Sections

Jean Jouzel: «les gouvernements sont au pied du mur»

Jean Jouzel: «les gouvernements sont au pied du mur»

06.07.2015, par
Montée des eaux et inondations en Inde
Avec le changement climatique, les épisodes extrêmes vont se multiplier. Les zones les plus basses du Cachemire indien font l'objet d'inondations régulières, comme ici au lac Dal dont les eaux sont montées dangereusement (avril 2015).
En juillet, plus de 2 000 scientifiques ont participé au colloque « Notre avenir commun sous le changement climatique » organisé à Paris. Pour le climatologue Jean Jouzel, il est important que la communauté scientifique prenne la parole avant la Conférence de Paris.

Vous êtes, avec votre confrère Hervé Le Treut notamment, à l’origine du grand colloque sur le climat organisé cette semaine à Paris. De quoi s’agit-il exactement ?
Jean Jouzel1 : C’est une manière pour nous, les scientifiques, d’apporter notre contribution à la Conférence sur le climat qui aura lieu à Paris en décembre prochain. Il est important que la communauté scientifique internationale se mobilise et redise à la fois le rôle clé de la recherche et l’urgence qu’il y a à prendre des décisions. La COP21, 21e conférence du genre depuis la création de ces conventions annuelles sur le climat, est en effet le lieu des négociations entre les gouvernements du monde. C’est une réunion entre politiques, à laquelle les scientifiques ne sont pas conviés – si ce n’est en tant que conseils, dans les coulisses. Avec ce colloque qui réunira plus de 2 000 scientifiques de tous les pays et proposera 130 sessions d’interventions, nous souhaitons faire le point sur les connaissances actuelles sur le climat – en revenant notamment sur les conclusions du dernier rapport du Giec –, mais aussi discuter des solutions concrètes et des innovations qui permettront de s’adapter au réchauffement climatique et d’en limiter les impacts.

Des événements sont organisés « hors les murs » du colloque. Pouvez-vous nous en dire plus ?
J. J. : Au-delà de la communauté scientifique, l’idée est d’impliquer la société civile – entreprises, ONG, étudiants, médias… – afin d’en faire un relais auprès des politiques. Les entreprises, par exemple, sont très sensibilisées aux enjeux du changement climatique et souhaitent la mise en place d’un véritable marché du carbone. Soixante-dix événements labellisés « Common future » sont prévus jusque mi-juillet. Des conférences de format classique comme celle organisée par Les Mines ParisTech sur le changement climatique et la viticulture, mais aussi des événements plus originaux tels le Mooc « Turn down the heat » mis sur pied au Costa Rica ou les simulations de négociations qui se sont tenues à Pantin le 18 juin dernier (« COP in my city »).

Il est désormais trop tard pour empêcher le réchauffement de notre planète. Mais on peut essayer de limiter les dégâts.

Il n’y a pas de colloque scientifique avant toutes les COP. Pourquoi en organiser un cette année ?
J. J. : C’est loin d’être systématique, en effet. Le dernier a été organisé en 2009, avant la Convention de Copenhague… En organiser un cette année nous paraissait indispensable – pas parce que cela se passe à Paris, mais parce que 2015 est une date butoir. C’est en effet cette échéance que les gouvernements ont choisie pour prendre des engagements pour l’après-2020. Le protocole de Kyoto, qui s’engageait à réduire de 5 % les émissions de CO2 par rapport à 1990, couvrait la période 2008-2012. Copenhague devait prendre le relais sur la période 2013-2020 et s’est soldée par un demi-échec : si les gouvernements n’ont pas pris d’engagements chiffrés en termes d’émissions de CO2, ils ont affirmé leur volonté de limiter à 2 °C le réchauffement à long terme de la planète. Maintenant, ils sont au pied du mur et doivent prendre les décisions fortes qui permettront de respecter cet objectif.

Pourquoi ce seuil de 2 °C est-il si important ?

J. J. : Il est désormais trop tard pour empêcher le réchauffement de notre planète. Mais on peut essayer de limiter les dégâts. Pour le moment, la hausse est telle qu’on l’avait prédite il y a vingt ans ; et si rien n’est fait pour réduire nos émissions de gaz à effet de serre, la température de la Terre augmentera de 4 à 5 °C d’ici à la fin du siècle. On parle là d’un changement radical de climat, avec des conséquences désastreuses sur les écosystèmes et les sociétés humaines… Rappelons que 5 °C, c’est l’écart moyen de température entre la dernière période glaciaire et la période chaude que nous connaissons depuis 10 000 ans ! Limiter la hausse à 2 °C maximum par rapport à l’ère préindustrielle, soit un peu moins de 1,5 °C par rapport à aujourd’hui, devrait nous permettre de nous adapter pour l’essentiel. Certes, les récifs coralliens seront mis à mal, les pertes de biodiversité seront inévitables et le niveau de la mer montera de 40 centimètres environ d’ici à la fin du siècle… mais disons que c’est encore gérable. Au-delà, tout deviendrait extrêmement problématique – on parle de millions de réfugiés climatiques, de la répétition d’événements extrêmes de type cyclones ou canicules… mais aussi de difficultés accrues sur le plan des ressources en eau.

Réfugiés climatiques au Bangladesh.
250 millions de personnes pourraient devenir des réfugiés climatiques d'ici à 2050, dont 20 à 30 millions pour le seul Bangladesh.
Réfugiés climatiques au Bangladesh.
250 millions de personnes pourraient devenir des réfugiés climatiques d'ici à 2050, dont 20 à 30 millions pour le seul Bangladesh.

Concrètement, que faut-il faire pour rester au-dessous des 2 °C de hausse ?
J. J. : Rester au-dessous de cette limite signifie qu’il nous reste 800 milliards de tonnes de CO2 à émettre jusqu’à la stabilisation de notre climat – soit moins de 25 années d’émissions au rythme actuel ! Pour y arriver, il est indispensable d’agir dès aujourd’hui : infléchir la hausse des émissions de CO2 de 15 à 20 % d’ici à 2020, puis diviser nos émissions par deux au moins entre 2020 et 2050 et viser le zéro émission à horizon 2100… Cela demande un changement complet de mode de développement pour tendre vers des sociétés sobres en carbone mais aussi en énergie.

Les annonces déjà faites par les États pour la COP 21 seront-elles suffisantes ?
J. J. : L’Europe a annoncé une réduction de 40 % d’ici à 2030 par rapport à 1990. Les États-Unis se sont engagés à une diminution de 26 % d’ici à 2025 – cette fois-ci par rapport à 2005. Et la Chine, qui est devenue le plus gros émetteur de la planète, juste devant les États-Unis, a promis d’atteindre son pic d’émissions en 2030… Ce qui veut dire qu’on est encore loin du compte. Mais n’oubliez pas que c’est une négociation, donc tout peut encore bouger. Surtout, et c’est très important, c’est la première fois que les pays émergents vont prendre des engagements pour réduire leurs émissions. Jusqu’ici, ils s’étaient contentés de soutenir les déclarations générales d’intention. Le fait qu’ils s’engagent va marquer un tournant dans la lutte contre le changement climatique.

Voir aussi :
Le site du CNRS pour la COP21

Notes
  • 1. Laboratoire des sciences du climat et de l’environnement (CNRS/CEA/UVSQ)-IPSL.

Commentaires

0 commentaire
Pour laisser votre avis sur cet article
Connectez-vous, rejoignez la communauté
du journal CNRS