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La biodiversité sur écoute

La biodiversité sur écoute

16.06.2014, par
Camille Desjonquères vérifiant le fonctionnement d'un magnétophone
Camille Desjonquères (MNHN-CNRS) vérifie le fonctionnement d’un magnétophone enregistrant les sons produits par une communauté d’insectes d’une mare de Savoie.
Du 16 au 18 juin se tient à Paris le premier colloque international dédié à une toute nouvelle discipline scientifique : l’éco-acoustique. À cette occasion, Jérôme Sueur, son organisateur, nous explique les grands objectifs et les défis de cette discipline.

Qu’est-ce au juste que l’éco-acoustique ?
Jérôme Sueur1 : Une discipline pas encore bien formalisée, issue de nombreuses recherches menées depuis six-sept ans. À la croisée de l’écologie, de l’acoustique pure et de l’informatique, elle tente de relever l’un des défis majeurs de l’écologie : estimer et suivre les changements de la biodiversité animale sur de larges échelles temporelles et spatiales en fonction des perturbations affectant les habitats naturels (destruction de ceux-ci, pollution, changements climatiques).

Philippe Gaucher, responsable technique de la station de recherche du CNRS des Nouragues, utilise une arbalète pour installer un microphone à 20 mètres de hauteur dans la canopée.
Philippe Gaucher, responsable technique de la station de recherche du CNRS des Nouragues, utilise une arbalète pour installer un microphone à 20 mètres de hauteur dans la canopée.

Comment l’éco-acoustique peut-elle aider à cette tâche ?
J. S. : En enregistrant et en analysant les sons émis par les animaux, comme les chants des oiseaux, les coassements des amphibiens, les stridulations des insectes ou les vocalisations des mammifères. Notre travail repose sur l’hypothèse que la complexité sonore d’un habitat ou d’un paysage reflète la complexité de la biodiversité : plus un son est complexe, plus on peut supposer qu’il y a un grand nombre d’espèces animales présentes.

Quelle différence avec la bio-acoustique, cette autre discipline étudiant aussi les communications vocales des animaux, mais datant, elle, de plus de soixante ans déjà ?
J. S. : Discipline historique et fondamentale dans le domaine du comportement animal, la bio-acoustique est dite « espèce-centrée ». Cela signifie que la majorité de ses études se focalisent sur une seule espèce. Notre discipline, elle, opère un changement d’échelle, en élargissant son point de vue, ou plutôt son point d’écoute. Elle s’intéresse en effet à de grandes structures écologiques, comme les communautés, qui sont des ensembles d’espèces interagissant pour une ressource particulière comme l’alimentation ou les paysages sonores, qui comprennent tous les sons – animaux ou non – issus d’un paysage. Pour faire une analogie musicale, l’éco-acoustique se focalise sur l’orchestre quand la bio-acoustique étudie le soliste. Les deux approches sont complémentaires, certainement pas opposées.

L’éco-acoustique
bénéficie
d’une nouvelle
génération de
magnétophones
qui enregistrent
les sons animaux
sans intervention
de l’homme.

En quoi votre discipline permet-elle d’estimer la biodiversité sur de larges échelles temporelles et spatiales ?
J. S. : L’éco-acoustique bénéficie d’une nouvelle génération de magnétophones permettant d’enregistrer les sons animaux sans intervention de l’homme. Ces appareils autonomes peuvent être installés sur un arbre dans une forêt, sur un piquet au milieu d’un champ, sur un toit dans une ville ou encore au fond des océans ou d’une petite mare. Dotés d’un programmateur leur permettant de s’allumer et de s’éteindre seuls à un certain rythme, ils peuvent enregistrer régulièrement pendant des semaines, voire des mois ou des années. Au final, le recueil de données est peu coûteux, non invasif, régulier dans l’espace et le temps et extrêmement important en qualité et en quantité.

Comment sont analysés les sons ainsi enregistrés ?
J. S. :
Automatiquement, grâce à des programmes informatiques développés à cet effet. Mais les outils disponibles pour l’instant – dont certains ont été développés par mon équipe – permettent seulement de déterminer s’il y a plus ou moins de diversité sonore entre deux sites ou deux dates d’enregistrement. La mesure est donc relative. Nous devons mettre au point des techniques donnant des informations « absolues ».

Hydrophone sous-marin utilisé en mai 2012 dans le cadre du projet scientifique B.B. Polar pour étudier les bivalves.
Hydrophone sous-marin utilisé en mai 2012 dans le cadre du projet scientifique B.B. Polar pour étudier les bivalves.

 C’est-à-dire ?

J. S. : Par exemple, un des objectifs à long terme est de développer des outils permettant une estimation fiable du nombre d’espèces chantant dans les enregistrements. Mais développer des programmes capables d’une telle mesure occupera certainement encore plusieurs années les chercheurs. Car auparavant, ils devront résoudre de nombreux problèmes comme l’élimination du bruit ambiant d’origine non animale.

Quelques mots sur le colloque prévu du 16 au 18 juin ?
J. S. : Conçue par le Muséum national d’histoire naturelle, le CNRS et l’université d’Urbino en Italie, cette rencontre, organisée au Jardin des plantes, réunira près de 120 chercheurs du monde entier, spécialisés dans l’enregistrement et l’analyse de sons d’animaux.

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À propos
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Enregistrement effectué dans la forêt tanzanienne.
2014 60"

Qu’en espérez-vous ?
J. S. : Plusieurs choses indispensables à l’essor de notre nouvelle discipline : débattre pour la première fois des avancées théoriques et techniques destinées à nous permettre d’écouter, de faire écouter, de comprendre et de protéger au mieux le rythme du tambour de la biodiversité ; fédérer les chercheurs travaillant dans le même domaine mais ne se connaissant pas encore ; créer une société scientifique internationale dédiée à l’éco-acoustique ; impulser un rythme de colloques spécifiques à cette discipline ; et peut-être lancer un journal scientifique dédié à l’éco-acoustique.

Notes
  • 1. Institut de systématique, évolution, biodiversité (CNRS/MNHN/UPMC/EPHE).
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Auteur

Kheira Bettayeb

Journaliste scientifique freelance depuis dix ans, Kheira Bettayeb est spécialiste des domaines suivants : médecine, biologie, neurosciences, zoologie, astronomie, physique et nouvelles technologies. Elle travaille notamment pour la presse magazine nationale.

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