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«Il faut respecter de toute urgence l'Accord de Paris»

«Il faut respecter de toute urgence l'Accord de Paris»

30.09.2019, par
Mis à jour le 14.11.2019
Extrémité sud-est du glacier Apusiajik sur l'île Kulusuk (Groenland).
Extrémité sud-est du glacier Apusiajik sur l'île Kulusuk (Groenland).
Les conclusions du dernier rapport spécial du Giec sur les conséquences du réchauffement sur l’océan sont accablantes. Détails avec Jean-Pierre Gattuso, océanographe au CNRS et coauteur du rapport.

Le 25 septembre, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) a dévoilé un nouveau rapport spécial sur les conséquences du réchauffement climatique. Pouvez-vous nous rappeler ce que sont exactement les rapports du Giec ?
Jean-Pierre Gattuso1 : Il s’agit de documents rédigés par des scientifiques appartenant aux 195 États membres du Giec. Créé en 1988, cet organisme des Nations unies est chargé d’analyser et de synthétiser les travaux de recherche portant sur l’influence de l’homme sur le climat, menés dans le monde entier. Le but : fournir aux décideurs des évaluations scientifiques régulières sur le changement climatique, ses implications et ses potentiels risques futurs, afin de les éclairer sur les mesures adéquates à prendre.
 
En quoi le nouveau rapport est-il « spécial » ?
J.- P. G. : Pour comprendre, précisons que le Giec élabore deux types de documents : les rapports principaux du Giec, très complets, publiés tous les 6 à 7 ans, et dont le premier remonte à 1990 et le dernier à 2014 ; et des rapports dits spéciaux. Contrairement aux premiers, ces derniers portent sur une thématique ou une question précise. Par exemple, un rapport spécial publié en octobre 2018 traitait des conséquences d’un réchauffement climatique limité à 1,5 °C ; un autre paru en août, de la dégradation des sols2. Vivement réclamé par Monaco et plusieurs autres pays (France, Chili…), le nouveau rapport3 est lui spécialement dédié aux effets du changement climatique sur l'océan et la cryosphère.
 
Qu’est-ce que la cryosphère ?
J.- P. G. : L’ensemble des régions gelées de la Terre ; kryos signifiant en grec « glace ». Cela inclut la neige saisonnière des continents ; les glaciers terrestres ; les deux calottes polaires, ces grandes étendues de glace que sont le Groenland – au  Nord – et l’Antarctique – au pôle Sud  ; le permafrost (ou pergélisol), à savoir l’ensemble des sols terrestres ou marins gelés en permanence pendant au moins deux ans ; le sol gelé de façon saisonnière ; les icebergs ; la glace de mer (banquise) ; et les lacs et rivières gelés. Au total, la cryosphère couvre 10 % de la surface de la Terre. L'océan couvrant lui, plus de 70 % de la Terre.
 

Touché par la fonte de la calotte du Groenland, ce glacier au nord-est ne débouche plus sur la mer. Le front est posé sur un soubassement de roche. A la fin de l’été, les reliefs alentour sont complètement nus.
Touché par la fonte de la calotte du Groenland, ce glacier au nord-est ne débouche plus sur la mer. Le front est posé sur un soubassement de roche. A la fin de l’été, les reliefs alentour sont complètement nus.

Pourquoi était-il important de faire un point sur ces deux éléments ?
J.- P. G. : Car ils sont cruciaux pour la vie sur Terre. Tout d’abord, ils stabilisent le climat : l’océan absorbe la majeure partie de l'excès de chaleur lié au réchauffement et stocke de grandes quantités de dioxyde de carbone (CO2) ; la glace de la cryosphère réfléchit les radiations solaires vers l’espace et diminue ainsi le réchauffement. Ensuite, ils constituent des habitats essentiels pour la faune, la flore et les humains. Ainsi en 2010, 28 % de la population mondiale vivaient dans des zones situées à moins de 100 km du littoral, et près de 10 % en haute montagne. Enfin, ils sont indispensables à la sécurité alimentaire – au travers de la pêche , au tourisme, à l’économie, aux loisirs, au transport, à la santé et aux traditions et identités locales. Aussi, toute perturbation à leur niveau peut avoir des répercussions dramatiques.
 
Comment a été élaboré le nouveau rapport ?
J.- P. G. : Plus de 100 experts internationaux issus de 36 pays, du Nord et du Sud, ont analysé près de 7 000 publications scientifiques récentes sur la manière dont l'océan et la cryosphère ont déjà été altérés par le changement climatique provoqué par les humains. Puis, nous avons estimé les changements possibles lors des prochaines décennies et leurs conséquences. Et ce, en considérant deux scénarios. Le premier table sur une limitation du réchauffement à 2 °C grâce à une forte diminution des émissions de gaz à effet de serre (GES), conformément à l’objectif fixé par l’Accord de Paris sur le climat, signé en 2015. Le second scénario correspond à la situation où cet objectif ne serait pas rempli, en raison d’une augmentation débridée des émissions de GES.
 
Que ressort-il de ces travaux ?
J.- P. G. : Il apparaît que les impacts du changement climatique sur l'océan et la cryosphère sont sans précédent. Quant aux projections pour l’avenir, certaines sont pires que celles annoncées par les précédents rapports du Giec ! Si rien n’est fait, les conséquences seront catastrophiques, en termes d’altération des écosystèmes, de mortalité des espèces et de risques pour l’humanité.
 
Et dans le détail… ?
J.- P. G. : Concernant l'océan, son niveau a grimpé 2,5 fois plus vite au début du XXe siècle qu'au XXe. Si les émissions de GES ne sont pas réduites, il pourrait atteindre 110 centimètres (cm), et non 98 cm comme indiqué jusque-là. D’où un risque augmenté d’inondations dans les régions côtières peu élevées. Certains atolls du Pacifique à 2 ou 3 mètres d’altitude, pourraient même devenir inhabitables ! La montée des eaux amplifie aussi les évènements météo extrêmes : tempêtes, submersions… Par ailleurs, l’absorption continue de CO2 par l’océan a augmenté son acidité de 26 % depuis le début de l'ère industrielle. Les canicules marines ont doublé depuis 1982 ; et si nous restons sur la même lancée, en 2100 elles seront 50 fois plus fréquentes. Or ces altérations de l’océan induisent un déplacement des poissons avec un impact majeur sur la pêche, et la mortalité des coraux.
 

Complexe hôtelier à Oyster Pond sur l'île de Saint-Martin, aux Antilles. Les infrastructures du complexe et notamment la marina ont été dévastées lors du passage de l’ouragan Irma en septembre 2017.
Complexe hôtelier à Oyster Pond sur l'île de Saint-Martin, aux Antilles. Les infrastructures du complexe et notamment la marina ont été dévastées lors du passage de l’ouragan Irma en septembre 2017.

Qu’en est-il pour la cryosphère ?
J.-P. G. : Sa fonte est de plus en plus marquée. Avec là aussi, des conséquences très sérieuses. Ainsi, entre 2006 et 2015 la calotte glaciaire du Groenland a fondu de 278 gigatonnes (Gt) par an et l’Antarctique de 155 Gt par an, ce qui équivaut à une élévation du niveau de l'océan de près de 0,77 millimètre (mm) et de 0,43 mm par an, respectivement. Si nous ne faisons rien, en 2100 l’Arctique sera complètement libre de glace la plupart de l’année. Quant aux glaciers terrestres, leur recul est extrêmement inquiétant dans des zones comme l’Himalaya où des millions de personnes dépendent d’eux pour les apports en eau, l’agriculture ou la consommation humaine. Enfin, environ 70 % du pergélisol de surface pourrait disparaître et libérer massivement du CO2 et du méthane dans l’air ; ce qui induirait une hausse importante de GES… et du réchauffement.
 
Comment limiter les dégâts ?
J.-P. G. : Il faut respecter de toute urgence l'Accord de Paris. En effet, le rapport montre que si nous arrivons à réduire fortement nos émissions de GES, il sera possible de limiter les conséquences du changement climatique sur l'océan et la cryosphère et ainsi de préserver au mieux leurs écosystèmes et les populations qui en dépendent. L’avenir est donc entre nos mains ! Cependant, s’il est possible d’éviter que les choses n’empirent, nous subirons quand même les conséquences du réchauffement actuel. Notamment la montée inéluctable des eaux…
 
Comment se protéger au mieux de celle-ci ?
J.-P. G. : Construire des protections comme des digues et des barrières sur les fleuves ; adapter les infrastructures, en surélevant par exemple routes et maisons ; utiliser la capacité des écosystèmes naturels à protéger les côtes, par exemple en restaurant ou en développant des mangroves, ces formations végétales marines des tropiques capables d’atténuer la force des vagues ; créer des extensions vallonnées en mer, où l’eau sera évacuée par des systèmes dédiés ; et, quand les solutions précédentes ne suffisent pas ou sont impossibles, se résoudre à évacuer les populations. Tout cela nécessitera d’énormes investissements.
 
Selon vous, le nouveau rapport suffira-t-il à faire bouger les choses ?
J.-P. G. : Seul l’avenir le dira. Mais une chose est certaine : le précédent rapport principal du Giec a servi de fondation à l’Accord de Paris. Il a permis d’informer les décideurs sur les dangers du réchauffement climatique et les a ainsi incités à signer cet accord. Donc il a été utile ! Pour revenir au nouveau rapport, nous espérons qu’il permettra de renforcer l'ambition des États en matière de lutte contre le changement climatique lors des prochaines COP25 et 26. Lesquelles se tiendront respectivement à Madrid en décembre 2019 et à Glasgow en 2020.  

Notes
  • 1. Laboratoire d'océanographie de Villefranche-sur-Mer. Unité CNRS/Sorbonne Université. Chercheur associé à l'Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI).
  • 2. Respectivement : « Rapport spécial sur le réchauffement planétaire de 1,5 °C » et « Rapport spécial sur le changement climatique et les terres émergées ».
  • 3. « Rapport spécial du GIEC sur l’océan et la cryosphère dans le contexte du changement climatique ». Le rapport et son résumé – tous deux en anglais – sont téléchargeables ici : https://www.ipcc.ch/srocc/download-report/
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Auteur

Kheira Bettayeb

Journaliste scientifique freelance depuis dix ans, Kheira Bettayeb est spécialiste des domaines suivants : médecine, biologie, neurosciences, zoologie, astronomie, physique et nouvelles technologies. Elle travaille notamment pour la presse magazine nationale.

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