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Lever le voile sur les rêves

Lever le voile sur les rêves

10.06.2014, par
Homme dormant
Énigmatique et incontrôlable, le rêve est une activité cérébrale comme les autres, que les chercheurs peuvent étudier. C’est ce que nous explique Isabelle Arnulf, neurologue spécialiste du sommeil et auteur d’«Une fenêtre sur les rêves», paru chez Odile Jacob.

Vous étudiez le sommeil depuis vingt-cinq ans, et plus particulièrement les rêves ces dernières années. Ce travail vous a-t-il permis de définir un rêve « normal » ? Des éléments oniriques communs à tous ?
Isabelle Arnulf : Oui, toutes ces années au cœur des rêves de patients nous ont permis de mettre en avant un contenu type. Nos rêves sont à 90 % composés d’éléments banals et ordinaires : parler, échanger avec des personnes que nous connaissons (famille, amis, collègues). Et pourtant, les rêves qui nous frappent le plus comportent surtout des faits étranges ou dérangeants. Nous nous rappelons mieux de ces rêves, car leur bizarrerie nous marque, longtemps même après le réveil. C’est ce que Freud appelle les rêves typiques : perdre ses dents, être nu en public ou voler dans les airs. Nous sommes 77 % à nous souvenir de ces rêves typiques, alors qu’ils ne représentent, à eux trois, que 1 % des rêves totaux. Seulement, ils forment une sorte de patrimoine onirique commun et ont fait l’objet d’interprétations parfois farfelues. Il est fréquent d’entendre que rêver de perdre ses dents présage le décès d’un proche, que le rêve de vol serait un signe d’impuissance sexuelle.

Revivons-nous alors notre journée en rêve ?
I. A. : Énormément ! Mais par petits bouts. Les rêves ne reproduisent pas exactement la vie réelle, mais la reconstruisent autrement. Comme le psychologue anglais Liam Hudson le disait : « Les rêves ne sont pas un copier-coller de notre vie. » C’est la plasticité du cerveauFermerMécanisme par lequel le cerveau, en perpétuelle reconfiguration, est capable de modifier sa structure changeant les connexions entre les neurones. qui permet ce mélange d’expériences pour donner un nouveau tissage. Une histoire inédite naît alors des éléments de notre journée, combinés à des souvenirs plus anciens. Ainsi, 65 % des faits présents dans nos rêves ont un rapport avec notre journée, mais c’est la réexécution exacte de cette journée dans seulement 2 % des cas.

Pour les scientifiques, comment accéder aux rêves des patients ?
I. A. : De nombreuses équipes de recherche dans le monde étudient les rêves, et les méthodes sont multiples. Une des fenêtres d’accès au rêve, utilisée en psychologie cognitive, est le récit du rêve au réveil. Quand nous rêvons, tous les éléments vécus nous paraissent bel et bien réels. Au lever, nous nous en rappelons par fragments, puis nous reformulons notre rêve. C’est à ce moment-là que nous recueillons le récit. À l’aide d’un smartphone, le patient dicte immédiatement son rêve. On recueille d’ailleurs plus de rêves quand le réveil est brutal, et les récits sont plus longs le matin. En moyenne, les dormeurs rapportent deux rêves par semaine, mais certains grands rêveurs se souviennent de dix rêves par nuit !

Le rêve est par essence subjectif, puisqu’il est issu d’une expérience personnelle et semble évanescent. Comment alors l’étudier et l’analyser scientifiquement ?
I. A. : Une liste de protocole précise est établie pour analyser un rêve. On étudie leur fréquence : leur présence ou leur absence. On définit aussi leur poids. Par exemple, on compte le nombre de mots présents dans le récit du dormeur. Avec cela, les chercheurs ont par exemple établi qu’un récit de plus de 40 mots provient forcément d’un rêve en sommeil paradoxalFermerLe sommeil paradoxal est la phase du sommeil où surviennent les rêves dont on se souvient le plus. Elle fait suite à la phase de sommeil lent. Le sommeil est composé de quatre à six cycles en moyenne, comprenant chacun 10 à 15 minutes de sommeil paradoxal.. Par ailleurs, des échelles de bizarreries ou de menaces permettent de découper le récit en éléments et de classer les rêves. Pour que ces études soient valides, ces rêves doivent être recueillis en très grand nombre et analysés par des personnes indépendantes. C’est une méthode qui fonctionne très bien. Les données sont stockées dans des banques de rêves, comme celle de l’université de Santa Cruz, en Californie, qui recense pas moins de 22 000 rêves.

À part le récit au réveil, quelles sont les autres fenêtres d’accès au rêve ?
I. A. : Nous étudions aussi le comportement en sommeil : ce que les personnes disent en dormant, font, leurs expressions faciales ou les mouvements de leurs yeux. Il est important de savoir que les expressions du visage sont conservées pendant le sommeil, alors que le corps est normalement figé en sommeil paradoxal. Cependant, dans plusieurs pathologies du sommeil, comme le somnambulisme, le corps endormi n’est plus bloqué et les dormeurs miment même leur rêve dans le lit. L’attitude du corps renseigne donc sur le contenu mental. C’est un peu comme observer l’intérieur du rêve !

Les expressions
du visage
sont conservées pendant
le sommeil,
mais le corps
est figé.

Une autre fenêtre d’accès au rêve est l’imagerie cérébrale et l’électroencéphalogramme, souvent utilisés pour observer les activations régionales du cerveau pendant le sommeil. C’est d’ailleurs une des méthodes qui nous a permis de montrer que le rêve se déroulait en direct pendant le sommeil. Alors que certains scientifiques en doutaient jusqu’à présent. Nous étudions aussi les hallucinations visuelles ou auditives survenant dans les maladies comme la narcolepsie. Ce sont des fragments de rêve surgissant en plein éveil. Pour finir, l’étude du rêve lucide est aussi un bon moyen d’accéder directement aux songes. Le rêveur lucide est conscient qu’il rêve et peut contrôler le scénario de son rêve en dormant.

En rêve, les aveugles peuvent voir, et les sourds, entendre ! Cela montre-t-il finalement que le rêve ne s’inspire pas que de notre vie réelle ?
I. A. : La source de nos rêves est complexe. Les rêves peuvent faire référence à notre journée, à nos ressentis, mais aussi à la représentation que nous avons du monde et à celle que nous renvoient les gens autour de nous. La question qu’on se pose est : nos rêves sont-ils d’origine innée ou acquise ? Pour y répondre, les recherches se tournent de plus en plus vers l’étude des personnes privées dès la naissance d’un sens (vue, audition, parole) ou d’une capacité motrice (paraplégiques ou amputés, que nous avons étudiés). Les résultats sont frappants. En rêve, les muets parlent, les aveugles voient, les paraplégiques marchent, et la moitié des sourds entendent. Comment alors expliquer que quelqu’un qui n’a jamais entendu un son de sa vie entende sa voisine parler au téléphone dans son rêve ? On peut même se demander si les rêves ont la capacité de réveiller des sens que l’ont ne connaît pas. Une des théories émise est qu’il existerait un programme génétique dans notre cerveau qui nous préparerait à marcher, voir, entendre et même sourire, avant même notre naissance. Programme qui s’activerait dans nos rêves. Par exemple, les nourrissons, même dans le ventre de leur mère, sourient en dormant. Et ce avant même qu’ils sachent sourire en éveil ! L’autre hypothèse, pour les aveugles, est qu’ils transforment l’image du monde qu’ils se sont faite, à travers leurs doigts par exemple, en une image mentale qu’ils réactivent en rêve. Quant aux paraplégiques de naissance, ils pourraient, pendant le sommeil, se mettre mentalement à la place des marcheurs qu’ils observent toute la journée… Un exemple qui témoigne de notre grande capacité d’empathie.

Selon les banques de rêve, 82 % des rêves sont à caractère violent ou négatif. Un constat à contre-courant de l’idée préconçue du rêve, que l’on représente classiquement comme une échappatoire vers un monde meilleur. Comment expliquer ce décalage ?
I. A. : En réalité, le caractère menaçant et violent des rêves serait bénéfique pour nous ! Ils nous préparent au danger, dans ce lieu sûr qu’est le sommeil, pour nous permettre de mieux l’affronter dans la vie réelle. Un peu comme un joueur d’échecs qui anticipe tous les mauvais coups pour gagner la partie. D’ailleurs, les situations de menace présentent dans les rêves prennent souvent la forme de conflits : entre collègues, en famille. Nous avons étudié le rêve d’étudiants en médecine la veille de leur concours. La plupart des rêves présageaient de situations catastrophiques concernant l’examen. Les étudiants rataient leur train, n’arrivaient pas à décrypter la copie ou étaient même forcés d’écrire sur de la mie de pain. Beaucoup d’expériences négatives, qui ont finalement servi aux étudiants : plus ils avaient rêvé du concours et mieux ils l’ont réussi. L’explication serait simple : rêver de l’examen a réduit leur anxiété. Certains ont une vision darwinienne de ce phénomène. Pour eux, la simulation des menaces en rêve a rendu les hommes plus efficaces pour survivre et se reproduire. Cette théorie prend de fait tout son sens quand on étudie les rêves des jeunes mamans. Celles-ci rêvent fréquemment que leur bébé est en danger, qu’il s’étouffe ou tombe du lit par exemple. Ces rêves les rendent sans doute plus entraînées à protéger leur bébé.

Peut-on alors dire que « le sommeil porte conseil » ?
I. A. : Oui, c’est vrai : il nous apporte la faculté de déduction. D’ailleurs, de grands savants ont trouvé la solution de leurs problèmes en rêvant. C’est le cas de Singer, l’inventeur de la machine à coudre, ou encore de Mendeleïev le chimiste qui a établi la classification périodique des éléments atomiques. De plus, il est bien connu que le sommeil et le rêve améliorent l’apprentissage. Un étudiant qui rêve de ses cours les mémorise mieux.

Le rêve est très
utile pour
la dégradation
des émotions pendant la nuit.

Mais le rêve n’a pas que cette fonction. Il est aussi très utile pour la dégradation des émotions pendant la nuit. Le cerveau prend toutes les émotions de la journée, les trie, pour mieux éliminer les sentiments négatifs. Cette théorie a d’ailleurs été confirmée en étudiant les rêves des personnes qui venaient de divorcer. Et les résultats sont clairs. Ceux qui ont le mieux vécu leur divorce sont ceux qui ont le plus rêvé de leur ex-conjoint ! Le rêve a estompé la tristesse, leur permettant de moins souffrir à long terme. Finalement, rêver nous remonterait le moral.

Sommeil paradoxal
L’étude des somnambules a montré qu’une tâche apprise la journée pouvait être réexécutée en rêve. Cette action répétée en rêve est ensuite mieux effectuée au réveil.
Sommeil paradoxal
L’étude des somnambules a montré qu’une tâche apprise la journée pouvait être réexécutée en rêve. Cette action répétée en rêve est ensuite mieux effectuée au réveil.

Pourrait-on s’inspirer des pouvoirs des rêves et du sommeil dans le traitement de certaines maladies ?
I.
 A. : Il existe des pistes à l’étude concernant le traitement de la maladie de Parkinson. D’une part, les malades gesticulent et crient pendant leurs rêves, parfois plusieurs années avant de souffrir de la maladie. Reconnaître ces cauchemars agités permettrait donc d’anticiper et de surveiller la maladie, avec parfois jusqu’à dix ans d’avance ! D’autre part, en sommeil, nous avons observé une chose incroyable chez les malades atteints de Parkinson. Lorsqu’ils bougent en dormant, leurs mouvements sont normaux, rapides et saccadés, au lieu d’être lents et tremblants. Par ailleurs, leur voix est plus intelligible et leur visage plus expressif. Mais, dès qu’on les réveille, leur corps se fige à nouveau. La femme d’un malade raconte qu’elle a surpris, au beau milieu de la nuit, son mari en plein cauchemar, accroupi sur le lit et brandissant une épée fictive. Ses gestes et ses paroles étaient clairs et vifs. Mais, dès qu’elle l’a réveillé, celui-ci ne pouvait plus bouger ni remonter dans le lit. Chez les parkinsoniens éveillés, les mouvements sont ralentis par une mauvaise influence venant des ganglions de la base. Un trouble qui semble être écarté par le sommeil et laisser libre cours aux aires prémotrices, parties du cerveau qui s’activent avant même de faire le moindre mouvement. Ce mécanisme est en cours d’étude dans l’espoir de pouvoir, un jour, atténuer les symptômes de cette maladie extrêmement invalidante.

Dans votre livre, Une fenêtre sur les rêves, vous définissez le rêve comme « une des activités cognitives les plus intéressantes du cerveau ». Pourquoi la « science des rêves » vous intéresse-t-elle autant ?
I. A. : Il est important pour moi de souligner que le rêve est une activité cognitive, car c’est finalement une idée nouvelle. Jusqu’ici, les études sur le rêve visaient plus à y extraire une symbolique, un sens psychanalytique. Nous n’avions pas l’habitude d’y penser comme à une forme d’activité mentale relevant de la connaissance, au même titre que la mémoire ou l’apprentissage. Mais c’est sûrement parce que le rêve semble impalpable et propre à chacun. Pourtant, d’autres domaines le sont aussi et ont tout de même été étudiés scientifiquement : la douleur, l’empathie… Il n’est donc pas étrange d’analyser les caractéristiques du rêve en laboratoire. C’est une activité cognitive très intéressante car, on l’a vu, le rêve nous permet de mieux réfléchir, de mieux apprendre et de mieux vivre nos émotions. Les songes m’intéressent aussi énormément car ils permettent de comprendre l’utilité du sommeil. Ce n’est pas futile de s’y intéresser !

En librairie :


Une fenêtre sur les rêves. Neurologie et pathologies du sommeil, Isabelle Arnulf, Odile Jacob, coll. « Sciences », avril 2014, 224 p., 21,90 €

Le professeur Isabelle Arnulf est docteur en médecine et en neurosciences, directrice de l’unité Pathologies du sommeil de l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière, à Paris, et chercheuse à l’Institut du cerveau et de la moelle épinière (CNRS/UPMC/Inserm).

 

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Auteur

Léa Galanopoulo

Léa Galanopoulo est journaliste scientifique indépendante.

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