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Les forêts à la traîne du réchauffement

Les forêts à la traîne du réchauffement

31.08.2016, par
Dette climatique dans les forêts françaises
Tapis de jacinthes des bois dans une forêt dominée par le chêne pédonculé. De par sa large niche climatique, la jacinthe tolère le réchauffement climatique actuel. Une résistance qui contribue paradoxalement à la dette climatique des forêts.
Dans les forêts françaises, de nombreuses espèces animales et végétales ne migrent pas suffisamment vers le nord pour pouvoir s’adapter au réchauffement climatique. Un phénomène inquiétant, baptisé «dette climatique», que les chercheurs comprennent de mieux en mieux.

En vingt ans, le réchauffement climatique a induit une augmentation de 1 °C des températures en France. Pour survivre, certaines espèces animales et végétales doivent migrer vers le nord et les sommets plus froids pour y trouver des températures qui leur conviennent mieux.
 
Cependant, plusieurs études récentes ont mis un fait en évidence : les animaux et les plantes ont pris du retard sur le thermomètre dans cette migration vers le nord. C’est le phénomène de « dette climatique ».
 
Ainsi, lors d’une étude publiée en 20111, Romain Bertrand2 – alors doctorant à AgroParisTech –, et ses collègues ont observé que, dans les plaines, les communautés de plantes herbacées forestières (ensemble de plusieurs espèces : orchidées, jacinthes…) étaient adaptées à des températures en moyenne 1 °C plus froides que les conditions climatiques où elles poussaient. Ce qui signifie que ces végétaux n’ont pas migré vers le nord quand les températures ont augmenté dans leurs habitats.

Une menace pour la biodiversité

Or, à terme, cette dette climatique peut conduire à l’extinction, locale puis globale, des espèces qui n’auront pu suivre vers le nord le déplacement des conditions climatiques qui leur sont favorables. D’où l’importance de stopper ce phénomène, ou du moins de le freiner. Et, de comprendre les processus l’induisant.

Dette climatique dans les forêts françaises
Carte de la dette climatique de la végétation forestière française de sous-bois. Plus la couleur tend vers le rouge foncé, plus la dette est importante. Les forêts de montagne, majoritairement colorées en bleu, n’ont pas de dette.
Dette climatique dans les forêts françaises
Carte de la dette climatique de la végétation forestière française de sous-bois. Plus la couleur tend vers le rouge foncé, plus la dette est importante. Les forêts de montagne, majoritairement colorées en bleu, n’ont pas de dette.

Lors de leur nouvelle étude, qui vient de paraître dans la revue scientifique Nature Communications3, Romain Bertrand et ses collègues ont exploré les mécanismes à la base de la dette climatique constatée dans les forêts françaises en 2011. Pour ce faire, ils ont testé 23 processus écologiques pouvant avoir un impact sur la réponse des espèces au changement climatique (processus liés à des contraintes environnementales et à la capacité de migration et de résistance des espèces).

Pour réduire
la dette climatique,
il faudrait une
arrivée d’espèces
adaptées à des
températures
encore plus
chaudes.

Il est apparu que le facteur amplifiant le plus la dette climatique est l’existence, avant la survenue même du réchauffement climatique dans les zones concernées, de températures déjà élevées. Comme cela est le cas dans les forêts du pourtour méditerranéen.

« Pour réduire la dette climatique dans ces zones, il faudrait une arrivée d’espèces adaptées à des températures encore plus chaudes, venant par exemple d’Espagne ou d’Afrique du Nord. Or une telle migration est limitée par des barrières géographiques (montagne, mer) et la grande distance entre les forêts du sud de la France et celles des pays voisins plus chauds », développe le biologiste Romain Bertrand.

Les plantes résistent plus qu’elles ne migrent !

Le second grand facteur favorisant la dette climatique est la capacité, sous-estimée jusqu’ici, des plantes à supporter les variations du climat ; ce qui leur permet de survivre dans un lieu où les conditions climatiques ne leur sont pas favorables.
 
Point très important : alors que jusque-là plusieurs études avaient suggéré une migration rapide des espèces vers le nord, les chercheurs ont observé qu’en fait les plantes herbacées forestières persistent plus qu’elles ne migrent.
 
Pour l’heure, cette qualité de persistance est bénéfique aux végétaux : elle leur permet de résister au réchauffement malgré leur faible migration. « C’est là un résultat très novateur. Il pousse à examiner de plus près cette aptitude de persistance, qui est somme toute encore assez peu étudiée », commente Romain Bertrand.
 
En revanche, à terme, cette qualité pourrait devenir très problématique. Car, avec l’accélération du réchauffement prévue d’ici à 2100 (+ 1,6 à 4,9 °C entre 2091-2100 contre + 1 °C ces vingt dernières années), cette persistance risque de ne plus suffire pour contrebalancer la hausse des températures… Conséquences, les espèces qui résistent actuellement risquent de disparaître purement et simplement.

Quelques pistes pour freiner la dette climatique

L’étude apporte aussi quelques renseignements importants sur l’impact des activités humaines sur la dette climatique. Elle a notamment révélé que certaines pratiques peuvent induire des pressions supplémentaires sur la végétation, contribuant ainsi à accroître la dette climatique. Parmi celles-ci : l’ouverture du couvert forestier sous l’effet de coupes et la fréquentation des forêts par l’homme.

Dette climatique dans les forêts françaises
En augmentent l’ensoleillement et donc les températures, les coupes dans les forêts, tel ce sentier dans les Gorges du Gardon, interfèrent dans la réponse des plantes face au réchauffement climatique.
Dette climatique dans les forêts françaises
En augmentent l’ensoleillement et donc les températures, les coupes dans les forêts, tel ce sentier dans les Gorges du Gardon, interfèrent dans la réponse des plantes face au réchauffement climatique.

« Les coupes dans les forêts induisent un plus grand ensoleillement du sous-bois, ce qui augmente les températures ; et les hommes via leurs déplacements et leurs autres activités peuvent perturber la végétation. Tout cela semble interférer dans la réponse des plantes face au réchauffement climatique », explique le chercheur.

Si la problématique du changement climatique est aujourd’hui prise en compte dans la gestion forestière, ces résultats poussent à davantage d’efforts pour minimiser les risques sur l’écosystème forestier.
 
Mais il ne s’agit là que de premières suggestions. En effet, « la question de comment freiner la dette climatique nécessite des investigations supplémentaires ».

Notes
  • 1. « Changes in plant community composition lag behind climate warming in lowland forests », Romain Bertrand et al., Nature, 2011, vol. 479 : 517-520.
  • 2. Centre de théorie et modélisation de la biodiversité, Station d’écologie théorique et expérimentale, à Moulis (CNRS/UPS).
  • 3. « Ecological constraints increase the climatic debt in forests, Romain Bertrand et al., Nature Communications, 2016, vol. 7 (12643).
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Auteur

Kheira Bettayeb

Journaliste scientifique freelance depuis dix ans, Kheira Bettayeb est spécialiste des domaines suivants : médecine, biologie, neurosciences, zoologie, astronomie, physique et nouvelles technologies. Elle travaille notamment pour la presse magazine nationale.

Commentaires

2 commentaires

"En augmentent l’ensoleillement et donc les températures, les coupes dans les forêts, tel ce sentier dans les Gorges du Gardon, interfèrent dans la réponse des plantes face au réchauffement climatique. " C'est sûr que c'est principalement les petits chantiers qui sont la cause du problème des coupes dans les zones sauvages.. En fait, il suffit de comparer les montagnes et le reste du territoire : il y a migration vers le sommet en montagne, et pas vers le nord ailleurs : si les arbres, arbustes, et herbacées ne migrent pas, c est, le plus souvent, parce qu'elles ne le peuvent pas : le mitage du territoire, avec de plus en plus d'autoroutes ayant de plus en plus de voies, outre la saignée apportant du réchauffement local et des modification niveau hydrique, crée surtout des difficultés de plus en plus insurmontables à la faune et la flore, niveau déplacement d'une zone accueillante vers une autre, vu le saut de plus en plus grand qu'il convient de faire avant d'atteindre une nouvelle parcelle sauvage : Notre territoire deviens de plus en plus des routes et autoroutes, et des maisons de périurbains, entourés de grandes zones de monocultures aux herbicides (peu propices aux plantes et aux animaux..).

Ce qui est oublié dans l'article c'est que les forêts sont intimement liées aux champignons symbiotiques racinaires qui eux ne migrent pas. Si l'on veut artifiellement déplacer une forêt il faut ensemencer la terre. http://www2.cnrs.fr/presse/communique/4683.htm
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