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« La ville durable creuse les inégalités »

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Point de vue

« La ville durable creuse les inégalités »

10.09.2015, par
Dès qu’on adopte les lunettes du genre pour étudier la ville, celle-ci apparaît inégalitaire entre femmes et hommes. Et la ville durable ne ferait qu’empirer les choses, selon l’analyse du géographe Yves Raibaud.

« À quoi ressemblera la ville de demain ? Comment la penser, la construire et la gérer ? », s’interroge le ministère français du Développement durable sur son site Internet. L’épuisement des énergies fossiles, le réchauffement climatique et la pollution apparaissent aujourd’hui comme des menaces aussi importantes pour la ville que les conflits sociaux et l’insécurité. Mais des solutions qui semblent faire consensus (développement des deux-roues, de la marche, des transports en commun, du covoiturage, etc.) sont aussi celles qui creusent les inégalités entre les femmes et les hommes. Par ailleurs, les décideurs  (élus, responsables des finances, de l’urbanisme, des transports, des grands travaux), sont en grande majorité des hommes, comme le montrent nos travaux sur la Communauté urbaine de Bordeaux.

Ecoquartier de la Caserne de Bonne situe au centre ville de Grenoble.
Écoquartier de la Caserne de Bonne, centre-ville de Grenoble. Selon Yves Raibaud, les nouvelles pratiques associées aux villes durables en général ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé.
Ecoquartier de la Caserne de Bonne situe au centre ville de Grenoble.
Écoquartier de la Caserne de Bonne, centre-ville de Grenoble. Selon Yves Raibaud, les nouvelles pratiques associées aux villes durables en général ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé.

Des inégalités qui fleurent bon le machisme et l’archaïsme

En premier lieu, l’analyse d’une enquête1 montre que les femmes, de tous âges, seraient défavorisées par les « bonnes pratiques » de mobilité dans la ville durable, et notamment l’abandon de la voiture. Les raisons en sont aussi bien la nature des tâches qui leur sont encore majoritairement dévolues (accompagnement des enfants, des personnes âgées, courses) que leur sentiment d’insécurité dans l’espace public (crainte de l’agression dans certains quartiers ou bien la nuit). Les études2 Adess/CNRS réalisées entre 2010 et 2014 sur la métropole bordelaise montrent ainsi que les femmes sont toujours moins nombreuses à vélo (en particulier la nuit ou lorsqu’il pleut) et qu’elles l’abandonnent à la naissance d’un deuxième enfant.

(Pour les femmes),
la voiture, plus qu’un outil de mobilité, représente un moyen de protection pour affronter la nuit.

Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. Le harcèlement dans la rue et les transports en commun apparaît, à Bordeaux comme ailleurs, si peu anecdotique et tellement systématique (100 % de femmes en ont été victimes, selon le rapport 2015 du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes) qu’on s’étonne du tabou qui entoure ce sujet, pourtant central dans la mise en place des mobilités alternatives. Dans ces conditions, la voiture, plus qu’un outil de mobilité, représente un moyen de protection pour affronter la nuit.

Les problématiques exprimées par les femmes sont ignorées

L’une de nos enquêtes sociologiques3 porte en particulier sur une opération de concertation autour des nouvelles mobilités urbaine organisée en 2012. Pendant six mois, cette démarche participative exemplaire a réuni des centaines de citoyens, experts, élus et responsables associatifs. Mais elle n’a mobilisé que 23 % de femmes, représentées par seulement 10 % du temps de parole et par 0 % d’experts. La faiblesse du temps de parole des femmes n’était pas due à des mécanismes d’auto-censure : les femmes  n’étaient tout simplement pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séances ; des mesures quantitatives (temps de parole) et qualitatives (pertinence de l’intervention) le prouvent.

Les femmes n’étaient tout simplement pas « prioritaires » aux yeux des présidents de séance.

L’étude montre ainsi comment les préoccupations portées par des voix de femmes (concernant en particulier les enfants, les personnes âgées ou handicapées, la sécurité) sont ignorées ou jugées comme des « cas particuliers » et écartés de ce fait des conclusions et synthèses des séances au profit de sujets qui paraissent plus importants aux yeux des hommes : la ville créative, intelligente, postcarbone, hyperconnectée. L’évocation du réchauffement climatique, de la pollution et de la protection de l’environnement a un effet anxiogène et culpabilisant. De nombreux aspects de la vie quotidienne des femmes sont donc minorés, renvoyés à la vie privée : comment oser dire qu’on a besoin de la voiture pour accompagner les enfants ou qu’on a peur de marcher dans la ville le soir lorsqu’il s’agit de l’avenir de la planète et de l’intérêt général ?

Une ville qui profite surtout aux hommes jeunes en bonne santé

La promesse d’une ville durable tranquille, meilleure pour la santé, récréative, favorisant le vivre-ensemble nécessite que chacun fasse un effort pour s’y adapter. Mais, dans les faits, les nouvelles pratiques qui en découlent ressemblent comme deux gouttes d’eau à des pratiques d’hommes jeunes, libres d’obligations familiales et en bonne santé. Dans une société qui peut de moins en moins affirmer de façon frontale une prétendue infériorité des femmes, les nouveaux équipements et les nouvelles pratiques de la ville durable apparaissent comme des épreuves qui transforment le plus grand nombre de femmes en minorité : celles qui ne sont pas sportives n’ont qu'à faire du sport, celles qui ont peur la nuit doivent faire preuve de courage, celles qui ont trois enfants dans des écoles différentes n’ont qu'à mieux s’organiser, celles qui sont trop âgées (rappelons que 60 % des plus de 65 ans et 74 % des plus de 80 ans sont des femmes) n’ont qu’à rester chez elles. La preuve que ces femmes sont une minorité est apportée par d’autres qui arrivent à concilier ces contraintes : il y a donc les bonnes citoyennes et les mauvaises, en quoi cela serait-il la faute de la ville ?

« Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. »
« Les piétonnes regrettent qu’on éteigne de bonne heure les éclairages de rue pour faire des économies tandis qu’on éclaire et arrose abondamment des stades, considérés comme nécessaires à l’attractivité des métropoles et fréquentés uniquement par des hommes. »

La ville durable interrogée du point de vue de l’écoféminisme

La ville durable peut être considérée comme consensuelle si l’on considère l’environnement naturel comme un réel immuable que chacun doit protéger. Mais chaque société ne construit-elle pas ses « états de nature » pour assurer une répartition entre l’humain et le non-humain, le naturel et le social ? En France et dans le monde, de nombreux travaux, dont ceux de notre équipe, ont déjà montré les inégalités d’accès aux villes pour les femmes, quels que soient leur âge, leur situation familiale, leur classe sociale et leur origine. La ville durable de demain ne fera que les accentuer.
 
La reproduction des inégalités femmes-hommes se réalise en outre sous une apparence démocratique qui reste crédible tant que ne sont pas questionnés les processus de construction de la ville sous l’angle du genre. Pendant ce temps, comme le montrent des études menées par des réseaux européens et internationaux4, la gestion quotidienne des économies d’énergie, des déchets, de l’alimentation, de la santé continue d’incomber majoritairement aux femmes. Cela légitime d’autant plus l’expression d’un écoféminismeFermerPhilosophie, éthique et mouvement nés de la conjonction et de l’union de courants de pensées féministes et écologistes. Selon ce mouvement, il existe des similitudes et des causes communes aux comportements de domination et d’oppression des femmes et aux comportements de non-respect de la nature, qui contribuent au saccage environnemental. critique, indispensable dans les discussions actuelles sur les enjeux environnementaux. Faute de quoi les nouvelles pratiques de la ville durable pourraient bien n’être que les nouveaux habits de la domination masculine.

Les points de vue, les opinions et les analyses publiés dans cette rubrique n’engagent que leur auteur. Ils ne sauraient constituer une quelconque position du CNRS.

Notes

À lire / À voir

La ville faite par et pour les hommes, Yves Raibaud, coll. « Égale à égal », Belin, à paraître le 16 septembre 2015, 72 p.

Commentaires

11 commentaires

Je me suis complètement retrouvée dans cet article. Le centre ville de Toulouse repousse la voiture et les bus à la frontière du centre (Les bus qui déposaient près du Capitole ont été supprimés il y a 5-6 ans, il reste seulement le métro, mais à Toulouse il y a seulement 2 lignes, pas simple), ils ont fermés l'accès au centre avec des bornes, franchissables uniquement par les résidents et les livreurs. Le parking du capitole est devenu inaccessible et lorsqu'on en sort, il faut 20 mn de tours et de détours pour rentrer chez soi, là où avant en 5 mn de voiture c'était fait. Je ne suis pas pour le tout voiture et quand je n'avais pas d'enfants, je le faisais aisément à pied ou à vélo. Mais avec deux enfants en bas âge, l'un en poussette et l'autre à pied qui avance au ralenti, c'était bien de pouvoir se garer dans le centre pour rayonner autour. Maintenant, le temps passé en voiture pour y aller et en ressortir m'ont dissuadé de le faire. Je fréquente le centre de moins en moins ou sans les enfants. Et puis je pense aux personnes âgées, aux personnes handicapées, accéder au métro est compliqué, il y a bien les ascenseurs mais faut dire ce qui est, ce n'est pas vraiement rapide ni pratique. Et il n'y a plus de bus pour rapprocher de l'hyper centre, seulement une navette mais Bref, fréquenter le centre ville d'une ville "des années 2010, éco truc much" devient de plus en plus compliqué. Merci pour cette article, je ne suis pas seule à m'en être rendue compte.

Bonsoir. Simplement pour vous dire que j'ai trouvé très intéressante votre analyse et vous en remercie, même si je ne suis qu'un simple citoyen. Je m'en vais donc la "partager" sur Facebook. Je me permets cependant d'attirer votre attention que je pense qu'il eût été plus opportun d'écrire les "stades [...] fréquentés majoritairement par des hommes" plutôt que les "stades [...] fréquentés uniquement par des hommes" car je me permets de supputer, ne fréquentant pas les stades, qu'il y en a quand même quelques unes... Sincèrement.

Je ne conteste pas la pertinence de ces analyses, simplement je m'interroge sur certains partis pris de ce papier. Premièrement, la lecture en termes d'inégalités de genre ne masque-t-elle pas d'autres formes d'inégalités, peut-être moins à la mode par les temps qui courent, à savoir des inégalités socioéconomiques qui surdéterminent les inégalités observées ? En effet, je pense qu'au sein de la population urbaine féminine, on peut trouver des rapports très différenciés à l'appropriation de l'espace et les femmes appartenant aux CSP+ ont certainement des pratiques d'appropriation et des rapports à l'urbain totalement différentes de celles de femmes immigrées ou à faibles revenus. De plus, concernant la concertation, si vous montrez bien que les propos des femmes sont renvoyés à des cas particuliers qui les délégitiment auprès des décideurs, l'absence d'expertes renforce-t-elle vraiment ce phénomène ? Enfin, concernant l'utilisation du vélo et le fait que les femmes s'en servent moins que les hommes quand il pleut, en quoi est-ce pertinent de le mentionner ? Je sais que ça ne fait pas très politiquement correct mais je trouve que cette lecture des inégalités sociales est particulièrement facile et permet d'occulter d'autres formes d'inégalités telles que les inégalités socioéconomiques entre femmes qui creusent des différences profondes et durables dans le rapport à la ville.

ah !! pour une fois qu'on ne nous traite pas de parano, de mauvaises mères, de mal organisées, d'indifférentes aux enjeux de la planète . oui le soir (ou simplement à la nuit tombante en hivers) dans la rue on est sur le qui-vive .... et là les hommes se moquent ou pire nous demandent ce qu'on pouvait bien faire dehors à cette heure, oui on coure entre le travail, les enfants (écoles, activités, ...), les courses ....et pourquoi diable n'allons nous pas au bureau en vélo puisqu' entre le domicile et le bureau il faudrait 15 minutes .... vilaines que nous sommes oui dans les transports en communs on se méfie, on s'accroche à notre sac, on vérifie où sont les mains des hommes alentours etc .... Mes propos pourraient sembler réducteurs, mais c'est pourtant la réalité ... en tout cas la mienne et je ne me sens pas seule quand j'en discute autour de moi. Je vis pourtant dans une ville agréable, dans un quartier sympa, avec des gens ouverts d'esprit, un mari impliqué dans sa vie de famille et bien en 2015 .... mais je suis une maman moderne : travail, 3 enfants, activités sportives et sensible à l'écologie Donc Ecologie et Ville Moderne ...oui ...mais pour tous

Femme et mère de 2 enfants, je ne me retrouve pas vraiment dans votre article. C'est en devenant mère que je me suis rendue compte de toutes les facilités qu'apportent le vélo : une rapidité sans équivalent quand on a 2 journées de travail à empiler, des temps de trajets fixes qui facilitent l'organisation familiale, des trajets gratuits et la possibilité de faire du sport tout en allant chercher les petits à la crèche ou en allant faire les courses, un gain de temps incroyable ! Il suffit d'une bonne carriole pour emmener 2 enfants en bas-âge faire les courses de la semaine. C'est tout à fait faisable. En revanche, c'est vrai que le manque d'infrastructures cyclables pénalise d'autant plus les personnes avec enfants : que de détours et d'études de carte pour pouvoir circuler en toute sécurité avec mes enfants qu'ils soient en carriole ou sur leur propre vélo : une voiture à contourner sur une piste cyclable peut susciter pas mal de stress. Quand aux transports en commun, n'y pensons même pas à 1,50€ le trajet aller, ça fait 15€ (avec 2 enfants) pour déposer le grand à son activité : inabordable ! Mais j'attribue ces difficultés à une cause bien différent de la vôtre : c'est la place bien trop grande accordée à la voiture en ville qui empêche les personnes les plus "fragiles" de circuler.

Jeune étudiante je me retrouve beaucoup dans cet article. Je limite mes soirées en centre ville par peur de rentrer seule la nuit dans les transports en commun. J'ai un sentiment d'insécurité et de vulnérabilité dans les transports en commun. Les peu de fois où je sors le soir je réfléchis à une tenue vestimentaire "discrète" (jean basket) car je sais que je rentre en tram. Je trouve vraiment désolent d'en arrivée là en 2016. Alors que lorsque je circule en voiture je m'habille comme bon me semble. Félicitation pour cet article

Bonjour, je trouve votre article intéressant mais tirant des conclusions trop hâtives. Je m'attendais à plus de rigueur scientifique de la part du CNRS. Oui, je suis une femme, et j'ai souffert des problèmes que vous citez. Cependant, je trouve cela trop réducteur de jeter le blâme à la ville durable. Ce que vous mentionnez sont des problèmes de société, d’égalité des sexes et de sécurité qu'il faut mieux intégrer aux enjeux de la ville durable. Par exemple, oui les femmes en effet ont plus besoin de la voiture, mais dans ce cas-là ne vaudrait-il mieux pas plutôt aborder le sujet de la répartition des taches ménagères au sein du couple ? Oui les femmes sont réticentes à prendre les transports en commun, mais cela est dû au harcèlement sexuel et à l’insécurité. Je trouve cela exagéré de condamner les transports en commun et le vélo ; beaucoup de villes ont pris ce sujet au sérieux et ont maintenant un moyen de transport sécuritaire et sécurisé. Je pense qu’il aurait été plus intéressant d’explorer l’impact potentiel du développement urbain durable sur les inégalités socioéconomiques et territoriales.

Bonjour, je trouve votre article intéressant mais tirant des conclusions trop hâtives. Je m'attendais à plus de rigueur scientifique de la part du CNRS. Oui, je suis une femme, et j'ai souffert des problèmes que vous citez. Cependant, je trouve cela trop réducteur de jeter le blâme à la ville durable. Ce que vous mentionnez sont des problèmes de société, d’égalité des sexes et de sécurité qu'il faut mieux intégrer aux enjeux de la ville durable. Par exemple, oui les femmes en effet ont plus besoin de la voiture, mais dans ce cas-là ne vaudrait-il mieux pas plutôt aborder le sujet de la répartition des taches ménagères au sein du couple ? Oui les femmes sont réticentes à prendre les transports en commun, mais cela est dû au harcèlement sexuel et à l’insécurité. Je trouve cela exagéré de condamner les transports en commun et le vélo ; beaucoup de villes ont pris ce sujet au sérieux et ont maintenant un moyen de transport sécuritaire et sécurisé. Je pense qu’il aurait été plus intéressant d’explorer l’impact potentiel du développement urbain durable sur les inégalités socioéconomiques et territoriales.

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