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Où sont passés les oiseaux des champs?

Où sont passés les oiseaux des champs?

20.03.2018, par
En France, le nombre de pipits farlouses, des passereaux qui se nourrissent d’invertébrés, a diminué de 68 % en 17 ans.
L’alouette des champs ou la linotte mélodieuse font traditionnellement résonner leur chant dans les campagnes françaises. Mais pour combien de temps encore ? Deux études récentes dressent un constat alarmant : les populations d’oiseaux vivant en milieu agricole ont perdu un tiers de leurs effectifs en 17 ans.

« Nous pulvérisons les ormes, et aux printemps suivants nul merle ne chante, s’alarmait l’écologiste américaine Rachel Carson en 1962 alors que le DDT, un puissant insecticide, décimait les populations d’oiseaux aux États-Unis, non qu’ils aient été touchés directement mais parce que le poison a fait son chemin, pas à pas, de la feuille de l’orme au ver, puis du ver au merle »1. Depuis, la responsabilité du DDT dans la mortalité accrue des oiseaux a été démontrée et le « poison » interdit dans de nombreux pays. Mais le problème est loin d’être réglé.

Toutes les espèces sont concernées

Les études pointant du doigt les effets de l’agriculture intensive et de l’utilisation massive de pesticides sur la biodiversité se multiplient. Deux d’entre elles, menées récemment par le Muséum national d’histoire naturelle sur tout le territoire français et par le CNRS à l’échelle locale, présentent à leur tour un bilan inquiétant : en 17 ans, un tiers des oiseaux ont disparu des campagnes françaises.
 

Nos campagnes sont en train de devenir de véritables déserts.

« La situation est catastrophique, se désole Benoît Fontaine, biologiste de la conservation au Centre d’écologie et des sciences de la conservation2 (Cesco) du Muséum national d’histoire naturelle. Nos campagnes sont en train de devenir de véritables déserts. » « Les populations d’oiseaux s’effondrent littéralement dans les plaines céréalières, et cela concerne toutes les espèces, renchérit Vincent Bretagnolle, écologue au Centre d’études biologiques de Chizé3 et directeur de la zone atelier « Plaine et val de Sèvre ». Les perdrix se sont presque éteintes de notre zone d’étude… »

Poussée par une tradition naturaliste particulièrement forte, la Grande-Bretagne commence à suivre les populations d’oiseaux selon des méthodes standardisées et rigoureuses à partir des années 1970. La France lui emboîte le pas. C’est dans cette tradition que le Muséum national d’histoire naturelle initie en 1989 un vaste programme, le Suivi temporel des oiseaux communs4 (Stoc) sur tout le territoire français. Deux fois par an, au printemps, plusieurs centaines d’ornithologues bénévoles recensent les oiseaux qu’ils voient et entendent au petit matin dans des aires de 4 kilomètres carrés situés en ville, en forêt ou à la campagne. Alouette des champs, hirondelle de fenêtre, mésange noire, pigeon ramier… 175 espèces d’oiseaux communs sont inventoriées dans tous les milieux. « À partir de 2001, nous avons changé notre méthode d’échantillonnage avec un tirage aléatoire des sites à surveiller, ce qui permet d’obtenir une image plus fidèle de ce qui se passe sur le territoire français », indique Benoît Fontaine.
 

L’alouette des champs a vu ses effectifs diminuer d’un tiers en moins de 20 ans sur la zone atelier Plaine & Val de Sèvre.
L’alouette des champs a vu ses effectifs diminuer d’un tiers en moins de 20 ans sur la zone atelier Plaine & Val de Sèvre.

Un bilan plus lourd en zone agricole

Parallèlement, dans les Deux-Sèvres, un programme de suivi intensif de la faune et de la flore se met en place dès 1993, dans la zone atelier « Plaine & val de Sèvre ». Mais cette fois-ci, les 450 kilomètres carrés de la zone étudiée sont entièrement agricoles. « Au départ, nous suivions des oiseaux des plaines céréalières menacés comme l’outarde canepetière et le busard cendré, raconte Vincent Bretagnolle. Mais à partir de 1995, nous nous sommes progressivement intéressés à l’ensemble des oiseaux car ils ont une position intermédiaire dans la chaîne trophique, étant quasiment tous prédateurs d’insectes mais aussi, pour certains, prédatés par des rapaces. » Au total, 160 zones de 10 hectares chacune sont soumises chaque année à l’expertise d’ornithologues chevronnés, selon un protocole spatial et temporel bien défini. Une centaine d’espèces y sont identifiées, à la vue et au chant. « Sur ces terres agricoles, nous suivons aussi les plantes, les mammifères et les insectes, ce qui nous permet d’avoir une vision de tous les compartiments de l’écosystème et de leurs interactions », précise le chercheur.
 
Les dernières données de ces programmes de recherche sont catastrophiques : de nombreuses espèces d’oiseaux sont en déclin dans tous les milieux, et clairement en chute libre dans le milieu agricole. Le programme Stoc révèle ainsi que les oiseaux communs des milieux agricoles ont perdu 33 % de leurs effectifs depuis 2001.
 

C’est la qualité globale de l’écosystème agricole qui se détériore.

Le pipit farlouse, par exemple, un passereau qui se nourrit d’invertébrés, a perdu 68 % de ses troupes en 17 ans, tandis que la linotte mélodieuse, friande d’invertébrés à la belle saison et de graines de plantes adventices en hiver, a vu disparaître 27 % de ses effectifs sur la même période. Du côté de la plaine céréalière des Deux-Sèvres, même constat. Les populations d’oiseaux familières des zones cultivées, comme l’alouette des champs ou la perdrix grise, s’effondrent littéralement, avec respectivement −50 % et −90 % de leurs effectifs en 25 ans.

« Ce qui est véritablement alarmant, c’est que tous les oiseaux du milieu agricole régressent à la même vitesse, même les plus généralistes ou les oiseaux des milieux boisés, qui ne diminuent pas ou peu dans leur milieu de prédilection, analyse Vincent Bretagnolle. Cela signifie que c’est la qualité globale de l’écosystème agricole qui se détériore. »
 

La Perdrix rouge, une espèce jusqu'ici présente dans les milieux agricoles, est également en déclin.
La Perdrix rouge, une espèce jusqu'ici présente dans les milieux agricoles, est également en déclin.

Les pesticides pointés du doigt

Les raisons de ce déclin sont en effet à chercher du côté de l’intensification de l’agriculture, les paysages devenant toujours plus homogènes – des champs de maïs et de blé à perte de vue – et toujours aussi massivement arrosés de pesticides, malgré le plan Écophyto qui vise à réduire de moitié leur utilisation en France d’ici à 2020. « Les surfaces dédiées à la monoculture n’ont cessé d’augmenter en France, conduisant à la destruction des milieux favorables aux oiseaux et aux insectes. Et en 2009, la Politique agricole commune a donné un coup d’arrêt aux jachères, ce qui est également néfaste pour la biodiversité, décrypte Benoît Fontaine. Dernier facteur nuisible : les pesticides. » Si, dans les années 1960, c’est le DDT qui fait parler de lui, ce sont aujourd’hui les néonicotinoïdes, des insecticides qui contaminent l’ensemble de l’écosystème, mais aussi le glyphosate (Roundup), l’herbicide le plus utilisé au monde, qui inquiètent. Tous les deux concourent à la disparition des plantes et des insectes et donc aux ressources alimentaires des oiseaux, surtout au printemps. « Il n’y a quasiment plus d’insectes, c’est ça le problème numéro un », martèle Vincent Bretagnolle. Et le constat est le même partout. Deux études récentes ont révélé que l’Allemagne et l’Europe auraient perdu 80 % d’insectes volants et 421 millions d’oiseaux en 30 ans5.

L'utilisation des pesticides et herbicides est incriminée dans le déclin des oiseaux.
L'utilisation des pesticides et herbicides est incriminée dans le déclin des oiseaux.

 

Aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’interdire un pesticide, mais de changer de paradigme.

Alors que faire ? Pour Benoît Fontaine, « la diminution des pesticides va être aussi motivée par les préoccupations de santé humaine, mais la solution viendra du monde agricole ». Justement, dans la zone atelier « Plaine & Val de Sèvre », Vincent Bretagnolle s’est associé aux agriculteurs pour expérimenter des modèles agricoles alternatifs, basés sur l’agroécologie et les potentialités de la biodiversité.
« Profitant de la mise en place du plan Écophyto, en 2008, nous avons convaincu des exploitants de réduire d’un tiers ou de moitié les intrants chimiques sur certaines parcelles, rapporte le chercheur. Résultat : les rendements sont maintenus, ce qui augmente les revenus des agriculteurs et la biodiversité. »

D’autres études montrent que les subventions pour les prairies et les haies sont également favorables à la biodiversité et donc, là encore, au maintien de la productivité des parcelles. Désormais, les acteurs du monde agricole doivent se saisir de ces outils et changer leurs pratiques à grande échelle. « Le printemps silencieux annoncé par Rachel Carson pourrait devenir une réalité si nous ne réagissons pas très vite, conclut Vincent Bretagnolle. La situation est inquiétante, d’autant qu’aujourd’hui, il ne s’agit pas seulement d’interdire un pesticide, mais de changer de paradigme. » ♦

L'interview de Vincent Bretagnolle sur les pratiques agricoles : Quand le productivisme nuit à l'agriculture

Notes
  • 1. Extrait du livre Silent Spring (Printemps silencieux), de Rachel Carson, publié aux États-Unis en 1962.
  • 2. Unité CNRS/MNHN/UPMC.
  • 3. Unité CNRS/Université de La Rochelle/Inra.
  • 4. Ce programme est coordonné par le MNHN, dans le cadre du réseau Vigie-Nature.
  • 5. « More than 75 percent decline over 27 years in total flying insect biomass in protected areas », C. A Hallmann et al., PLoS One, publié en ligne le 18 octobre 2017. https://doi.org/10.1371/journal.pone.0185809 ; « Common European birds are declining rapidly while less abundant species' numbers are rising », R. Inger et al., Ecology Letters, publié en ligne le 2 novembre 2014. Doi : 10.1111/ele.12387
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Auteur

Laurianne Geffroy

Laurianne Geffroy est journaliste scientifique et auteur depuis 2000. Elle réalise, au sein de Ya+K productions, des reportages pour les sites Internet du Cnes, de l’Inserm et d’Universcience.tv, et collabore régulièrement à des ouvrages scientifiques édités par Le Cherche Midi.

Commentaires

57 commentaires

Nos 4 éoliennes tuent des oiseaux: oedicnème criard, alouette Lulu, vaneaux...et quelques rapaces. En contrepartie, et c'est bien légal, le promoteur éolien donne 20 000 euros en indemnité compensatoire pour aller protéger les oiseaux ailleurs. C'est légal, c'est dans l'étude d'impact, c'est à Tigné dans le Maine et Loire. Tant que les promoteurs éoliens pourront payer pour participer à la destruction d'espèces protégées, le massacre continuera.

Il n'est pas étonnant de voir disparaitre les oiseaux ... habitants entre deux champs d'éoliennes je peux voir les nombreux cadavres de nombreuses espèces au pied de ces machines ... donc c'est "éoliennes dans les champs et oiseaux sur les champs" ..morts ! ... et ne rigolez pas allez voir vous même ...

Bravo pour cet article qui permet de prendre conscience du danger. Je regrette cependant, en ma qualité de Président d'une Association de lutte contre un projet éolien en milieu rural, à proximité immédiat des habitations réunies en hameaux, de constater votre silence sur une cause évidente de disparition des oiseaux : le éoliennes, sacré hachoir pour les grues cendrées, les chiroptères et autres volatiles qui constituait l'équilibre biologique des nos campagnes. Les éoliennes sont doublement nocives , au regard du phénomène évoqué : en elles mêmes, car elles tuent les oiseaux , témoins, dans toutes les autorisations préfectorales d'exploiter vous avez un paragraphe sur le comptage des oiseaux et chiroptères décimés par le fonctionnement des éoliennes. Il est bien connu que les promoteurs paient des personnes (salariés ou agriculteurs sur les terres de qui les éoliennes sont implantées, contre rémunération annuelle) pour ramasser les cadavres au petit matin, a

envoi prématuré !! ........afin d’éviter le contrôle de l’administration. De plus, la construction des usines éoliennes conduit à la destruction systématique de grands linéaires de haies, lesquels sont rarement replantés. Enfin, l’accumulation des éoliennes oblige à la multiplication de lignes à haute tension, qui sont là encore un grand danger permanent. Vous voyez que cette cause de mortalité aurait pu être utilement abordée dans votre étude, au demeurant très intéressante et utile. Je ne doute pas qu’à une prochaine occasion, vous aurez la possibilité d’apporter ces précisions, que même un lobbyng actif des syndicats éoliens ne justifierait pas que vous passiez sous silence ! Association Montlouis Environnement Leday 18160 Montlouis

Depuis 50 ans j'ai constaté, dans l'ordre, dans la plaine de la Garonne et les côteaux avoisinants: - la création à grande échelle de vergers et donc la diffusion de traitements phyto-sanitaires - disparition des hirondelles - disparitions des moineaux - disparition des hérissons - l'arrachage des vergers - prolifération de sangliers et chevreuil - la prolifération d'oiseaux de proie principalement buses et faucons crécerelles - réapparition de quelques hirondelles en 2016 mais pas revenues en 2017 Vu une émission de FR3 Aquitaine où une société exploitante d'éoliennes embauchait une personne pour ramasser les cadavres d'oiseaux et chauves-souris "pour tenir des statistiques"...

Cet article me parait, hélas, assez représentatif d'une baisse du niveau de l'esprit critique nécessaire à toute démarche scientifique: à partir de faits que je pense vrais (la baisse de la population d'oiseaux des champs) il passe "sans coup férir" à une explication plausible ( les pesticides) mais non exclusive: il y a bien d'autres causes potentielles qui peuvent jouer un rôle, comme les éoliennes ou le développement de nouvelles cultures par exemple...

Suite de mon commentaire, envoyé à 15h 27 ce jour, par mégarde ! .......afin d’éviter le contrôle de l’administration. De plus, la construction des usines éoliennes conduit à la destruction systématique de grands linéaires de haies, lesquels sont rarement replantés. Enfin, l’accumulation des éoliennes oblige à la multiplication de lignes à haute tension, qui sont là encore un grand danger permanent. Vous voyez que cette cause de mortalité aurait pu être utilement abordée dans votre étude, au demeurant très intéressante et utile. J’ajoute que ne suis largement pas le seul à mettre en avant ce danger des éoliennes, comme le prouve les nombreux commentaires déjà publiés. Je ne doute pas qu’à une prochaine occasion, vous aurez la possibilité d’apporter ces précisions, que même un lobbyng actif des syndicats éoliens ne justifierait pas que vous passiez sous silence !

avec le développement massif programmé de l'éolien soit terrestre ou en mer nous allons enregistrer encore plus de massacres ; toutes les espèces sont menacées par ces installations industrielles (200/300 m de haut avec des pâles qui sont de véritables guillotines). Quant aux espèces protégées les industriels arrivent à obtenir des dérogations.... et pour les autres tant pis..... Vivant à la campagne force est de constater que chaque année je constate l'absence de certaines espèces avec lesquelles nous avions l'habitude de vivre. Les oiseaux sont indispensables à l'équilibre de notre environnement et à tous les secteurs agricoles alors pourquoi continuer ce massacre ? il faut intensifier la protection des chemins ruraux, des bocages, de la forêt et surtout dire la vérité sur les traitements phytosanitaires coupables et les interdire purement et simplement. Et là on trouvera d'autres moyens pour lutter contre les maladies ou nuisibles attaquant les cultures.

Après avoir lu ces articles, je me pose la même question mais j'ai partiellement la réponse. Sur la commune de Le Quesnoy dans le Nord, le soir, nous avions des nuages d'oiseaux effectuant des figures magnifique. Je m'arrêtais en rentrant du travail pour les observer. Un jour, nous avons eu des éoliennes au porte de cette commune et il n'a pas fallut 15 jours pour ne plus voir un seul oiseau ! Depuis, ils ne sont jamais revenu mais les éoliennes sont toujours là et de plus en plus nombreuses pour rien !

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