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La science-fiction, un atout pour penser le présent

La science-fiction, un atout pour penser le présent

01.08.2022, par
Scène de "2001, l'Odyssée de l'espace" (Stanley Kubrick, 1968), inspiré de deux nouvelles d'Arthur C. Clarke. L'un des astronautes est ici vu à travers l'œil d'HAL 9000, supercalculateur doté d'intelligence artificielle qui veut prendre le contrôle du vaisseau...
De la révolte de robots aux apocalypses climatiques, la science-fiction imagine les conséquences de nos actions et de nos choix de société dans un futur plus ou moins proche et souvent inquiétant. Elle participe ainsi aux débats sur le monde d’aujourd’hui.

Cet article a été initialement publié dans le n°12 de la revue Carnets de science, en vente en librairies et Relay.
    
Comment cohabiter avec d’autres formes de vie ? C’est la question que pose l’autrice américaine Ursula K. Le Guin tout au long du Cycle de l’Ekumen. Dans cette série de romans et nouvelles de science-fiction (SF), l’humanité tente de créer une organisation politique commune avec des extraterrestres éparpillés dans l’Univers. Bien que toutes ces populations soient cousines à l’origine – y compris l’humanité –, elles sont devenues extrêmement différentes les unes des autres, que ce soit en termes d’anatomie, d’intelligence, de culture, de langage ou encore de mode de vie.

Dans La Main gauche de la nuit (1969) par exemple, un Terrien débarque sur une planète où les individus n’ont pas d’identité sexuelle attribuée. Cette divergence a des conséquences en cascade sur les organisations familiale et sociale : les rapports de séduction comme les agressions sexistes et les viols sont quasiment inexistants par exemple. Les charges liées à la parentalité sont partagées par tout le monde. L’absence de sexualité entraîne même celle des conflits et des guerres, suggère l’autrice Ursula K. Le Guin. En retour, le colon humain, strictement masculin, apparaît comme une sorte de monstre aux mœurs étranges… Un dialogue de sourds s’installe et complique les perspectives de cohabitation.

Récits transformateurs

« Dans d’autres récits comme Le Nom du monde est forêt (1972) ou Le Dit d’Aka (2000), certaines populations représentent une humanité industrialiste et scientiste, tandis que d’autres populations ont au contraire évolué en cultivant davantage de liens avec la nature et le non-humain en général, relève l’écologue Anne-Caroline Prévot, du Centre d’écologie et des sciences de la conservation1 et responsable scientifique du Comité science-fiction2 (CSF). À chaque fois la question sera : « Comment nouer des relations entre toutes ces formes de vie si différentes ? »

Le film "Avatar" de James Cameron (2009) s'inspire directement de l’œuvre d'Ursula K. Le Guin, "Le Nom du monde est forêt" (1972) dont il reprend l'univers et la plupart des thèmes (destruction et protection de la forêt, colonisation interplanétaire, ethnologie, spiritualité, etc.).
Le film "Avatar" de James Cameron (2009) s'inspire directement de l’œuvre d'Ursula K. Le Guin, "Le Nom du monde est forêt" (1972) dont il reprend l'univers et la plupart des thèmes (destruction et protection de la forêt, colonisation interplanétaire, ethnologie, spiritualité, etc.).

Ce thème fait écho à des débats politiques d’actualité, comme la restauration de liens entre l’humanité et son environnement. « Autrefois un enfant passait beaucoup de temps dehors, assis sur l’herbe au milieu de plantes, d’insectes et d’autres animaux, souligne Anne-Caroline Prévot. Désormais, les “expériences de nature” se transforment et se raréfient, en dépit de leurs bénéfices avérés pour notre développement physique et intellectuel, notre santé ou encore notre compréhension du monde. » Selon l’écologue, ce changement pèse notamment sur notre capacité à appréhender la crise climatique et l’extinction d’un nombre croissant d’espèces.

Le thème de la cohabitation avec d'autres formes de vie fait écho à des débats politiques d’actualité, comme la restauration de liens entre l’humanité et son environnement. 

C’est pourquoi le CSF propose de réfléchir à des questions de société à l’aune de la SF et de la recherche scientifique. Chaque année depuis 2018, indépendamment des aléas liés au Covid, une trentaine d’étudiantes et étudiants travaillent à partir d’un thème comme « le retour de la biodiversité en ville », « les avenirs de l’alimentation » ou encore « les communications interespèces ». Ils font un point sur l’état des connaissances, grâce à des universitaires et des scientifiques, puis ils créent des œuvres de SF, avec l’aide de professionnels de l’animation et de la production artistique.

Outre sa dimension pédagogique et ludique, cette démarche est une façon d’encourager « l’élaboration de nouveaux récits transformateurs, renchérit Anne-Caroline Prévot. Si nous voulons atteindre les objectifs de soutenabilité fixés par les Nations unies pour garantir un environnement viable, à moyen-long terme, nous devons changer radicalement notre façon de penser nos relations aux autres et à la nature ». C’est notamment une recommandation clé du rapport de 2019 de l'IPBES ou Plateforme intergouvernementale, scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques – à l’instar du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec). « L’imaginaire et la fiction peuvent nous y aider », insiste la chercheuse.

Climate fiction

Crise écologique oblige, la nature et le climat sont omniprésents dans les productions de science-fiction actuelles. Ils ont même un genre dédié : la climate fiction ou cli-fi (prononcez claille-faille), mettant notamment en scène les conséquences du dérèglement climatique.

La nature et le climat ont également leur genre de SF : la cli-fi qui met en scène les conséquences du dérèglement climatique.

Ainsi, dans Exodes (2012) du romancier Jean-Marc de Ligny, la Terre est condamnée à devenir hostile à la vie à brève échéance ; six personnages errent en quête d’une issue ou d’un sens à leur existence… « Les œuvres de cli-fi ne sont pas toutes aussi pessimistes, précise Simon Bréan du Centre d’étude de la langue et des littératures françaises3. Mais l’idée reste de s’appuyer sur la fiction pour nous sensibiliser à ce qui pourrait réellement arriver. »

Le genre de la cli-fi ne recoupe par ailleurs qu’en partie celui de la SF. Dans le roman Dans la lumière (2012), Barbara Kingsolver décrit la rencontre d’une femme avec un essaim de splendides papillons monarques dans une vallée du Tennessee, aux États-Unis. La beauté du spectacle a cependant un revers, car cette espèce aurait dû migrer au Mexique et ne pourra survivre à l’hiver en Amérique du Nord. De façon réaliste et scientifiquement fondée, l’autrice met en scène une conséquence possible du réchauffement dans un futur proche, et les initiatives politiques plus ou moins bien inspirées qui pourraient en découler.

"Frankenstein ou le Prométhée moderne" de Mary Shelley, publié pour la première fois en 1818 puis réédité en 1964 (à gauche), pose déjà la question de la préservation de l'humanité face à ses inventions.
"Frankenstein ou le Prométhée moderne" de Mary Shelley, publié pour la première fois en 1818 puis réédité en 1964 (à gauche), pose déjà la question de la préservation de l'humanité face à ses inventions.

« Chaque époque a ses propres préoccupations et suscite des récits pour y répondre, observe Simon Bréan. L’autre grand thème qui revient beaucoup aujourd’hui est celui de la préservation de l’humanité dans un monde de plus en plus informatisé et robotisé. » L’idée fait écho aux récits pionniers de la SF, comme la pièce de théâtre R. U. R. (1920), de Karel Čapek, dépeignant la révolte de robots esclaves contre l’humanité, ainsi que le roman Frankenstein ou le Prométhée moderne (1818), de Mary Shelley.

Autre grand thème : la préservation de l'humanité. Actuellement, la question posée est celle d'un prolongement de l'humanité dans la machine, avec l'IA, ou encore d'une automatisation de nos vies.

La préservation de l’humanité a également été popularisée à la fin des années 1960 par le film de Stanley Kubrick, 2001, l’Odyssée de l’espace, écrit en collaboration avec le romancier Arthur C. Clarke4. À chaque fois, l’humanité crée une technologie censée lui obéir et l’assister, mais finissant par mettre son existence en danger. « Les publications actuelles ne sont pas tout à fait dans le même registre, nuance Simon Bréan. La question posée est plutôt celle d’un prolongement de l’humanité dans la machine, dans des systèmes d’intelligence artificielle, ou encore d’une automatisation de nos vies. » 

Dans son premier roman After® (2021), Auriane Velten imagine une société machinique et dogmatique qui a succédé depuis des temps immémoriaux à l’humanité telle que nous la connaissons.

Fin des temps

Le thème s’impose à l’heure où l’informatique et le numérique semblent tout envahir. Résister, ou plutôt trouver le meilleur équilibre face aux technosciences, est une idée qui se retrouve d’ailleurs, depuis une petite quinzaine d’années, dans les romans d’Alain Damasio, de Roland C. Wagner ou encore d’Olivier Paquet « La SF est souvent un peu en avance sur son temps », retrace Simon Bréan. Dans les années 1950, bien avant les premières missions lunaires, l’exploration spatiale et la conquête d’autres planètes constituent un « paradigme dominant ». La question « comment voulons-nous vivre ? » est au cœur de la production de la décennie suivante, paraissant annoncer les révolutions culturelles ultérieures. « Dans les années 1970 pour le coup, les préoccupations de l’époque et les thèmes abordés dans la SF tendent à converger : on retrouve beaucoup de questionnements politiques sur le nouveau type de société qui pourrait être mise en place, à travers des utopies et des dystopies », explique le chercheur.

Le film d'anticipation "Soleil vert" (Richard Fleischer, 1973), adapté d'un livre d'Harry Harrison, décrit une New York surpeuplée et suffocante en 2022, dans une atmosphère de catastrophe environnementale dont les humains sont responsables.
Le film d'anticipation "Soleil vert" (Richard Fleischer, 1973), adapté d'un livre d'Harry Harrison, décrit une New York surpeuplée et suffocante en 2022, dans une atmosphère de catastrophe environnementale dont les humains sont responsables.

De façon transversale, le thème de la fin des temps ou de l’apocalypse semble revenir de façon obsédante. « Il y a d’abord une raison scénaristique très terre à terre, ça suscite des scénarios plus tendus et haletants, note Jean-Paul Engélibert, professeur de littérature comparée à l’université Bordeaux-Montaigne. Mais c’est surtout une façon de faire face à nos craintes et d’anticiper ce qui se passerait si elles étaient avérées. »

Le thème de la fin des temps ou de l'apocalypse traverse les époques. Mais au XIXe siècle, le sens se détourne du scénario religieux et se laïcise.

Les fictions d’apocalypse, qu’elles relèvent de la SF ou d’autres genres littéraires, ont toujours selon lui cette double fonction : « heuristique et d’avertissement » ; elles nous permettent tout à la fois de comprendre le présent et de nous mettre en garde contre ses possibles dérives. « Historiquement, retrace-t-il, on pourrait faire remonter les récits d’apocalypse aux textes bibliques et au-delà. Mais il se passe quelque chose de particulier au XIXe siècle : leur sens se détourne du scénario religieux et se laïcise. » 

Dans Le Dernier Homme (1805) par exemple, de Jean-Baptiste Cousin de Grainville, le progressisme des Lumières est pointé du doigt pour avoir certes encouragé des politiques de grands travaux, une société nouvelle, mais aussi précipité la fin de l’humanité. « Ça n’est pas un thème propre à la SF, insiste Jean-Paul Engélibert. On retrouve une idée similaire dans le romantisme par exemple. »

Retour vers le présent

Les récits post-apocalyptiques se multiplient notamment dans la seconde moitié du XXe siècle. « Les bombardements nucléaires de Hiroshima et Nagasaki (6 et 9 août 1945, Ndlr), ainsi que le contexte de guerre froide, diffusent une crainte de la fin des temps dans la culture commune. »

Aujourd’hui, ce thème rejoint les recherches scientifiques et universitaires sur « l’Anthropocène », soit l’idée que nous sommes entrés dans une ère où l’humanité modifierait l’histoire de la planète, de sa géologie et de ses écosystèmes.

De Godzilla à La Planète des singes, en passant par les romans de James G. Ballard, il semble en effet acté que l’humanité s’est donné le pouvoir de se détruire et d’effacer au passage toute forme de vie à la surface de la Terre. Aujourd’hui, ce thème rejoint les recherches scientifiques et universitaires sur « l’Anthropocène », soit l’idée que nous sommes entrés dans une ère où l’humanité modifierait l’histoire de la planète, de sa géologie et de ses écosystèmes. « Nous vivons en outre dans ce que l’historien François Hartog5 appelle le “présentisme”, ajoute Jean-Paul Engélibert. Le passé n’apparaît plus comme une source d’enseignements, car il nous paraît trop différent pour que ses leçons vaillent encore dans les circonstances actuelles. »

En même temps, le futur nous semble trop incertain, impossible à prévoir, notamment parce que nous avons abandonné l’idée que le progrès allait nécessairement s’imposer. « Nous sommes de ce fait condamnés à tâtonner dans le présent, sans repère stable dans l’histoire ni capacité fine d’anticipation », conclut le chercheur. Le détour par la fiction littéraire – ou d’ailleurs cinématographique, vidéoludique… – offrirait un compromis pour penser l’apocalypse avant qu’elle ne puisse survenir, et comprendre ce qui arrive tant que l’on peut encore agir. 

À lire
La Nature à l’œil nu, Anne-Caroline Prévot, CNRS Éditions, 2021, 160 p., 19 €.
La Science-Fiction en France. Théorie et histoire d’une littératureSimon Bréan, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2012, 410 p., 22 €.
Fabuler la fin du monde. La puissance critique des fictions d’apocalypseJean-Paul Engélibert, La Découverte, 2019, 240 p., 20 €.
    
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Notes
  • 1. Unité CNRS/Muséum national d’histoire naturelle/Sorbonne Université.
  • 2. Initiative portée par l’Institut de la transition environnementale Sorbonne Université de l’Alliance Sorbonne Université.
  • 3. Unité CNRS/Sorbonne Université.
  • 4. Le film est basé sur un scénario co-écrit par Stanley Kubrick et le romancier Arthur C. Clarke, partiellement inspiré de deux nouvelles de Clarke : "À l’aube de l’histoire" et "La Sentinelle".
  • 5. Centre de recherches historiques (CNRS/École des hautes études en sciences sociales).
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Auteur

Fabien Trécourt

Formé à l’École supérieure de journalisme de Lille, Fabien Trécourt travaille pour la presse magazine spécialisée et généraliste. Il a notamment collaboré aux titres Sciences humaines, Philosophie magazine, Cerveau & Psycho, Sciences et Avenir ou encore Ça m’intéresse.

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