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Découvrez l’étonnant récif de l’Amazone

Découvrez l’étonnant récif de l’Amazone

19.12.2019, par
Mis à jour le 13.01.2020
L'incroyable biodiversité du récif de l'Amazone, photographiée pour la première fois en septembre 2019.
Découvert il y a peu, ce récif sous-marin situé à une centaine de kilomètres des côtes guyanaises jouit d’une exceptionnelle biodiversité, comme ont pu le constater les scientifiques embarqués en septembre à bord du navire l'« Esperanza » de Greenpeace.

Il n’y a pas que la forêt en Guyane, ses centaines d’espèces d’arbres, sa faune foisonnante... Au large, à une centaine de kilomètres du rivage, se trouve une zone d’une étonnante biodiversité : le récif de l’Amazone. « Ce récif découvert il y a quelques années à peine à l’embouchure de l’Amazone remonte jusqu’aux côtes de la Guyane, explique Serge Planes, biologiste au Criobe1. Posé au fond de l’océan, tout au bord du plateau continental, ce qui devait être un récif corallien lors de la dernière période glaciaire est aujourd’hui immergé à plus de cent mètres de profondeur, dans l’obscurité la plus totale. » En septembre dernier, une équipe de scientifiques embarquée à bord du navire Esperanza, de l’ONG Greenpeace, y a découvert un écosystème d’une étonnante diversité, au niveau du récif lui-même, comme à la surface de l’océan, où cétacés, oiseaux... ont pu être observés en grand nombre.

Les plongeurs sont descendus à plus de 100 mètres pour prélever des échantillons sur le récif.
Les plongeurs sont descendus à plus de 100 mètres pour prélever des échantillons sur le récif.

« Si le récif a déjà fait l’objet d’observations par des chercheurs brésiliens, effectuées au large des côtes brésiliennes, c’est la toute première fois qu’une équipe de plongeurs y descend pour prélever des échantillons biologiques », raconte Serge Planes. Plonger à 100 mètres de fond est une aventure en soi ; le faire dans les eaux guyanaises réputées pour leur turbidité, du fait des sédiments charriés par l’Amazone et de la forte concentration en plancton, se révèle particulièrement délicat. « On ne voit rien dans les premiers mètres, tant les eaux sont chargées, et à partir de soixante-dix mètres, la lumière de la surface perce difficilement », témoigne le biologiste. Tout au fond, la neige océanique, constituée de flocons blancs issus de la décomposition du plancton, arrose le récif en continu.

A 100 mètres de fond, des îlots de biodiversité

Eponges colonisées par des crinoïdes, tous bras dehors pour capter le plancton dont ils se nourrissent.
Eponges colonisées par des crinoïdes, tous bras dehors pour capter le plancton dont ils se nourrissent.

Dans cet étrange décor, les scientifiques ont découvert toute une faune d’invertébrés dominée par le groupe des « oursins » : des crinoïdes Fermer Animaux ressemblant à des plantes, pourvus d'un squelette calcaire articulé et de longs bras flexibles qui leur permettent de filtrer le plancton dont ils se nourrissent, ces oursins préhistoriques dépourvus de carapace, des oursins communs, des étoiles de mer, des ophiures Fermer Classe d'Échinodermes proche des étoiles de mer, caractérisées par leur disque central et leurs cinq bras très fins... S’y ajoutent les populations plus classiques de gorgones, corail noir, poissons, mollusques, crustacés... « Ce qu’on retrouve sur le récif de l’Amazone s'apparente à un mélange de faune côtière telle qu’on peut la retrouver dans les récifs coralliens de la Caraïbe, plus au nord, et de faunes plus typiques des fonds sableux ou des abysses », résume Serge Planes.

Si aucun projet n’a encore vu le jour, la menace de la construction de plateformes pétrolières offshore - et les risques de marée noire associés – reste réelle à l’embouchure de l’Amazone.

Reste aujourd’hui à faire les analyses ADN des 2.500 échantillons collectés, afin de caractériser finement les espèces en présence et d’identifier l'origine et les fragilités de cet écosystème si particulier. « Le récif de l’Amazone n’est pas un récif continu. On parle davantage d’îlots de biodiversité, qui devront bénéficier de mesures de conservation adaptées », précise Serge Planes. La nécessité d’établir un plan de protection pour la zone ne fait pas de doute, au vu des appétits économiques qu’elle aiguise : si aucun projet n’a encore vu le jour, la menace de la construction de plateformes pétrolières offshore et les risques de marée noire associés – reste réelle à l’embouchure de l’Amazone.

« Avec les courants marins qui entraînent le panache de l’Amazone plus au nord, vers la Guyane et le Suriname, n’importe quelle pollution côté brésilien viendrait automatiquement affecter les côtes guyanaises, et perturber cet écosystème si original », confirme Olivier Van Canneyt, biologiste au laboratoire Pelagis2. Ce spécialiste de la mégafaune marine (cétacés, requins, gros poissons, oiseaux marins…), qui avait déjà effectué un survol de la zone en avion en 2008 et en 2017, n’en revient toujours pas des observations effectuées à bord de l’Esperanza.

Une quinzaine d'espèces de cétacés observées

« Contrairement à ce que l’on pourrait croire, les eaux océaniques chaudes sont assez peu propices au foisonnement de la vie, à l’exception notable des zones côtières comme les récifs coralliens, explique le scientifique. C’est pourquoi nous avons été très surpris de la diversité et des densités des populations d’animaux rencontrées au large de la Guyane. » En dix jours de mer, les biologistes ont recensé une quinzaine d’espèces de cétacés, parmi lesquelles neuf espèces de dauphins : le grand dauphin, le dauphin tacheté pantropical, mais aussi des dauphins à tête ronde ou globicéphalinés, comme le péponocéphale ou l’orque pygmée…

Rorquals tropicaux en chasse. Une telle profusion de vie s'observe habituellement dans les eaux froides ou tempérées.
Rorquals tropicaux en chasse. Une telle profusion de vie s'observe habituellement dans les eaux froides ou tempérées.

« Nous avons eu aussi la surprise de voir des baleines à bosse avec leurs petits âgés de quelques semaines, et des rorquals tropicaux en pleine scène de chasse sur des bancs de petits poissons, au côté de thons, de requins et d’oiseaux marins. Des scènes de profusion de vie que nous avons plutôt l’habitude d’observer dans les eaux froides ou tempérées riches en plancton, comme celles du golfe de Gascogne par exemple », poursuit le chercheur, qui attribue cette exceptionnelle richesse au mélange d’eau de mer et d’eau douce provenant de l’Amazone, bien sûr, mais aussi de la dizaine de fleuves guyanais comme l’Oyapock, qui marque la frontière avec le Brésil ou le Maroni côté Suriname. « La présence sur les côtes de Guyane de kilomètres de mangroves – des habitats propices à la reproduction de nombreuses espèces de poissons, notamment ne peut que favoriser cette biodiversité du large. »

Une chose est sûre, une telle profusion signifie que les eaux océaniques de la Guyane ne sont pas seulement un lieu de passage, mais remplissent des fonctions importantes pour la survie des animaux : la reproduction, comme pour la baleine à bosse, l’alimentation pour le rorqual tropical, comme pour les raies manta ou les tortues olivâtres nées sur les côtes de la Guyane… et doivent être protégées en conséquence. 
 
 
 
 

Notes
  • 1. Centre de recherches insulaires et observatoire de l’environnement (unité CNRS/Ecole pratique des hautes études-PSL/Université Perpignan via Domitia).
  • 2. Systèmes d'observation pour la conservation des mammifères et oiseaux marins (unité CNRS/Université de La Rochelle).

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