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«Écrivez partout»: Mai 68 et la littérature

«Écrivez partout»: Mai 68 et la littérature

07.05.2018, par
Comment le monde littéraire a-t-il vécu les évènements de 1968 et, en retour, comment cette vague de contestation a-t-elle traversé voire transformé la littérature en France ? De l’expression d’une contre-culture à la légende romanesque, le chercheur Alexandre Gefen nous montre que Mai 68 n’a en tout cas pas cessé de faire couler l’encre des écrivains.

Non sans nostalgie des grands combats idéologiques, l’heure est à revisiter l’apport intellectuel de Mai 68 et en particulier à le considérer comme un mouvement littéraire. Un colloque qui a lieu très bientôt se demande « Ce que Mai 68 a fait à la littérature », alors qu’un essai de Boris Gobille tout juste paru chez CNRS Éditions, Le Mai 68 des écrivains, s’interroge sur les rapports entre crise politique et avant-gardes littéraires. Mêlant manifestations étudiantes et occupations ouvrières, discours antiautoritaire et mots d’ordre léninistes, apologie de l’individualisme et des communautés, loin d’être un simple sujet romanesque, Mai 68, dans toutes ses contradictions, est l’heure de l’émergence d’une contre-culture du littéraire encore active chez nombre d’écrivains contemporains.

Des intellectuels français dont Marguerite Duras et Jean Genet (au balcon) occupent le siège du Conseil national du patronat français (CNPF) à Paris, en septembre 1968.
Des intellectuels français dont Marguerite Duras et Jean Genet (au balcon) occupent le siège du Conseil national du patronat français (CNPF) à Paris, en septembre 1968.

Un mouvement protéiforme

S’il est polarisé par des événements sociaux et économiques bien connus, de l'usure de la République gaullienne aux réactions à la guerre du Vietnam en passant par la massification de l’enseignement supérieur, Mai 68 est largement un mouvement intellectuel, propulsé autant par la culture de masse de la jeunesse que par l’influence d’intellectuels marxistes orthodoxes comme Louis Althusser, de situationnistes à tendance anar opposés à toute forme d’aliénation culturelle comme Guy Debord, ou de maos sensibles au mythe de la Révolution culturelle chinoise comme le groupe de Tel Quel (Philippe Sollers, Julia Kristeva, Roland Barthes).

Dans la « montée du malaise » qui a précédé 68, on n’a pas manqué de voir des signes annonciateurs chez des auteurs aussi variés que Jean Genet (pour l’invitation à la révolte), Simone de Beauvoir (pour le féminisme) ou Georges Perec (pour l’attention au monde ordinaire), lorsque l’on n’a pas pointé du doigt l’influence indirecte du rêve de révolution surréaliste à travers ses héritiers Fernando Arrabal, Topor ou encore Copi : en voulant mettre l’imagination et la créativité individuelle au pouvoir, en s’accompagnant d’innombrables revues, fanzines et formes d’écritures variées du poème mural à l’affiche, Mai 68 est en quête de « dissidence esthétique » (Lucien Goldmann), c’est-à-dire à la fois d’une dissidence de l’esthétique et d’une dissidence par l’esthétique.

Un renouvellement théorique

C’est que, parti d’étudiants, mobilisant toute l’intelligentsia française, Mai 68 est une révolution théorique. C’est la lutte de Lacan, Foucault, Passeron, Cixous, Badiou, Metz contre les méthodes historiographiques et les présupposés philosophiques dominants, et c’est, en littérature, le climax du combat de la Nouvelle Critique contre la vieille Sorbonne. L’histoire intellectuelle s’accélère : si le structuralisme de Lévi-Strauss qui règne dans les avant-gardes est un temps dépassé par la rue qui déstabilise les codes au nom de la libération pulsionnelle du sujet, au profit d’un retour à Sartre et à l’idée d’engagement (Barthes s’enfuit au Maroc le temps des événements), les théoriciens du moment se réinventent. La révolte conduit à l’émergence d’un post-structuralisme fondé sur l’apologie des structures ouvertes et en réseau qui se combine au matérialisme historique d’Althusser pour répondre à la critique des humanités classiques et à la quête d’un renouvellement théorique portée par l’insurrection estudiantine. Juste après les événements, les tenants de ce post-structuralisme, de Derrida à Deleuze, iront fonder l’université de Vincennes sous la houlette de Michel Foucault.

« L’Odéon accueille des débats incessants qui interrogent (...) les catégories littéraires traditionnelles (l’œuvre, le livre, les valeurs humanistes, etc.) considérées comme relevant d’un "appareil idéologique" pour imaginer leur possible émancipation de la "société du spectacle" (...) ».
« L’Odéon accueille des débats incessants qui interrogent (...) les catégories littéraires traditionnelles (l’œuvre, le livre, les valeurs humanistes, etc.) considérées comme relevant d’un "appareil idéologique" pour imaginer leur possible émancipation de la "société du spectacle" (...) ».

Une écriture de rupture ?

Dans la rue, les écrivains sont vite entrés en action : à la veille du 10 mai 1968 et de la « nuit des barricades, » Maurice Blanchot et Pierre Klossowski sont, avec Sartre, de ceux qui encouragent les étudiants. Le Comité d’action étudiants-écrivains (CAEE) réunit Marguerite Duras, Maurice Blanchot, Dionys Mascolo, Robert Antelme, Claude Roy et Maurice Nadeau tandis que Michel Butor, Jacques Roubaud, Jean Duvignaud, Nathalie Sarraute et Jean-Pierre Faye viennent occuper l’hôtel de Massa de la Société des gens de lettres pour fonder l’Union des écrivains (UE), vite rejoints par Sartre, Beauvoir, Leiris, Pingaud, Michaux sous le regard parfois sceptique, mais souvent enthousiaste, des anciens, Mauriac, Malraux, Pierre Emmanuel et Vercors.
 

Il s’agit de s’en prendre à toute forme d’autorité : l’année 1968 est bien celle où Barthes et Foucault clament simultanément la « mort de l’auteur ».

L’UE veut inventer un statut d’« écrivain-travailleur » tandis que le CAEE rêve d’une écriture communautaire et anonyme, où se dissoudrait la notion d’auteur. Il s’agira de s’en prendre à toute forme d’autorité : l’année 1968 est bien celle où Barthes et Foucault clament simultanément la « mort de l’auteur ». L’Odéon accueille des débats incessants qui interrogent non seulement l’institution littéraire et son enseignement, mais aussi les catégories littéraires traditionnelles (l’œuvre, le livre, les valeurs humanistes, etc.) considérées comme relevant d’un « appareil idéologique » pour imaginer leur possible émancipation de la « société du spectacle », pour reprendre le titre de l’essai si influent de Guy Debord.

Journée des Intellectuels contre la guerre au Vietnam, le 23 mars 1968 à la Porte de Versailles, à Paris. De gauche à droite, on distingue notamment Simone de Beauvoir, Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre (main sur le menton), Elsa Triolet et Louis Aragon.
Journée des Intellectuels contre la guerre au Vietnam, le 23 mars 1968 à la Porte de Versailles, à Paris. De gauche à droite, on distingue notamment Simone de Beauvoir, Joseph Kessel, Jean-Paul Sartre (main sur le menton), Elsa Triolet et Louis Aragon.

Lectures publiques, écritures sociales, tracts et inscriptions variées sont donnés comme des renouvellement possibles du « fait littéraire » dans le cadre d’une « écriture généralisée ». Si la « prise de parole », comme dit Michel de Certeau, et le débat public sont des formes dominantes, les expérimentations textualistes des avant-gardes littéraires sont mises au service d’un projet politique de lutte contre la bourgeoise dont « l’idéologie naturaliste » est visée par Tel Quel (8 000 exemplaires en 1968). La revue déploie « des étendards de radicalité » pour devenir un « front rouge pour l’art » dans le rêve d’une révolution prolétarienne : elle promet une écriture de rupture, celle de Bataille, d’Artaud et de Sade, et une révolution fondée sur le rôle du signifiant et l’interrogation de l’écriture sur elle-même.

Le roman de Mai 68

Cette formidable agitation des catégories et des formes conduira à la construction d’une légende : les romans de Mai 68, de Robert Merle (Derrière la vitre) à Tiphaine Samoyault (Météorologie du rêve) en passant par Camarades de classe de Didier Daeninckx.

Romancé, mythifié, 68 nourrit au demeurant encore une évidente fascination : nombreuses sont en effet les rêveries insurrectionnelles de nos contemporains, souvent guidées par le texte programmatique du « Comité invisible », d’obédience situationniste, L’Insurrection qui vient : guerre civile abstraite dans Les Événements de Jean Rolin ; hymne à la violence des « racailles » dans À l’abri du déclin du monde de François Cusset, érigé contre notre époque « grasse et douillette » nous ayant réduit à l’état d’« esclaves sous tranquillisants » dans des « camisoles de fils et de câbles » ; appel à la révolte dans Fabrication de la guerre civile de Charles Robinson ; débats prérévolutionnaires dans Mathias et la Révolution de Leslie Kaplan ou encore dans 14 juillet d’Éric Vuillard. À un moment où l’idée d’une action sociale et politique de la littérature est revenue à l’ordre du jour, c’est dire que, tout autant que nos catégories théoriques, c’est notre imaginaire de la littérature que 68 a révolutionné.

     
Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

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