Donner du sens à la science

Rire avec les robots pour mieux vivre avec

Rire avec les robots pour mieux vivre avec

19.06.2015, par
Parce que la plupart d’entre nous préféreraient partir en vacances avec l’espiègle R2-D2 plutôt qu’avec l’obséquieux C-3PO, les roboticiens tentent désormais de donner le sens de l’humour et de l'empathie à leurs machines.

Établir une relation affective avec les machines n’est plus seulement un rêve d’auteur de science-fiction, mais bien une thématique émergente pour de nombreuses équipes de recherche, dont la mienne. Nous travaillons sur la détection des émotions dans les interactions parlées avec des machines, notamment avec des robots, à partir d’indices verbaux (ce qui est dit) et non verbaux (comment cela est dit). Un robot est une machine artificiellement intelligente grâce à des modèles informatiques conçus par des humains : pour peu qu’on l’ait programmée pour détecter et reconnaître des indices émotionnels et conversationnels et pour s’adapter à l’humain, voire même faire de l’humour, cette machine peut sembler chaleureuse. Notre défi consiste ni plus ni moins qu’à créer une empathie et un humour propre aux machines.

L’humour comme fluidifiant social

Pour que le robot soit capable de faire de l’humour au moment approprié, il doit également être doté d’une théorie de l’esprit : c’est-à-dire de la capacité à comprendre, même sommairement, les intentions d’autrui. L’humour devient alors pour le robot le moyen de détendre une conversation, de surmonter des échecs ou encore de mettre une situation en perspective.

Notre défi consiste
à créer une
empathie et un
humour propre
aux machines.

L’humour joue en effet un rôle capital dans les relations sociales : il amortit le stress, met en confiance, voire crée une connivence entre les interlocuteurs. Si vous êtes seuls et malheureux, le robot plaisante pour vous réconforter ; si vous êtes en colère, il vous rappelle avec humour que la situation n’est pas si terrible. L’autodérision s’avère également très utile lorsque le robot fait des erreurs… et qu’il s’en rend compte.
 

Dans le cadre du projet européen Chist-Era Joker, nous travaillons à identifier et à interpréter certains indicateurs du comportement de l’interlocuteur qui caractérisent une interaction sociale et affective ; puis, grâce à l’humour, à engager l’interlocuteur humain dans une relation à long terme avec un robot de type Nao.

 

                     
Détecter les émotions pour améliorer l’interaction

Des modèles informatiques basés sur l’apprentissage machine sont développés pour reconnaître les émotions à partir d’indices paralinguistiques acoustiques et visuels : ton, énergie et rythme de la voix, rire ou encore sourire. Lorsqu’on lui parle, le robot Nao-Joker établit le profil dynamique de son interlocuteur humain selon plusieurs dimensions liées à sa personnalité, aux états affectifs perçus et au déroulement du dialogue. Il est notamment capable de reconnaître son sexe, l’expression de certaines émotions – hésitations, rires d’amusement ou de gêne, marques d’énervement, etc. Le robot intègre également de nombreuses informations liées au contexte de la conversation. Tout cela lui permet de déterminer si la personne avec laquelle il dialogue est plutôt extravertie ou timide, si elle apprécie l’interaction ou encore si elle rit facilement…

Si le robot
comprend que son
interlocuteur n’est
pas à l’aise, il tente
de le faire rire
par une blague.

La détection des réactions de l’utilisateur permet dès lors au robot d’ajuster son comportement de manière à établir une interaction sociale de meilleure qualité, donc plus stable à long terme. Par exemple, si le robot Nao-Joker comprend que son interlocuteur n’est pas à l’aise, il tente de le faire rire par une blague ou de le valoriser en pratiquant l’autodérision. S’il comprend que la personne a une attitude négative envers lui, il va essayer de comprendre les raisons de cette attitude et y répondre par diverses stratégies lui permettant de rééquilibrer l’interaction. Un système artificiel de dialogue fait forcément des erreurs, que ce soit au niveau de la reconnaissance de la parole, de la compréhension ou de la gestion du dialogue.

Toutefois, grâce à la compréhension des réactions de l’utilisateur et grâce à la mise en œuvre de stratégies basées sur l’humour, nous espérons rendre l’interaction avec les robots plus facile, plus spontanée et plus agréable… en dépit de ses erreurs inévitables.

Robot NAO coach pour seniors
Le Centre communal d’action sociale d’Issy-les-Moulineaux met à la disposition des personnes âgées un robot NAO «coach pour seniors» pour animer leurs activités.
Robot NAO coach pour seniors
Le Centre communal d’action sociale d’Issy-les-Moulineaux met à la disposition des personnes âgées un robot NAO «coach pour seniors» pour animer leurs activités.

Pour une éthique de l’attachement robotique 

Le but ultime est que vous vous attachiez ainsi à lui et que vous lui pardonniez ses imperfections, voire qu’il devienne capable de vous émouvoir et de vous divertir ! Il faut cependant bien comprendre que ces robots affectifs ne seront mis en œuvre que pour certaines applications particulières, comme les robots compagnons. De fait, la question de l’utilité et de la pertinence des modèles de comportements robotiques doit toujours se poser, à plus forte raison si ces machines doivent être placées auprès d’enfants ou de personnes fragiles. Il importe également de savoir si nous sommes prêts à accepter des robots capables de faire de l’humour ; et si nous pourrons un jour nous attacher à des machines affectives comme nous nous attachons à un animal domestique. Dans ce cas, quels statuts auront ces artefacts dans nos sociétés ? Autant de questions qu’il faudra bien se poser afin de préparer la société à vivre avec ces machines autonomes.

A lire  : le rapport Éthique de la recherche en robotique publié par la Cerna.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS. 

Commentaires

1 commentaire
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS