la fois un geek et un hacker, il incarne cette fascination contemporaine pour l’accessibilité totale à l’information, le fantasme d’un monde intelligible, intégralement connaissable.

Une figure éminemment rassurante pour notre époque troublée...

De ce fait, il est aussi, et c’est peut-être là un point essentiel dans notre période troublée où le sentiment de sécurité s’amenuise, où le discours sécuritaire prend de l’ampleur, une figure éminemment rassurante : Sherlock Holmes, c’est fondamentalement celui qui éloigne le chaos, qui secourt le monde, c’est un recours infaillible contre le désordre du monde et les forces du mal. Là où les autres, la police, les citoyens « normaux » – représentés par John Watson dont Sherlock ne manque jamais de lui rappeler qu’il n’est pas une lumière – ne voient que désordre, incompréhension et danger, Holmes remet de l’ordre et du sens, il identifie et ordonne le monde grâce à la connaissance supérieure qu’il en a, il le rend intelligible et cohérent, en même temps qu’il le débarrasse des criminels et des pervers. Le personnage flatte incontestablement un certain manichéisme, une vision assez binaire du monde, d’où l’on pourrait confortablement extirper les éléments jugés néfastes. Pour illusoire et manichéenne qu’elle soit, on voit très bien à quel point la fonction de rassurance est remplie par le détective.

Mais le cas serait probablement trop lisse, trop simple s’il n’y avait que cela : Holmes est aussi, en lui-même et paradoxalement, une figure du trouble, du double. Il parvient certes à régler les affaires du monde, mais il en va tout autrement pour sa petite histoire privée, qui lui pose à l’évidence de plus gros problèmes. Car le détective rationnel est aussi un dilettante dandy vautré sur son canapé, la « machine à détecter » est aussi à l’occasion une loque accro à diverses substances. Il est capable de piquer au harpon un cochon mort, de tirer au pistolet sur les murs de son appartement, ou de passer de longues nuits d’insomnies dans un appartement embrumé par le tabac ; c’est un sociopathe hyper actif, hyper fonctionnel, un obsessionnel incapable de s’extraire de ses diverses addictions, sans mentionner ses divers problèmes relationnels, sa sécheresse affective, sa sexualité trouble.
 

Le détective
rationnel est aussi 
un dilettante
dandy vautré
sur son canapé,
une loque accro
à diverses
substances.

Tout cela fait bien évidemment de Sherlock Holmes une figure du mystère, lui qui s’efforce pourtant de les résoudre tous : à ce titre, il fait écho aux préoccupations contemporaines sur l’identité et sur le genre – Elementary, en faisant de Watson une femme séduisante souligne toute l’ambiguïté du personnage et de ses relations avec Watson. Avec Sherlock Holmes, la partie est donc plus compliquée qu’il n’y paraît, et il semble que le personnage joue très efficacement sur deux tableaux : suffisamment efficace pour rassurer un monde inquiet, suffisamment troublé pour signaler le caractère névrotique de cette volonté de contrôle. Le succès des différentes versions semble reposer sur la capacité des auteurs à trouver le délicat point d’équilibre entre ces deux tendances complémentaires – voyons donc quel Sherlock ce nouveau Mr. Holmes sera.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

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