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Un trésor iconographique découvert en Jordanie

Un trésor iconographique découvert en Jordanie

18.09.2018, par
Le défrichement du site de Capitolias, avec le concours de Dionysos et des autres dieux de la cité.
Dans le nord de la Jordanie, un tombeau peint d’époque romaine a été mis au jour par le Département des antiquités du pays. Depuis, historiens et épigraphistes essaient d’interpréter les peintures et les textes, véritables témoins de l’histoire religieuse, politique et sociale de la région.

Les archéologues ne béniront jamais assez les travaux de voirie. Notamment en Jordanie. C’est que certains coups de pelle, tels ceux donnés fin 2016 devant l’entrée de l’école du bourg de Bayt Ras, dans le nord du pays, ont le don de faire jaillir des trésors des tréfonds du passé. Dans le cas présent, une tombe romaine, creusée à flanc de colline, dont le Département des antiquités de la Jordanie vient de révéler l’existence après en avoir sécurisé l’accès.

« Ce tombeau composé de deux chambres funéraires et contenant un très grand sarcophage en basalte est dans un excellent état de conservation, même s’il semble avoir déjà été “visité”. Il appartient à une nécropole située à l’est d’un imposant théâtre mis au jour dernièrement, s’enthousiasme Julien Aliquot, l’un des trois chercheurs du Laboratoire histoire et sources des mondes antiques (HiSoMA)1 à avoir foulé cet hypogée aux printemps 2017 et 2018, lors de deux missions sur place. L’ensemble se trouve sur le site de l’ancienne cité de Capitolias, fondée à la fin du Ier siècle de notre ère et intégrée dans la Décapole, région qui regroupait les villes hellénisées (dotées d’institutions de type grec mais appartenant à l’Empire romain) du sud-est du Proche-Orient, entre Damas et Amman. »
 

Zeus Capitolin entre les deux Fortunes de Capitolias et de Césarée maritime.
Zeus Capitolin entre les deux Fortunes de Capitolias et de Césarée maritime.

 

Une frise animée

Mais qu’offre de si remarquable cette tombe rupestre de 52 m2 ? Plusieurs choses. À commencer par un nombre impressionnant de figures (près de 260 qu’il s’agisse de dieux, d’humains ou d’animaux) peintes sur les murs de la plus grande des chambres. Certes, d’autres tombeaux romains de la Décapole présentent un fastueux décor mythologique, mais aucun n’arrive à la cheville du petit dernier question iconographie. « Ce fourmillement de figures compose un récit qui s’ordonne de part et d’autre d’un tableau central représentant un sacrifice offert par un officiant aux divinités tutélaires de Capitolias et de Césarée maritime, la capitale provinciale de la Judée », explique Julien Aliquot.
 

L’ensemble se trouve sur le site de l’ancienne cité de Capitolias, fondée à la fin du Ier siècle de notre ère.

Qui pénétrait dans la tombe, avant qu’elle ne soit fermée, avisait d’abord, sur sa gauche, des divinités en train de banqueter allongées sur des lits et dégustant les offrandes apportées par des humains de plus petite taille qu’elles. Toujours à gauche de la porte d’entrée, un deuxième tableau, d’inspiration champêtre, montre des paysans affairés à labourer la terre à l’aide de bœufs, à cueillir des fruits, à travailler la vigne… Quant au panneau suivant, il met en scène des bûcherons abattant des arbres d’essences variées avec l’aide des dieux, un thème rarissime dans l’imagerie gréco-romaine.

Non moins original, cette fois à droite de l’entrée : un large tableau illustre l’édification d’une muraille. « Des personnages faisant penser à des architectes ou à des contremaîtres côtoient des ouvriers qui assurent le transport de matériaux à dos de chameau ou d’âne, des tailleurs de pierre ou des maçons qui montent des murs, non sans accident. Cela donne une scène de chantier aussi précise que pittoresque que prolonge un dernier tableau où un prêtre pratique un autre sacrifice en l’honneur des divinités protectrices de la cité », indique Julien Aliquot. Sur le mur, de part et d’autre de la porte d’entrée, et au plafond, se déploie une composition plus classique évoquant le Nil et le monde marin où des nymphes flanquées d’Amours chevauchent des animaux aquatiques, tandis qu’un médaillon central associe les signes du zodiaque et les planètes autour d’un quadrige.
 

Première BD araméenne ?

Déjà unique par l’abondance et l’originalité de son iconographie, ce tombeau l’est plus encore par les inscriptions qui accompagnent les scènes de chantier. « Ces quelque 60 textes peints en noir, dont nous avons déjà pu déchiffrer une partie, présentent la particularité d’être rédigés en araméen, la langue locale, tout en utilisant des lettres grecques, dit Jean-Baptiste Yon, également du Laboratoire HiSoMA. Cette combinaison des deux principaux idiomes du Proche-Orient antique est rarissime et va permettre de mieux cerner la structure et l’évolution de l’araméen. Par ailleurs, les inscriptions s’apparentent à des sortes de bulles de bande dessinée puisqu’elles décrivent les activités des personnages qui parlent en expliquant ce qu’ils font : “Je taille (la pierre).”, “Hélas pour moi ! Je suis mort !”). Ce qui est, là encore, exceptionnel. »
 

Deux tailleurs de pierre à l’ouvrage.
Deux tailleurs de pierre à l’ouvrage.

La naissance de Capitolias contée

Quant au sens à donner à ce dispositif iconographique et textuel très riche, les chercheurs sont enclins à y voir l’illustration des étapes de la fondation de Capitolias : consultation des dieux sur le choix du site lors d’un banquet, défrichage du terrain, élévation d’une muraille, remerciements aux dieux après l’édification de la cité… « Selon notre interprétation, le personnage enseveli dans le tombeau a toute chance d’être celui qui s’est fait représenter en officiant dans la scène du sacrifice du tableau central, et d’être par conséquent le fondateur de la cité, commente Pierre-Louis Gatier, du HiSoMA. Son nom n’est pas encore identifié, mais pourrait être gravé sur le linteau de la porte qui reste à dégager. »

Créé par la Jordanie pour l’étude, la conservation et la mise en valeur de ce joyau sans équivalent, un consortium international d’experts mobilise entre autres, outre les historiens et épigraphistes d’HiSoMA, Claude Vibert-Guigue, spécialiste de la peinture antique au laboratoire Archéologie et philologie d’Orient et d’Occident2, et Soizik Bechetoille, architecte à l’Institut français du Proche-Orient3. Présentation des résultats des travaux en cours à Florence en janvier 2019, lors du 14e congrès d’archéologie jordanienne.♦

À voir : la vidéo de la découverte du tombeau.
 

Notes
  • 1. Unité CNRS/université Jean-Monnet, Saint-Étienne/université Lumière Lyon 2/ENS Lyon/université Jean-Moulin Lyon 3.
  • 2. Unité CNRS/ /ENS/EPHE.
  • 3. Unité CNRS/ministère de l’Europe et des Affaires étrangères.
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Auteur

Philippe Testard-Vaillant

Philippe Testard-Vaillant est journaliste. Il vit et travaille dans le Sud-Est de la France. Il est également auteur et coauteur de plusieurs ouvrages, dont Le Guide du Paris savant (éd. Belin), et Mon corps, la première merveille du monde (éd. JC Lattès).

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