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L’oubli, la seconde mort des espèces éteintes

Dossier
Paru le 21.05.2021
Espèces menacées : les scientifiques en alerte
Point de vue

L’oubli, la seconde mort des espèces éteintes

15.02.2022, par
Le thylacine, ici dans un zoo en 1936, et le diable de Tasmanie ont tous deux disparu de l’Australie continentale mais aussi de la mémoire des autochtones, alors qu’ils subsistaient en Tasmanie où ils sont demeurés importants parmi les peuples autochtones.
Alors que de nombreuses espèces ont déjà disparu ou sont en passe de l’être, des scientifiques alertent sur l’importance de les garder dans notre mémoire collective. Pour l’écologue Franck Courchamp, l’oubli de ces espèces peut en effet remettre en cause les efforts de conservation de la biodiversité.

La pollution, le réchauffement climatique, la déforestation sont quelques-uns des facteurs qui entraînent la disparition de certaines espèces. A ces phénomènes physiques, vous ajoutez, dans une étude qui paraît aujourd’hui1, un phénomène d’ordre culturel : « l’extinction sociale ». De quoi s’agit-il ?
Franck Courchamp2. L’extinction sociétale est un phénomène qui agit en parallèle à la disparition physique des espèces. Des espèces disparaissent ET elles peuvent être oubliées : les conséquences de ces deux extinctions sont différentes. L’extinction sociétale joue un rôle déterminant dans la conservation. Pour établir un parallèle simple : si l’on oublie des faits historiques, nous serons collectivement incapables de construire correctement notre futur en nous appuyant sur nos erreurs passées ; de la même manière, si nous oublions les espèces éteintes, nous n’aurons pas une bonne représentation des menaces qui pèsent sur notre patrimoine naturel et nous serons d’autant moins enclins à protéger les espèces qui restent. Ce concept, fondamental en biologie de la conservation, apparaissait de manière diffuse dans la littérature scientifique. On doit à Ivan Jaric, chercheur au centre de biologie de l’Académie tchèque des sciences, de l’avoir délimité et clairement défini.

L’okami (Canis lupus hodophylax), loup japonais (planche 9 de «Fauna Japonica, Mammalia», Philipp Franz von Siebold, 1850)
L’okami (Canis lupus hodophylax), loup japonais (planche 9 de «Fauna Japonica, Mammalia», Philipp Franz von Siebold, 1850)
 

Pour établir un parallèle simple : si l’on oublie des faits historiques, nous serons collectivement incapables de construire correctement notre futur en nous appuyant sur nos erreurs passées

Sur quelles espèces ce phénomène a-t-il été observé ?
F.C. L’exemple du loup japonais, l’Okami, est intéressant. Voilà un animal qui est en passe de disparaître des esprits après avoir disparu de la nature il y a un peu plus d’un siècle. Les Japonais le connaissent au travers d’un personnage de jeu vidéo, mais pensent désormais qu’il appartient à la mythologie, malgré quelques spécimens encore dans les musées. On peut également citer l’exemple de l’Ara de Spix, un grand perroquet bleu qui (ré)apparaît en majesté dans le dessin animé Rio. Les communautés locales où ce perroquet avait son habitat naturel pensaient qu’il s’agissait d’un oiseau que l’on trouvait dans la ville de Rio et ignoraient complètement qu’il avait vécu parmi eux avant de s’éteindre ! Outre les espèces qui ont disparu et ont été oubliées, il peut aussi y avoir des espèces qui ne sont pas encore éteintes et qui sont déjà oubliées, tout simplement parce qu’elles n’ont jamais eu d’existence sociétale !

Le fait d’appartenir à une espèce charismatique protège-t-il de l’oubli ?
F.C.
Appartenir à une espèce charismatique, être important pour la société ou proche des humains figurent parmi les facteurs qui ralentissent cet effacement de la mémoire collective. Mais malheureusement cela ne suffit pas. Le fait d’être un loup, espèce charismatique s’il en est, n’a pas protégé l’okami de l’oubli. De même qu’une grande majorité de personnes ignore que la girafe, autre animal charismatique, est grandement menacée. Gardons également en tête le paradoxe de la disparition des espèces rares alors qu’elles valent beaucoup3 : leur valeur même les menace alors qu’on imagine qu’elle devrait les protéger.

Le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), ici une femelle et son nouveau-né dans un sanctuaire du parc national de Way Kambas (Sumatra, Indonésie), est proche de l’extinction, avec moins de 100 individus dans le monde.
Le rhinocéros de Sumatra (Dicerorhinus sumatrensis), ici une femelle et son nouveau-né dans un sanctuaire du parc national de Way Kambas (Sumatra, Indonésie), est proche de l’extinction, avec moins de 100 individus dans le monde.

Pourquoi est-il important d’entretenir cette mémoire des espèces ?
F.C. Sans mémoire des extinctions passées, nous courrons le risque de ne pas assurer la conservation de la biodiversité. Car comme je l’évoquais précédemment, l’absence de mémoire fausse la perception des dangers. Le risque, c’est qu’une fois disparues totalement de nos mémoires, on en vienne inconsciemment à sous-estimer les menaces qui pèsent sur la biodiversité, voire en douter, donnant ainsi du poids et de la crédibilité aux sceptiques. Nous devons absolument prendre conscience de la fragilité de la biodiversité, mesurer les menaces qui la mettent en péril et l’urgence à la protéger. Et pour cela, la mémoire des espèces éteintes doit rester vivantes dans les esprits et dans les cultures. Si la population australienne avait conscience que le diable de Tasmanie était présent en Australie avant d’en disparaître, elle défendrait sans doute davantage les programmes de conservation de cet animal en Tasmanie même, où sa survie est désormais menacée. À ces raisons pratiques, j’en ajouterai une autre, d’ordre plus philosophique, et qui est sans doute la plus fondamentale : on peut trouver dommage de perdre ce qui fait partie de notre patrimoine mondial, et la perte de la culture, de la présence de ces espèces dans notre histoire, en fait partie.

Aras de Spix (Cyanopsitta spixii) dans une volière de l’Association pour la conservation des perroquets menacés (ACTP), à Berlin, Allemagne, en 2020. Popularisés par le dessin animé Rio, les aras de Spix, originaires du Brésil, y sont considérés comme éteints.
Aras de Spix (Cyanopsitta spixii) dans une volière de l’Association pour la conservation des perroquets menacés (ACTP), à Berlin, Allemagne, en 2020. Popularisés par le dessin animé Rio, les aras de Spix, originaires du Brésil, y sont considérés comme éteints.

Cette mémoire repose souvent sur une expérience concrète de la nature, sur la transmission orale plutôt que sur une connaissance abstraite et livresque alors même que nous vivons dans un monde de plus en plus urbanisé, éloigné de la nature. Quels leviers suggérez-vous pour lutter contre l’oubli ?
F.C. La nature est une source d’émerveillement et de fascination qui constitue à elle seule une motivation suffisante à mes yeux pour connaître et protéger le patrimoine naturel. Mais pour en prendre conscience, nos sociétés doivent se reconnecter avec la nature. L’épreuve de l’épidémie et des confinements que nous sommes en train de vivre nous montre à quel point nous en avons besoin. Combien d’espèces peuplent notre planète : huit millions ? Quinze millions ? Plus ? Le chiffre nous est encore inconnu. Le premier levier de ce combat contre l’oubli passe bien évidemment par la découverte de ce que nous ignorons. Nous avons identifié environ deux millions d’espèces, soit une petite fraction de toutes celles qui existent et nombre d’entre elles s’éteignent sans même que nous ayons eu le temps de les décrire, de les classer, et de comprendre comment elles sont liées entre elles. Mais il ne faut pas négliger pour autant la « valeur utilitaire » de la nature (par opposition à sa valeur intrinsèque, NDLR). La disparition de certaines espèces, végétales notamment, entraîne de facto celle de certains savoirs, médicinaux, notamment. Nous utilisons pour la nourriture moins de 3 % des plantes disponibles pour l’agriculture, nous privant ainsi d’une très grande richesse. Le coût économique des menaces sur la biodiversité est alarmant… Aussi ne devons-nous pas négliger les sources de médiation telles que les musées, les documentaires, Internet, etc. pour conserver les espèces vivantes aussi bien dans leurs habitats naturels que dans notre mémoire collective. ♦

Notes
  • 1. Social extinction of species, Jarić, I., Roll, U., Bonaiuto, M., Brook, B.W., Courchamp, F., Firth, J.A., Gaston, K.J., Heger, T., Jeschke, J.M., Ladle, R.J., Meinard, Y., Roberts, D.L., Sherren, K., Soga, M., Soriano-Redondo, A., Veríssimo, D. and Correia, R.A. (2022). Trends in Ecology & Evolution (15 février 2022)
  • 2. Franck Courchamp est directeur de recherche CNRS au laboratoire Écologie, systématique et évolution (ESE) (Unité CNRS/ Université Paris Saclay / AgroParisTech).
  • 3. F. Courchamp, E. Angulo*, P. Rivalan*, R. Hall*, L. Signoret, L. Bull & Y. Meinard. 2006. Value of rarity and species extinction: the anthropogenic Allee effect. PLoS Biology. 4(12): e415. DOI: 10.1371/journal.pbio.0040415
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Auteur

Brigitte Perucca

Brigitte Perucca a été rédactrice en chef au Monde de l'éducation et directrice de la communication du CNRS de 2011 à 2020.

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Je n'ai pas trouvé comment partager l'article sur Facebook. Cela renseigne le début d'un URL...pas très simple. Et en copiant l'adresse cela 'e marche pas non plus . Sinon l'article alerte sur un danger méconnu et tristement d'actualité. L'exemple australien est édifiant.
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