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Quel avenir pour la robotique de service ?

Quel avenir pour la robotique de service ?

28.07.2014, par
Le robot Nao
Nao est un robot développé par la société Aldebaran Robotics.
Les robots vont-ils bientôt envahir notre quotidien, pour nous assister à la maison comme au travail ? Le marché économique semble immense mais de nombreuses questions d'ordre technique et sociétale se posent.

Des explorations du rover Curiosity sur Mars à l’inauguration de la première ligne d’assemblage 100 % robotisée par l’industriel Fanuc au Japon en 2013, de l’essor des opérations chirurgicales assistées par ordinateur (sur la prostate en particulier) à la diffusion planétaire des drones et des robots aspirateurs vendus à plusieurs millions d’exemplaires… Chaque jour, la liste des applications issues de la robotique s’allonge, tandis qu’elles s’ancrent un peu plus dans notre quotidien.

Les espoirs soulevés sont nombreux. Le secteur a été positionné par les politiques français et européens comme un axe stratégique du (re)développement industriel des vingt prochaines années. Au point d’identifier le segment de la robotique de service à usage professionnel et personnel comme le nouvel eldorado à atteindre, un marché émergent qui, selon la Commission européenne, atteindrait le seuil des 100 milliards d’euros d’ici à 2020 ! Or ce marché, qui n’est pas encore structuré comme peut l’être la robotique industrielle et militaire par des poids lourds étrangers – japonais, coréens ou encore nord-américains –, reste à conquérir.

Créer des robots qui s’adaptent l’imprévu

De plus en plus rapides, précis, équipés de nombreux capteurs optiques, sonores et inertiels, les robots semblent acquérir toujours plus de nouvelles capacités. De là à voir demain des robots s’occuper de nos enfants et tout faire dans nos maisons, ou des voitures intelligentes sans conducteur circuler sur le périphérique… Les défis scientifiques et techniques restent nombreux pour constituer une offre de robotique de service techniquement crédible. À la différence d’un robot industriel qui évolue dans un milieu conçu et organisé pour l’efficacité, le robot de service intervient dans un environnement humain beaucoup plus complexe.

« Le principal défi à relever réside dans la capacité d’adaptation du robot aux différents contextes d’utilisation. Tout l’enjeu est de réussir à ce qu’un robot puisse avoir une réaction appropriée à une situation imprévue, en prenant en compte ses partenaires humains de façon fiable et sûre », souligne Olivier Stasse, du Laboratoire d’analyse et d’architecture des systèmes (LAAS) du CNRS, qui aborde tous ces enjeux dans son travail sur le robot humanoïde HRP-2. « Dans cette quête d’autonomie, on entre dans un nouveau paradigme où le robot doit être capable de remplir simultanément plusieurs fonctions, précise Raja Chatila à l’Institut des systèmes intelligents et de robotique (Isir)1. Cela nécessite de nouveaux mécanismes suffisamment génériques capables de traiter ce degré de complexité et plus uniquement des solutions adaptées à certaines tâches et à certaines circonstances. »

Le robot  humanoïde HRP-2
Le robot humanoïde HRP-2 est capable de déplacer des objets très encombrants nécessitant une coordination très précise des mouvements des bras et des jambes.
Le robot  humanoïde HRP-2
Le robot humanoïde HRP-2 est capable de déplacer des objets très encombrants nécessitant une coordination très précise des mouvements des bras et des jambes.

Développer l’autonomie des robots

Même s’il faudra résoudre la question de l’autonomie énergétique et finaliser celle de l’équilibre de la machine, le problème est essentiellement logiciel : « Il faut trouver des algorithmes permettant de faire raisonner le robot dans un environnement qui ne lui délivre pas toute l’information dont il a besoin », explique Olivier Stasse. En la matière, selon lui, le salut pourrait venir de la connexion, via un réseau de télécommunications, des robots à des plateformes de type cloud. À distance, celles-ci lui fourniraient puissance de calcul et capacité de stockage presque sans limite, ainsi que l’accès à des bases de données évolutives.

Pour d’autres chercheurs comme Raja Chatila, la donne pourrait réellement changer si les robots étaient capables d’apprendre de façon autonome et de développer une dimension cognitive beaucoup plus importante, voire « une certaine conscience d’eux-mêmes », les rendant plus à même de s’insérer dans l’univers des relations sociales, d’en percevoir les codes et la complexité, de décrypter la diversité des émotions. Ses recherches fondamentales en cognitique, une discipline réunissant l’informatique, l’automatique, les sciences humaines et sociales et les sciences de la vie, tentent de relever le défi. « À travers les recherches en robotique ayant pour objectif de créer des machines intelligentes, on vise aussi à comprendre et à modéliser les mécanismes qui régissent le vivant, et en particulier le cerveau humain », précise le scientifique. Rien de moins…

Élaborer une offre attractive pour les consommateurs

Un autre défi doit être relevé pour que les robots trouvent leur place dans notre quotidien : celui d’élaborer une offre attractive aux yeux des consommateurs. Ce qui implique de dépasser le cadre industriel ou militaire pour lequel le socle technique et scientifique de la robotique a jusqu’ici été principalement conçu. Quels sont les services que les humains attendent d’un robot ? « La demande est multiple », analyse Dominique Lestel, philosophe au CNRS affecté au JFLI (Japanese French Laboratory of Informatics) du département d’informatique de l’université de Tokyo : intervenir dans une centrale nucléaire en cas d’accident, se substituer au fantassin, explorer les fonds marins, mais aussi, plus près de nous, apporter le courrier, prendre soin d’enfants ou de seniors, divertir, assister un agriculteur, un chirurgien…

Malgré les perspectives qui se cachent derrière ce concept de service, en matière d’aide à la personne particulièrement à l’heure où la population vieillit et où les dépenses de santé explosent, mais aussi en matière de sécurité, de surveillance ou encore d’assistance technique sur les chaînes de production, rares sont les applications qui ont déjà réussi à percer. La société Nec a cessé la production de ses robots nurse, Sony, celle de son chien Aibo, Aldebaran n’a toujours pas réussi à sortir de sa stratégie de niche auprès des laboratoires et de l’enseignement pour commercialiser Nao auprès d’un plus large public… « Le rapport fonction-coût n’apparaît pas évident aujourd’hui. Or c’est ce que les gens veulent : un réel retour fonctionnel. À côté des tablettes et des smartphones, il faut que ces applications apportent un réel plus dans leur vie quotidienne à un prix attrayant », considère Olivier Stasse. La fonction avant toute chose donc, avant la forme… De quoi décaler de quelques années l’avènement d’un robot humanoïde et polyvalent, qui apparaît aujourd’hui volumineux et fort cher : le coût R & D d’Asimo, la version humanoïde vraisemblablement la plus aboutie à ce jour, conçue par Honda, s’élève à 20 millions de dollars…

Le robot Asimo
ASIMO est le robot humanoïde vraisemblablement le plus abouti à ce jour.
Le robot Asimo
ASIMO est le robot humanoïde vraisemblablement le plus abouti à ce jour.

Des rivaux potentiels ?

Plus profondément, la robotique fait encore peur et doit passer sous les fourches caudines de l’acceptabilité. Parmi les nombreuses questions qu’elle pose, Dominique Lestel en distingue trois principales. D’ordre psychologique et ontologique d’abord : « Il est très perturbant, au plan de l’identité, d’être confronté à des machines meilleures que vous qui vous ressemblent dans l’interaction sociale quotidienne ; à terme, face à ces espèces d’êtres vivants, c’est la distinction entre machines et humains qui devient très problématique », explicite le philosophe. En matière de vie privée ensuite : « Que devient, par exemple, la vie de couple dans un espace social rempli de robots domestiques ? » D’ordre politique et social, ensuite : « Si ces machines se comportant comme des êtres vivants, peuvent prolonger l’homme dans des tâches dangereuses ou pénibles, elles peuvent aussi faire à sa place. Ce dernier point, dont on discute très peu, représente le véritable danger de la robotique sociale : dans ses conséquences les plus extrêmes c’est la fin du travail, la destruction de notre modèle social et du modèle démocratique qui va avec. Est-on prêt à cela ? »

Dans les plus récents sondages, trois Européens sur quatre voient les robots comme des rivaux potentiels sur le marché de l’emploi. La Commission européenne se veut pourtant rassurante : « Pour un million de robots industriels construits et installés, ce sont trois millions d’emplois qui ont été créés ou préservés dans le monde », assure-t-elle, reprenant le chiffre de la Fédération internationale de robotique.

À quoi pourrait ressembler alors la robotique du futur ? À une convergence des technologies NBTIC (nano-biotechnologies et technologies de l’information et de la cognition) et à une alliance raisonnable entre homme et machine, avancent de façon assez unanime les chercheurs. « Ce serait une erreur de considérer qu’elle se composera de robots dans la continuité de ce que l’on connaît. La robotique sociale peut prendre des formes totalement inédites dans les décennies à venir, estime Dominique Lestel. Pourquoi pas, par exemple, une nano-robotique sociale qui vit dans le corps de l’humain et le prévient des besoins de son organisme ou des problèmes rencontrés ? »

 

Notes
  • 1. Unité CNRS/UPMC.
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Auteur

Aurélie Sobocinski

Aurélie Sobocinski, née en 1979, est journaliste. Après un début de carrière à Paris, elle écrit désormais depuis Grenoble pour la presse nationale. Auteur d’un ouvrage sur l’innovation éducative, elle se passionne particulièrement pour l’école, l’enseignement supérieur et la recherche.

 

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